Affichage des articles dont le libellé est pardon. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est pardon. Afficher tous les articles

mardi 6 novembre 2012

Le pardon et l’action du Saint-Esprit




Le soir de ce même jour, le premier de la semaine, alors que, par peur des Juifs, les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient fermées, Jésus vint et se tint au milieu d’eux, et il leur dit : « Paix à vous ! » Et, ayant dit cela, il leur montra et ses mains et son côté.
 Les disciples furent donc remplis de joie à la vue du Seigneur.
            Il leur dit donc de nouveau :
« Paix à vous ! 
                        Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. »
            Et, ayant dit cela, il souffla sur eux, et il leur dit :
                        « Recevez l’Esprit-Saint ;
                        les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez,
ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez. (Jn 20, 19-23).

Cet épisode, seul Jean le relate en détails, alors que Matthieu ne le mentionne pas et que Marc et Luc (celui-ci dans son évangile et dans les Actes) le décrivent différemment.
Si Jean le Théologien nous fournit ces détails, c’est à cause de leur valeur théologique. Cet épisode est en effet clairement ecclésial.
Le Christ apparaît à l’ensemble de ses disciples (il ne résulte pas clairement du texte de saint Jean si seuls les apôtres – les Onze – sont présents, ou si avec eux sont aussi présents tous les disciples, mais la comparaison avec Luc, qui mentionne « les Onze et leurs compagnons » ([Lc 24, 33] montre que la seconde interprétation est la bonne).
Il apparaît donc à l’ensemble de ses disciples – hormis Thomas, mais son tour viendra huit jours plus tard.
Il leur donne la paix une première fois, puis une seconde fois, c’est-à-dire qu’il confirme son don.
Et sa présence les met en joie. Et l’on sait que la paix et la joie sont, avec l’amour, les dons du Saint-Esprit.
Précisément, il leur donne le Saint-Esprit, et cela, non pas symboliquement, mais effectivement, concrètement, par le souffle de sa bouche.
A ce sujet, il est très important de noter que le verbe « souffla » employé ici, en grec enephusèsen¸ est exactement le même que celui que la Septante a utilisé dans sa traduction du verset 7 du chapitre 2 de la Genèse :
« Le Seigneur Dieu façonna l’homme, poussière tirée du sol, il insuffla dans ses narines un souffle (ou : une haleine) de vie, et l’homme devint une âme vivante ».
Verset auquel fait fidèlement écho ce passage du Livre de la Sagesse (15,11) :
« (L’idolâtre) a méconnu celui qui l’a modelé, qui lui a insufflé (même verbe) une âme agissante et inspiré un souffle vital ».
Et enfin – ce qui est plus important – on retrouve encore le même verbe dans un passage de la prophétie d’Ezéchiel qui est proclamée le Vendredi saint :
« Esprit, vient des quatre vents, souffle sur ces morts, et qu'ils revivent ! »
Il est donc clair que ce qui s’opère ici, c’est une nouvelle création. Non pas seulement un renouvellement, un renouveau, mais une création totalement nouvelle, par le Verbe et par l’Esprit.
(On peut évoquer le verset 30 du psaume cosmique : « Tu envoies ton souffle et ils sont créés, et tu renouvelles la face de la terre ».)
Auparavant, le Christ a dit à ses disciples :
« Comme mon Père m’a envoyés, je vous envoie ». L’œuvre dont il les charge ainsi, c’est la mission, que la puissance du Saint-Esprit leur permettra d’accomplir, comme l’illustreront d’une manière les Actes des Apôtres, qu’on a pu appeler « l’évangile du Saint-Esprit ».


