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mercredi 29 février 2012

Le Dimanche de l’Orthodoxie

 
Dans les Eglises orthodoxes qui, dans leur immense majorité, suivent pour la date de Pâques le calendrier julien, le « Dimanche de l’Orthodoxie », qui coïncide avec le premier dimanche de carême, va être célébré dimanche prochain. L’infime minorité d’entre elles qui suivent le calendrier grégorien (l’Eglise orthodoxe de Finlande, l’Eglise orthodoxe de France…) l’ont célébré le dimanche passé. Quelle que soit la date, la célébration est la même.
 
Qu’est-ce que ce dimanche a de particulier ? on y célèbre le « triomphe de l’Orthodoxie ». Qu’est-ce à dire ?
 
Cette fête est étroitement liée à l’iconoclasme. Cette doctrine condamnait les icônes comme objets de cultes idolâtres à l’instar des représentations des divinités païennes et en prescrivait la destruction. Pareille doctrine était tributaire, des études l’ont prouvé, d’une part du judaïsme, toujours présent dans l’empire byzantin, et d’autre part de l’islam, de plus en plus présent aux frontières du même empire, et qui renouvela avec force l’interdiction des images figurées déjà présente dans la Thora.
 
Pour des raisons trop longues à expliquer ici, cette doctrine devint la doctrine officielle de l’empire de 717 à 843, avec un répit de 780 à 813. Tous les empereurs de ces deux périodes iconoclastes déclenchèrent contre les « iconodoules », partisans de la vénération des icônes, qualifiés d’ « iconolâtres » des persécutions qui ne le cédèrent en rien aux persécutions des empereurs païens, avec destruction des icônes et de lieux de cultes, tortures et mise à mort de ceux, en particulier des moines, qui s’y opposaient.
 
Ce fut grâce à deux impératrices que la piété orthodoxe l’emporta. La première fut l’impératrice Irène qui, devenue régente, réunit à Nicée le septième et dernier concile œcuménique, dit Nicée II, en 780. Ce concile décréta l’iconoclasme comme hérésie, anathématisa ses sectateurs, ordonna la destruction des écrits iconoclastes et rétablit solennellement le culte des icônes.

A partir de 813 se succédèrent jusqu’en 843 une nouvelle série d’empereurs qui rétablirent l’iconoclasme comme doctrine officielle, sans cependant à se livrer à autant de persécutions physiques, tant la situation de l’empire face aux armées musulmanes était critique. Ce fut cette fois l’impératrice Théodora qui, devenue à son tour régente, réunit un synode qui révoqua les rescrits impériaux antérieurs et rétablit les canons du 2e concile de Nicée. Ce fut la fin à la fois officielle et réelle de l’iconoclasme. Décision fut alors prise de célébrer le concile de Nicée II par la grande fête du « triomphe de l’Orthodoxie ».

Pourquoi « triomphe de l’Orthodoxie » ? Parce que, théologiquement, les icônes ne sont pas des images pieuses ou religieuses. Elles sont des témoignages tangibles à la fois de l’incarnation de Dieu et de la déification de l’homme. Elles montrent Dieu fait homme selon des formes terrestres, figurées par des lignes, courbes et couleurs, et des hommes transfigurés, « déifiés » - les saints – dont les formes terrestres sont transfigurées par la gloire divine. Elles représentent donc un autre monde, le monde à venir – d’où le refus des caractéristiques du monde présent : ombres, perspective, etc. L’acte de peindre ou, selon l’expression traditionnelle, « d’écrire » une icône, est un acte liturgique qui requiert prières et ascèse préalables.

La production et la vénération – non l’adoration – d’une icône sont des actions théologiques qui donnent accès au monde transfiguré où l’image de Dieu en l’homme a recouvré la ressemblance.
 
C’est pourquoi, en cette fête, on décroche toutes les icônes de l’église que le clergé présente au peuple tandis qu’est proclamé le « symbole de saint Athanase », qui résume la totalité et l’intégrité de la foi orthodoxe. Puis à la fin de la liturgie il est fait mémoire des « défenseurs de la foi des sept conciles œcuméniques », et des « Pères parmi les saints » saint Athanase le Grand, saint Basile le Grand, saint Cyrille d’Alexandrie, saint Léon le Grand, l’empereur Justinien, saint Maxime le Confesseur et saint Jean Damascène. Ensuite sont souhaitées « beaucoup d’années » à tous les patriarches et primats actuels des Eglises orthodoxes de par le monde.

dimanche 5 février 2012

Une déception...

Christ, Seigneur et Fils de Dieu, Libre réponse à l’ouvrage de Frédéric Lenoir, Paris, Lethielleux, 2010, par le P. Bernard Sesboüé, s. j.