Enfin, l’autre œuvre qu’il leur confie, c’est la rémission des péchés :
« Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez ». Il est important de noter que ce membre de phrase suit immédiatement, au sein de la même phrase, celui où Jésus dit : « Recevez l’Esprit-Saint ».
En effet, la rémission des péchés n’est possible qu’à Dieu : c’est ce que les Juifs, scandalisés, objectaient véhémentement à Jésus à chaque fois qu’il disait à quelqu’un : « Va, tes péchés te sont remis ». Et voici que ce pouvoir divin, exclusivement divin, le Christ le donne à son Eglise.
Je dis bien : son Eglise. En effet, les apôtres sont assemblés, et, la fois suivante, au complet.
C’est donc au collège apostolique que Jésus
-    donne la paix,
-     confie la mission,
-     communique le Saint-Esprit,
-     donne le pouvoir de la rémission des péchés.
Il leur donne tout cela « en bloc », avant de leur envoyer personnellement le Saint-Esprit le jour de la Pentecôte, Saint-Esprit qui, par sa puissance, leur donnera alors à chacun la capacité et la force d’accomplir ce dont le Christ les a chargés. Ce que lui-même leur avait annoncé auparavant en leur disant : « Vous, c’est dans l’Esprit-Saint que vous serez baptisés d’ici peu de jours » (Actes 1, 5) et : « Lorsque le Saint-Esprit descendra sur vous, vous serez revêtus de force, et vous serez mes témoins à Jérusalem, et dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Actes 1, 8).
Ainsi donc, l’Eglise est fondée – car cet épisode en est le fondement, la vie dynamique lui étant communiquée à la Pentecôte – sur quatre piliers :
-      la paix,
-       la mission (ou l’évangélisation ou le témoignage rendu à Jésus-Christ),
-       la réception du Saint-Esprit,
-        la rémission des péchés ou le pardon.
Si un seul de ces piliers manque, l’Eglise s’effondre.
Le pardon, en l’occurrence, est ce qu’on peut appeler le pardon sacramentel : le pardon donné en  Eglise et par l’Eglise, pardon donné au nom du Christ et par la vertu puissante du Saint-Esprit.
De ces trois éléments étroitement liés :
-   la puissance du nom du Christ (« Il n’est pas d’autre nom sous le ciel par lequel nous devions être sauvés », proclame Pierre devant le Sanhédrin [Actes 4, 12]),
-      la réception du Saint-Esprit,
-      la rémission des péchés,
le troisième est la conséquence des deux premiers, mais il dépend aussi d’une condition sine qua non : le repentir.
Ainsi que le déclare l’apôtre dans son discours à la foule le matin de la Pentecôte (Actes 2, 14-40, en particulier 38) :
« Repentez-vous, et que chacun soit baptisé au nom de Jésus- Christ pour la rémission des péchés et vous recevrez le don du Saint-Esprit ». Je reviendrai plus tard sur le repentir.
Je veux, à ce point de mon exposé, mettre en relief un point important : dans l’Eglise, pour que celle-ci soit conforme aux desseins du Seigneur, pour que nos célébrations soient justes, pour que nous puissions dire sans hypocrisie : « En paix, prions le Seigneur », il faut à tout prix pratiquer le pardon entre frères.
C’est une prescription du Christ lui-même (Mt 5, 23-24) :
« Si tu présentes ton offrande sur l’autel et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère, et alors viens présenter ton offrande ».


Remarquons bien ce dont il est question ici : non pas des griefs ou de la rancune que je peux éprouver contre mon frère, mais bien de ceux que mon frère éprouve contre moi, même si je n’en éprouve pas moi-même, et même si ces griefs et cette rancune ne sont pas fondés ! C’est extraordinairement exigeant !
Mais il faut remarquer aussi que cette prescription figure dans la liste des huit prescriptions que l’on trouve dans le chapitre 5 de saint Matthieu à la suite des Béatitudes – huit prescriptions, comme les huit Béatitudes – et cela dans un passage qui commence par :
« Car je vous dis que si votre justice n’abonde pas plus que celle des scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Mt 5, 20)
et s’achève par :
« Vous serez donc parfaits, vous, comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 47).
Ces huit prescriptions – dont la dernière n’est autre que celle d’aimer ses ennemis – sont, comme les huit Béatitudes, un passeport pour le Royaume des cieux. Elles sont hors de portée des hommes...mais « à Dieu rien n’est impossible ». En l’occurrence, c’est l’action du Saint-Esprit sanctificateur – action qu’il serait sacrilège de dissocier de celle des deux autres Personnes divines, mais qui pourtant lui est propre –qui rend parfait.
Je passe maintenant à un autre sujet, et c’est cette fois la parabole du fils prodigue qui me fournira mon thème, lequel est le pardon personnel, j’entends par là le pardon demandé et reçu pour soi-même.
Inutile de la relire, chacun l’a en mémoire. Rappelons simplement que cette histoire est celle de l’homme en général, et aussi l’histoire de chacun de nous – et souvent répétée, hélas...Histoire qui n’est pas mythique car elle peut être, et est souvent expérimentée par tout homme dans son existence : Adam, exclu du Paradis par sa faute, c’est-à-dire privé de la familiarité et de l’intimité divines, plongé dans une existence de misère, de malheur, d’hostilité ; mais qui, en fin de compte, se repentant, fait retour à son Père.
Il faudrait davantage de temps pour traiter à fond du repentir. Brièvement, on peut dire ceci : se repentir, c’est faire retour. Se détourner de soi-même et faire retour à Dieu en esprit ; puis faire retour sur soi-même et se considérer en vérité à la lumière divine : roi de l’univers devenu gardien de cochons ; et enfin faire de nouveau retour à Dieu,  non plus seulement en esprit, mais en se présentant devant lui tel que l’on est dans l’entièreté de notre être, et le cœur empli de confiance dans son amour miséricordieux.
Faire retour à son Père qui est Dieu : il faut se déshabituer de voir Dieu comme un Juge ! C’est un Père, et un Père qui nous aime tendrement.
Faire retour à son Père qui est Dieu, c’est aussi reconnaître ce qu’on avait précédemment nié ou renié : un lien de dépendance, non pas servile (même si le fils prodigue dit qu’il n’est plus digne d’être fils, mais mercenaire), mais dans l’amour réciproque. Amour du Père pour son fils et du fils pour son Père. Or seul le Saint-Esprit, qui communique l’amour, peut tisser ce que l’apôtre appelle « le lien de la charité ».
Mais il y a plus. Ce Père, c’est Dieu ; mais comment donc pouvons-nous dire de Dieu qu’il est notre Père ?
Certes, en écoutant le Christ, et d’abord en priant sa propre prière que lui-même nous a enseignée : « Notre Père qui es aux cieux... ». Combien de fois n’a-t-il pas répété à ses disciples que son Père est aussi le nôtre ? La toute dernière fois, c’est à Marie-Madeleine, lorsqu’il lui apparaît le matin même de l’épisode que j’ai relu en commençant, et qu’il lui dit : « Ne me touche pas ! Va-t-en vers mes frères (« frères », et non pas « disciples », ni même « amis », comme à la Cène) et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20, 17).
Or comment être, et savoir que l’on est, fils de Dieu ? L’apôtre Paul nous l’enseigne : « Tous ceux qui sont menés par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. Aussi bien n’avez-vous pas reçu un esprit de servitude pour retomber dans la crainte, mais vous avez reçu un esprit d’adoption filiale, par lequel nous crions : Abba ! Père ! » (Ro 8, 15).
De la même façon, « nul ne peut dire : Seigneur Jésus, si ce n’est par l’Esprit-Saint » (1Co 12, 3), cet Esprit-Saint que le Père nous a envoyé au nom du Christ « pour demeurer avec nous à jamais » (Jn 14, 16). C’est l’Esprit-Saint qui, en demeurant en nous, en faisant de chacun de nous son habitation et son temple (« Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit-Saint de Dieu habite en vous » [1 Co 3, 16]), c’est lui qui nous rend conformes au Christ.
C’est lui, par conséquent, qui nous communique la capacité – qui, autrement, est tout à fait hors de notre portée – d’aimer nos ennemis et de leur pardonner entièrement : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » - parole rapportée par saint Luc, c’est-à-dire, peut-on supposer, confiée à lui par Marie (puisque, selon la tradition, il a recueilli les souvenirs de la Mère de Dieu. Exactement de la même façon, Etienne, le proto-martyr, « rempli de l’Esprit-Saint » (Actes 7, 55), s’écria, pendant qu’on le lapidait : « Seigneur, ne leur impute pas ce péché ! » (ibid. 60). Il était devenu totalement conforme au Christ !
« Mais – nous avertit l’apôtre - l’homme psychique n’accepte pas les dons de l’Esprit de Dieu, car elles sont une folie pour lui, et il ne peut les connaître, parce que c’est spirituellement qu’on en juge » (1Co 2, 14).
Le pardon, il faut bien l’admettre, n’est pas du tout naturel à l’homme. Il est extrêmement difficile de pardonner à autrui, et aussi – les Pères, dont Monseigneur Jean, insistent beaucoup là-dessus – de se pardonner à soi-même, et même de pardonner à Dieu ! L’âme se révolte contre cela.
D’où le précepte que Jésus fait dire au docteur de la Loi qui l’interroge – juste avant la parabole du Bon Samaritain : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même » (Lc 10, 27). Aimer (Dieu, autrui, soi-même) exclut obligatoirement la rancœur et inclut obligatoirement le pardon, le pardon demandé et donné. Le pardon est don, une forme supérieure du don.
C’est le gage de l’entrée dans le Royaume des cieux. Le Christ après la déclaration du docteur de la Loi, conclut : « Tu as correctement répondu ; fais cela, et tu vivras » (ibid. 28). La vie dont il est question ici, c’est évidemment la vie éternelle, que Dieu nous communique par son Esprit en nous rendant conformes à lui.
En effet :
« Si l’Esprit de Celui qui a relevé Jésus d’entre les morts habite en vous, Celui qui a relevé d’entre les morts le Christ Jésus fera vivre aussi vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous », enseigne saint Paul aux Romains (8, 11), après avoir déclaré : « La loi de l’Esprit de vie dans le Christ Jésus m’a libéré de la loi du péché et de la mort » (ibid. 2).
Soyons bien conscients que, réduits à nos propres forces, nous ne pouvons rien, ou pas grand-chose, en tout cas nous ne pouvons rien mener à son achèvement. Nous ne savons ni aimer, ni prier, ni pardonner autrement que médiocrement.
C’est pourquoi le Père qui nous aime tendrement nous envoie son Esprit, qui est aussi l’Esprit de son Fils, pour suppléer à notre faiblesse – mais non à notre paresse : il n’a pas d’indulgence pour les indolents ! Ainsi que l’apôtre Paul l’enseigne aussi aux Romains (Ro 8, 26-27) :
« De même aussi l’Esprit vient en aide à notre faiblesse. Car nous ne savons pas prier comme il faut ; mais l’Esprit lui-même prie pour nous par des gémissements ineffables, et Celui qui scrute les cœurs sait quels sont les désirs de l’Esprit, et que c’est selon Dieu qu’il sollicite en faveur des saints ».
Je conclurai, avec le même apôtre (en modifiant légèrement son texte pour passer du « vous » au « nous ») :
« Je plie les genoux devant le Père, de qui toute paternité aux cieux et sur la terre tire son nom : qu’il nous donne, selon la richesse de sa gloire, d’être puissamment fortifiés par son Esprit en vue de l’homme intérieur ; que le Christ habite en nos cœurs par le moyen de la foi ; soyons enracinés dans la charité et fondés sur elle, afin d’avoir la force de comprendre avec les saints quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur, et de connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, pour que nous soyons remplis de toute la plénitude de Dieu » (Eph 3, 14-19).