Cet ouvrage de Frédéric Lenoir, directeur du « Monde des religions », est intitulé Comment Jésus est devenu Dieu (Paris, Fayard, 2010) et son titre, délibérément provocant, résume bien la double thèse de l’auteur : les apôtres et disciples directs de Jésus-Christ n’ont nullement cru qu’il était Dieu lui-même, ce sont les conciles aux ordres des empereurs, à commencer par celui de Nicée présidé par Constantin en personne, qui l’ont divinisé a posteriori. Le livre, bien documenté et intelligemment présenté, est fait pour emporter rationnellement la conviction ; et de fait, aux yeux de la raison, l’incarnation de Dieu (et pas seulement d’un dieu) est une impossibilité, un non-sens : l’objection n’est pas très nouvelle, Celse, au IIe siècle, raisonnait déjà de la sorte. Tandis qu’une divinisation a posteriori ne serait pas plus choquante, car n’entraînant pas davantage de conséquences, que l’apothéose décernée après leur mort aux empereurs romains.

On voit bien à quel point cette thèse est perfide, au sens précis du terme, c’est-à-dire ennemie de la foi. Car, si elle vraie, toute l’économie du salut s’effondre, et en particulier la réparation de la chute et la déification des hommes n’ont plus de réalité.
 
D’où l’intérêt que présentait a priori pour moi, comme pour tout autre chrétien, la réfutation, ou plutôt la « réponse » du P. Sesboüé, jésuite, théologien catholique réputé et auteur de très nombreux ouvrages. Hélas, je ne puis dissimuler ma déception…
 
Certes, le P. Sesboüé contredit la thèse de Frédéric Lenoir, en prouvant, textes en main, que les apôtres dès après la résurrection ont cru à la divinité personnelle de Jésus, et que les empereurs ne sont pas directement intervenus dans la formulation des définitions dogmatiques des conciles, mais bien plutôt dans leur acceptation, pour mettre fin aux désordres et aux affrontements que les hérésies provoquaient dans la société. Tout cela, à la lecture de son ouvrage, est acquis. Mais…car il y a un « mais ».
 
D’abord, il est bien dommage que le P. Sesboüé entonne à son tour la vieille antienne de Constantin devenu arien et baptisé sur son lit de mort par un évêque arien, Eusèbe de Nicomédie. Le professeur Pierre Maraval a fait justice de cette légende en particulier dans sa belle biographie Constantin le Grand, empereur romain, empereur chrétien (306-337), (Paris, Tallandier, coll. "Biographies", 2011) : il y montre que l’empereur était mû avant tout, non par des convictions dogmatiques ( il n’était pas un « empereur théologien », au contraire de Justinien au VIe siècle ) mais par la nécessité de maintenir l’ordre dans l’Empire ; et il rappelle ce qu’il avait précédemment montré, à savoir qu’Eusèbe de Nicomédie, certes lié à Arius, avait fini par souscrire aux articles de Nicée : il était bien trop opportuniste pour avoir des convictions ancrées…
 
Cette inexactitude est cependant secondaire. Ce qui me contrarie vraiment, ce sont les concessions excessives à mon gré que le P. Sesboüé juge bon de faire à celui qu’il appelle son « partenaire ». Par exemple, il considère que la foi des disciples en la divinité du Christ leur est venue après sa résurrection et que certains passages des évangiles ont été remaniés en ce sens. Aucun théologien orthodoxe ne saurait admettre pareille assertion qu’aucun Père de l’Eglise non plus n’aurait admise. Ainsi, l’admirable confession de foi de Simon-Pierre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Matthieu 16, 16) serait, écrit le P. Sesboüé, « sans doute…une rétroprojection de la titulature de l’Eglise primitive sur la personne de Jésus d’avant Pâques » (p. 37).
 
Comment ne pas voir que c’est donner à l’adversaire (que, moi, je qualifie tel) un argument presque imparable : ainsi cette confession de foi qui est, dirai-je en paraphrasant saint Paul, la colonne et la base de la vérité, serait un ajout a posteriori ! C’est la thèse même de Lenoir, seule diffère l’époque de l’ajout !
 
Tous les théologiens orthodoxes, à la suite des Pères, considèrent cette proclamation comme le fondement même de l’Eglise du Christ, ce que les propres paroles de Jésus confirment : « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jonas, parce que ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux. Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. » L’orthodoxie unanime professe que cette confession de foi révélée par le Père céleste et prononcée par Simon-Pierre est la pierre de fondation de l’Eglise, et nullement la personne de l’apôtre, lequel n’a donc aucune préséance sur les autres. Mais quoi qu’il en soit de cette importante question, si la profession de foi de Pierre a été actualisée après coup, quid de la proclamation solennelle (« et moi, je te dis… ») du Christ ? Est-elle aussi arrangée, trafiquée ? Alors la base de l’Eglise s’effondre, et l’Eglise elle-même aussi. Elle n’est plus qu’un édifice humain, « trop humain ». Et, pour paraphraser encore l’apôtre Paul, « vaine est notre foi, vaine notre prédication, et nous sommes des menteurs devant la face de Dieu ».

Faire des concessions au cours d’une disputatio peut être un moyen dialectique utile, mais pas au détriment de la thèse que l’on défend. C’est malheureusement le cas ici.
 
C’est pourquoi je dois renvoyer quittes les deux contradicteurs, et cela me cause un vif déplaisir.