mardi 28 février 2012

Le Pardon par saint Jean de Cronstadt


 
"Si vous pardonnez aux gens leurs péchés, votre Père céleste aussi vous pardonnera vos péchés" dit le Seigneur (Mat.VI,14-15).

Ce dimanche s'appelle dans la langue populaire "dimanche du Pardon" [1]. Depuis les temps anciens, on garde la coutume en ce jour et durant toute la semaine de la Tyrophagie[2], de se demander mutuellement pardon pour les péchés commis l'un envers l'autre. Magnifique coutume, authentiquement chrétienne : qui de nous, en effet, ne pèche pas contre son prochain, que ce soit en paroles, en actes ou en pansées? En demandant pardon à l'autre, nous montrons notre foi en l'Evangile, notre humilité, notre refus du mal, notre amour de la paix. Au contraire, ne pas désirer demander pardon montre notre peu de foi, la suffisance, la rancune, l'insoumission à l'Evangile, la résistance à Dieu, la complicité avec le Diable.

Pourtant nous sommes tous enfants du Père céleste par la grâce, membres du Christ notre Dieu, membres de l'unique corps, l'Eglise, qui est Son Corps, et membres les uns des autres ; Dieu est Amour (I Jn.IV,8); et plus que tous les holocaustes et les sacrifices, Il exige de nous un amour mutuel, qui est patient, fait miséricorde, n'envie pas, ne s'enfle pas, ne s'enorgueillit pas, ne fait pas de scandale, ne recherche pas son intérêt, ne s'irrite pas, ne tient pas rancune, ne se réjouit pas de l'injustice, mais se réjouit de la vérité. Il excuse tout, croit tout, supporte tout et jamais ne cesse (I Cor.XIII,4-8). Toute la loi tient en deux mots : aime Dieu et ton prochain. Le coeur de l'homme est extrêmement égoïste, impatient, jaloux de son dû, méchant et rancunier ; il est prêt à s'emporter contre son frère contre un mal patent, mais aussi pour un mal imaginaire, pour une parole offensante, mais aussi pour une parole équitable ou tranchante - et même pour un regard qui a semblé peu indulgent, u équivoque, rusé, fier, c'est tout juste s'il ne s'emporte pas contre les pensées du prochain, celles qu'il lui invente. Le Seigneur qui sonde les cœurs, dit ceci : c'est du cœur que sortent les pensées méchantes, adultère, débauche, meurtre, vol, emportement, méchanceté, fourberie, obscénités, envie, blasphème, orgueil, déraison (Mc.VII,21-22). A la méchanceté humaine doit être opposée l'infinie bonté et la grâce toute puissante de Dieu ; avec son secours, il est aisé de fuir tout mal par la douceur, la bonté, l'esprit de concession, la patience et la longanimité. (...) En échange des péchés pardonnés au prochain, le Père céleste nous promet le pardon de nos péchés, l'acquittement au Jugement dernier, la béatitude éternelle ; les miséricordieux obtiendront miséricorde (Mat.V,7). La méchanceté invétérée doit s'attendre au juste Jugement de Dieu et au tourment éternel.

Ecoutez ce récit qui montre comment Dieu punit dès ici-bas les méchants qui ne veulent pas se réconcilier entre eux. Dans la laure des Grottes de Kiev, il y avait deux solitaires -deux moines- le prêtre Tite et le diacre Evagre. Après avoir vécu quelques années en bonne intelligence, pour une raison quelconque, ils se prirent d'inimitié et de haine l'un envers l'autre ; leur animosité mutuelle dura fort longtemps, et eux, sans se réconcilier, avaient l'audace d'offrir à Dieu le Sacrifice non sanglant de l'Autel.

Tous les conseils de la communauté, de laisser là leur colère et de vivre entre eux dans la paix et la bonne entente, demeurèrent vains. Un jour le prêtre Tite tomba gravement malade. Désespérant de survivre, il commença à pleurer amèrement son péché et envoya quelqu'un demander pardon à celui qu'il n'aimait pas ; mais Evagre ne voulut même pas en entendre parler et se mit à le maudire sans pitié. La communauté des frères, déplorant un si grave égarement, l'amena de force auprès du mourant. Tite, apercevant son ennemi, se dressa sur sa couche avec l'aide des autres et tomba devant lui, le suppliant avec des larmes de lui pardonner. Mais Evagre était si inhumain qu'il se détourna de lui et s'écria avec fureur : ni dans cette vie, ni dans l'autre, je ne veux me réconcilier avec lui ! Il s'arracha des mains de la communauté et tomba à terre. Les moines voulurent le relever, mais quelle ne fut pas leur surprise de le voir mort, et si froid qu'on eût dit qu'il avait expiré depuis longtemps! Leur surprise s'accrut encore quand ils virent au même moment le prêtre Tite se lever en bonne santé de sa couche de douleur, comme s'il n'avait été jamais malade. Frappés de stupeur devant un événement si inattendu, ils entourèrent Tite et l'un après l'autre l'interrogeaient : qu'est-ce que cela signifie ? Il répondit : "J'étais dans cette grave maladie, jusqu'à ce que moi, pécheur, qui m'étais emporté contre mon frère, je visse les Anges s'éloigner de moi et verser des larmes sur la perte de mon âme et les esprits impurs se réjouir. Voilà la raison pour laquelle j'ai désiré plus que tout me réconcilier avec lui. Mais comme on me l'amenait, que je me prosternais devant lui et que lui commençait à me maudire, je vis un Ange menaçant de le frapper avec une lance de feu, et le malheureux tomber à terre, mort. Et le même Ange me tendit la main et me releva de ma couche de douleur." Les moines pleurèrent la terrible mort d'Evagre et depuis lors ils commencèrent à veiller à ce que jamais le soleil ne se couche sur leur colère.

Frères et sœurs, la rancune est le plus terrible des vices, elle est aussi détestable devant Dieu que funeste dans la société. Nous sommes créés à l'image et à la ressemblance de Dieu : la bonté et l'innocence doivent être nos vertus permanentes ; car Dieu se conduit à notre égard selon sa Bonté ; Il est lent à la colère et nous pardonne sans compter. Nous aussi nous devons pardonner. Mais le rancunier n'a pas en lui l'image et ressemblance de Dieu, il est plutôt une bête qu'un homme. Amen."

Saint Jean de Cronstadt

1 Dernier dimanche avent le carême dans le calendrier orthodoxe oriental.
2 "Semaine des laitages" : ceux-ci sont encore permis, avant de disparaître la semaine suivant jusqu'au terme du carême.





mardi 26 avril 2011

CHRIST EST RESSUSCITE !

Christ est ressuscité !


Oui, il est ressuscité, vraiment !


De même qu'il est né, véritablement, dans notre humanité soumise à la mort, de même il est ressuscité, véritablement, dans notre humanité libérée de la mort.


Contemplons ce double mystère :


La naissance dans le temps, du sein de la Vierge, du Fils pré-éternel engendré avant tous les temps par le Père sans commencement, « l'Ancien des jours » (comme dit l'Ecriture), a été un événement capital, unique, qui a totalement changé le cours de l'Histoire en lui donnant un sens nouveau : l'Histoire de la chute est devenue l'Histoire du salut.


La chute d'Adam, de l'Homme premier – chute volontaire, même si elle n'était pas entièrement consciente, car la conscience de l'homme n'était pas complètement éveillée, c'était en quelque sorte celle d'un enfant, disent les Pères, qui parlent de l'enfantillage du péché – cette chute avait précipité la race humaine dans la prison du péché et de la mort. Et le temps était devenu en quelque sorte la muraille infranchissable de cette prison dans laquelle l'homme tournait en rond, entraîné par la roue de la destinée, courbé sous le joug de la fatalité de la destruction inexorable, sous ses deux aspects de la mort corporelle et de la mort spirituelle, c'est-à-dire le péché.


L'incarnation du Verbe a fait éclater cette roue, elle a renversé cette muraille. Comme l'écrit notre Père saint Irénée :


« Afin de nous procurer la vie, le Verbe de Dieu se fit chair selon l'économie de la Vierge afin de détruire la mort et de vivifier l'homme : car c'est dans la prison du péché que nous nous trouvions, pour avoir cédé au péché et être tombé ainsi sous le pouvoir de la mort. Riche en miséricorde, Dieu le Père nous envoya donc son Verbe industrieux. Celui-ci, venant pour nous sauver, descendit jusque dans les endroits et les lieux mêmes où nous nous trouvions, et il brisa de la sorte les chaînes de notre prison ».


Le Verbe descend « dans les endroits et les lieux mêmes où nous nous trouvons » : cela veut dire qu'il endosse notre humanité pécheresse, tombée sous la loi du péché ; qu'il endosse notre « corps de mort », comme dit l'apôtre Paul, c'est-à-dire condamné à la mort et porteur de mort. Comme nous le disons à chaque liturgie dans le Canon eucharistique : « il est descendu des cieux, a pris la forme d'esclave (esclaves du péché et de la mort, c'est ce que nous sommes), acceptant de plein gré de souffrir pour libérer son œuvre et la reformer à l'image de sa gloire ».


Oui, il a pris sur lui toutes les souffrances du monde : souffrances physiques, morales et spirituelles ; c'est ce que nous avons récapitulé tout au long de la Semaine sainte.


Lui, le Juste, l'Immaculé, il a pris, et il prend, sur lui tous nos péchés, tous nos crimes, tous ceux de tous les pécheurs de tous les temps passés, présents et à venir.


Lui, l'Innocent, il se soumet aux insultes, aux humiliations, aux tortures, celles de toutes les victimes de tous les temps : et c'est la comparution devant Pilate, la flagellation, le couronnement d'épines, le chemin de croix...


Lui, l'Immortel, il se soumet à la mort sur le gibet dans les agonies de tous les condamnés, innocents ou coupables, de tous les temps.


Sur la croix, il expérimente l'abandon de tous : ses disciples ont fui, seule sa Mère reste, avec quelques femmes (et aussi Jean) à l'écart.


Et cet abandon va jusqu'à une limite inconcevable : l'abandon de Dieu ! D'où ce cri : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ! » Lui, Dieu, abandonné par Dieu ! Quel abîme de mystère ! En quelque sorte, il accepte l'occultation de sa propre divinité afin de descendre au fond du désespoir humain.


Or, de sa part, pas un cri de refus, de révolte... Seulement acceptation totale, abandon à la volonté du Père, et pardon.


Et don, également. Car il nous lègue, en la personne de Jean, qui nous représente tous (car nous sommes tous le disciple bien aimé), ce qu'il a de plus cher : sa Mère. Et il nous lègue , en la personne de sa Mère, cette humanité qu'il a reçue d'elle, qui est la nôtre, qu'il a sanctifiée et qu'il va glorifier.


Car voici : événement foudroyant ! « il brise les chaînes de la mort et sort victorieux des enfers ténébreux » : il ressuscite par sa propre puissance, non pas Dieu seulement, mais Dieu et homme.


Il est né, comme nous, homme mortel ; il nous fait,comme lui, hommes immortels.


Il nous ressuscite personnellement aussi avec lui, « lui, Adam nouveau, père d'une nouvelle humanité, Premier-né d'entre les morts », et cela parce que nous sommes un avec lui comme lui est un avec son Père.


Et où et comment sommes-nous un avec lui ? Où ? Dans l'Eglise, qui est son corps et dont il est la tête. Comment ? Par les mystères que l'Eglise célèbre et pour lesquels elle a été instituée.


Oui, l'Eglise est porteuse de la Résurrection. Non seulement elle l'annonce, elle en témoigne, elle la proclame à la face du monde, mais plus encore : elle actualise, elle rend présente, effective et réelle cette résurrection du Christ et de nous tous, dans la célébration du mystère eucharistique et en particulier chaque dimanche, « jour du Seigneur », qui est à chaque fois la Pâque renouvelée.


Soyons conscients de cela : dans le mystère eucharistique, si nous le vivons dans la plénitude de la foi, nous accomplissons notre propre résurrection en même temps que celle du Christ, dans celle du Christ ; nous sommes libérés de la prison du péché et de la mort, nous sommes sauvés !


En tant que nous sommes dans le monde, nous sommes assujettis au péché et à la mort ; mais en tant que nous ne sommes plus du monde, nous ne sommes plus esclaves du péché ni de la mort. Nous pouvons les dominer avec et dans le Christ. Nous sommes pécheurs, mais justifiés, nous sommes mortels, mais immortels : féconde antinomie... si nous savons tenir ensemble ces deux bouts de la chaîne.


Pour nous, chrétiens, nous qui sommes du Christ, nous qui sommes le Christ (c'est le sens du mot « chrétien »), la Résurrection est le seul motif de notre vie. Sans la Résurrection, comme dit l'apôtre Paul, « vaine est notre foi, vaine est notre prédication, et nous sommes de faux témoins devant la Face de Dieu ». Mais si la Résurrection est le motif de notre vie, il faut la vivre concrètement et effectivement chaque jour. Chaque jour nous devons vivre concurremment et notre mort et notre résurrection : pas l'une sans l'autre, les deux ensemble.


Vivre la Résurrection et vivre en Christ sont deux choses rigoureusement synonymes. Le Christ n'a-t-il pas proclamé : je suis la Résurrection et la Vie ?


Notre seule occupation doit donc être de faire croître en nous le Christ ressuscité.


Comment y parvenir ? Il y a maintes méthodes, mais deux sont parfaitement éprouvées, que le Christ lui-même a enseignées par la parole et par l'exemple : le don et le pardon.


Le don de soi : « il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » - étant entendu que, selon l'enseignement du Christ, nos ennemis sont aussi nos amis. Le don de soi ne requiert pas de grands actes héroïques, ce peut être simplement donner du temps, de l'attention, de l'écoute, du respect, de la bienveillance, un sourire : comme on peut, chacun à sa mesure, mais avec constance, pas par éclipses.


Le pardon : c'est le moyen le plus sûr de nous rendre conformes au Christ. « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font » : telle est la prière de notre Seigneur au moment même où on le crucifie, telle sera aussi la prière de saint Etienne, le protomartyr, le premier martyr. Le pardon est libérateur : c'est un moyen efficace de nous libérer de la loi du péché, qui est la loi de la haine.


Les deux ensemble, don et pardon, peuvent se dire autrement : charité et amour.


« Là où est la charité et l'amour, là est Dieu. C'est l'amour du Christ qui nous rassemble et nous unit [...] Et qu'au milieu de nous demeure le Christ notre Dieu » : voilà ce que nous chantons le Jeudi saint. Et à Pâques : « C'est la joie de la résurrection ; pardonnons tout à cause de la résurrection ! » Le pardon prolonge pour nous et en nous la réalité de la résurrection.


Laissons-nous inonder et transporter de joie devant la beauté du Christ ressuscité, le plus beau des fils de l'Homme, notre Beau Dieu.


Et ensuite partageons cette joie avec la terre entière. Annonçons-la à toute la création : aux hommes, aux animaux, aux arbres, aux plantes, aux pierres du chemin, aux rivières et aux océans, en clamant, le cœur empli d'allégresse et d'action de grâce :


Christ est ressuscité !






mardi 8 mars 2011

Le Pardon, par Serge Boulgakov

Le Pardon

Par l’archiprêtre Serge Boulgakov (1871-1944),



Là où il n’y a pas de pardon, il ne peut y avoir d’amour, et nous nous éloignons de Dieu.

Le monde est mû par la vengeance, la loi vétéro-testamentaire était la loi de la vérité mais non de l’amour : œil pour œil.

Le pardon est l’œuvre en nous de la grâce divine, mais cette grâce ne nous est pas donnée sans notre acceptation.

L’Evangile nous apprend le pardon dans la prière de Jésus [le Notre Père], dans la parabole de l’esclave implacable, dans le commandement de pardonner septante fois sept fois : telle est la volonté de Dieu exprimée aux apôtres.

Dieu, en la personne du Christ, a pardonné. Le don du pardon est une manifestation de notre similitude à Dieu, Dieu nous octroie et crée en nous la faculté du pardon. La colère de Dieu éclate contre le refus du pardon, signe de non repentir. Le repentir est un élan du cœur vers Dieu et, par conséquent, une libération du péché, un état d’humilité. Le refus du pardon lorsqu’on est prisonnier de la hargne, lorsque l’on se détourne de Dieu, c’est la victoire du mal et du diable.

En quoi consiste la force du pardon, quelle en est la nature et qu’est-ce qu’elle n’est pas ? Il existe des contrefaçons du pardon :

1) l’indifférence par rapport au bien et au mal, ou l’oubli sous couvert de non condamnation. Or, de même que Dieu ne tolère pas le mal et le péché quoiqu’en les pardonnant, de même l’homme ne doit pas tolérer le mal ;

2) l’impunité du mal, la non résistance au mal. Le mal, le péché demandent châtiment, ceci tout d’abord pour le bien de celui qui a transgressé, ainsi que pour celui de la société, combat contre le mal, combat armé, s’il le faut. Le pardon n’a pas à laisser le mal se renforcer et le péché triompher.

Quel est le pardon dont nous parle l’Evangile ? L’Evangile nous parle de ce qui s’accomplit dans le cœur de l’homme, de l’amour qui lave le péché ainsi que le mal commis par autrui, de même que Dieu lave les péchés que nous commettons. Lorsque nous sommes pardonnés, le péché ne nous est plus incriminé, le pardon nous confère une joie toute particulière, celle d’être délivré du péché, d’être pardonné. Lorsque nous pardonnons, nous délivrons notre cœur de la hargne, du désir de vengeance, du pouvoir du diable.

C’est bien là notre victoire sur le mal qui est en nous.

Notre Seigneur est une personnification du pardon. Mais Lui, ignorant la colère, n’a-t-Il pas dit des pharisiens qu’ils étaient hypocrites, n’a-t-Il pas d’Hérode qu’il était un renard, n’a-t-Il pas chassé les marchands du temple, ne va-t-Il pas présider au jugement dernier ?

Le Seigneur n’a pas ressenti la colère dans Ses souffrances : "Père, pardonne-leur ! " Satan provoquait en Lui la vengeance : "Descends de la croix" ; cela aurait signifié le triomphe du mal. L’Eglise chante "Dieu sans colère, gloire à Toi". Cependant le châtiment divin s’est accompli à l’égard de la Ville sainte, des femmes et des filles de Jérusalem, de ceux qui clamaient que le sang du Seigneur retombe sur eux et sur leurs descendants. Le jugement de Dieu s’est accompli, mais le triomphe du bien s’est manifesté par l’Agneau conduit sans mot dire vers les souffrances.

Le pardon est le déni de la colère, la victoire sur Satan, le triomphe de l’amour pour ses ennemis, ce à quoi nous appelle le Seigneur. Là où il n’y a pas de pardon, il ne peut y avoir d’amour, et nous nous éloignons de Dieu. Il est contre nature de pardonner ; le monde est mû par la vengeance… Mais aspirer au pardon, prier pour le pardon, c’est tendre vers Celui dont le cœur est humble. Le cœur de chacun est couvert de cicatrices et de blessures : la volonté de pardon, le refus de la colère les guérit.

Il nous faut conjuguer dans nos existences, dans nos vies civiques, dans notre attitude à l’égard de la patrie, l’intransigeance à l’égard de la mécréantise avec l’absence du désir de se venger des mécréants. Sinon, la vengeance entraînera la lutte et le châtiment, nous mènera vers l’indignité et engendrera une nouvelle colère.

Contrôle permanent de soi, ascétisme de la condamnation et du châtiment, voilà l’enseignement du Carême. Que chacun regarde sans colère sa propre vie, ses propres ennemis. Séparez la hargne de la juste colère, pardonnez. Et si vous ne pouvez réfréner la colère, vous abstenir de vous condamner vous-même, au moins ne vous laissez pas vous délecter de la colère.

Que celui qui ne parvient pas à trouver le juste chemin, qui ne parvient pas à se redresser, qu’il se retourne et qu’il voit sa colère et qu’il en soit horrifié. Et cela peut devenir le début du pardon.