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dimanche 11 novembre 2012

"La doctrine de la réintégration des êtres"





Eh bien, la voici enfin mise au jour la nouvelle Apocalypsis revelata¸ cette nouvelle « Apocalypse révélée selon son sens spirituel… » si fébrilement attendue…
… Comment ? Vous dites ? Vous protestez ? Mais en quoi est-il choquant, en quoi est-il désobligeant de comparer cet ouvrage à l’un des traités majeurs de ce grand illuministe chrétien que fut Swedenborg ? Pour moi, c’est au contraire flatteur ! C’est tout simplement à la mesure du grand, du considérable  événement attendu,  si j’en crois son éditeur :
« …en bref ...une nouvelle "respiration " du RER tel qu'il est vécu aujourd'hui ...cela montre au demeurant la "force "du livre comme "arme-de-destruction-massive" des certitudes de certains quant au devenir du RER ! » ; et encore : « Je crois qu'il nous faudra nous fédérer autour d'une personne qui nous fédère et catalyse par ses réflexions nos aspirations les plus intimes ...la métamorphose est à ce prix ! Savoir quitter "la coque ancienne" pour migrer dans un autre appareil...PERIT UT VIVAT ! » (Facebook 4 novembre 2012, 15h43 et 15h57)
Donc je l’ai ouvert, ce livre, non pas,  comme aurait dit Kierkegaard, avec « crainte et tremblement », mais avec une réelle curiosité, attisée qu’elle fut par le concert de louanges anticipés qui ont précédé son apparition… C’est un procédé publicitaire, me dit-on, qu'on appelle « teasing » ; je n’en sais rien, je n’y connais rien. Ce n’est pas cela qui m’aurait incité à me le procurer si je n’en avais pas eu envie.
Je l’ai donc ouvert, et feuilleté. Livre volumineux : 226 pages en tout petits caractères, corps 11 si ma vue est bonne. Livre important par la matière qu'il embrasse. Qu'on en juge : chapitre introductif : Origène et l’illuminisme, avec sept sous-chapitres, dont un sur l’apocatastase ; chapitre 1 : Martinès de Pasqually et la doctrine de la réintégration des êtres,  avec huit sous-chapitres ; chapitre 2 : Louis-Claude de Saint-Martin et le corps de matière ténébreuse, avec neuf sous-chapitres ; chapitre 3 : Le Régime Ecossais Rectifié et la doctrine de la matière, avec huit sous-chapitres ; enfin huit appendices portant sur les sujets annexes aux matières déjà traitées, notamment sur l’ésotérisme chrétien ou encore l’augustinisme et le jansénisme.
Certes, ce livre ne peut se lire que précautionneusement, pas à pas. Indépendamment du style si particulier de l’auteur, qui (toute qualité mise à part) se rapproche plus de Proust que de Pascal (écrivain qu’il aime) en sorte qu’il faut prendre son souffle au début de chaque phrase – les phrases de 18 à 20 lignes (en petits caractères !) abondent – la lecture n’est pas rendue aisée par l’abondance des citations, généralement longues. Longues aussi sont les notes, également farcies de citations ; et j’en ai repéré deux qui occupent chaque fois une page et demie… Ce n’est pas là une critique (comme des esprits malveillants seraient portés à le croire), c’est une constatation.  Non, qu'on ne s’attende pas à une lecture aisée, d’autant que la dialectique de l’auteur est serrée et argumentée.
De l’enseignement de l’Alma Mater, j’ai retenu (entre autres) qu'il fallait toujours aborder un livre par la table des matières (c’est fait), par l’introduction et surtout par la conclusion. C’est en effet  dans la conclusion que l’auteur ramasse l’essentiel de ses thèses. Et c’est le cas ici. Je citerai donc :

« De ce fait il faut être cohérent.
Soit on tient les deux bouts de la chaîne entièrement, d’un côté ou de l’autre :
1°) En adhérant fidèlement à la foi de l’Eglise dans ses préalables au sujet de la Création – en regardant le monde matériel ainsi qu'un don et le corps charnel de l’homme de même -, comme dans ses conséquences, en espérant logiquement en une régénération de  la chair et sa vocation à l’éternité par purification et spiritualisation de son essence, simplement flétrie et affaiblie non substantiellement mais accidentellement un instant par le péché, lors de la résurrection des morts.
2°) Au contraire en faisant siennes les thèses de Martinès, ce que firent Willermoz et Saint-Martin, en considérant que la création matérielle a été tout d’abord une punition pour les corps révoltés, et la chair une enveloppe ténébreuse ayant transformé substantiellement les fils d’Adam en êtres de matière impure, regardant ainsi l’anéantissement des formes corporelles lors de la réintégration comme une véritable libération et le retour à l’Unité spirituelle originelle.
Ou bien alors, fatalement en ne respectant pas la cohésion interne des doctrines, en oubliant volontairement un bout de leur unité conceptuelle, on tombe dans le piège de l’assemblage disparate, visant à faire tenir, dans un exercice à l’illogisme évident, une origine ténébreuse du composé matériel créé en punition de la révolte des esprits pervers et du crime d’Adam « souillé par une création si impure », avec une destination spirituelle en se fondant sur les Pères de l’Eglise, et en premier lieu saint Irénée dont on peut citer intégralement bien sûr le livre V du Adversus Haereses, mais auquel on pourrait aussi ajouter avantageusement, pour faire bonne mesure, les décisions de tous les conciles œcuméniques si l’on y tient, ce qui ne change rien au problème, car n’aboutissant à nulle autre « chose » qu’à l’édification d’une abstraction conceptuelle non seulement singulièrement bancale, mais surtout absolument intenable, car ne pouvant être admise paradoxalement ni par l’Eglise – qui s’indignera toujours que l’on puisse soutenir le caractère « nécessaire » de la création et rejettera violemment cette idée d’une « matière prison » que Martines partage avec Origène -, ni non plus par aucun Ordre authentique issu de l’héritage martinésien, et l’on pense évidemment en premier lieu au Régime Ecossais Rectifié qui est le seul à pouvoir se prévaloir par Willermoz d’une transmission initiatique effective d’avec l’auteur du Traité sur la réintégration, et dont les Instructions à tous les grades regardent la volonté d’une « spiritualisation de la chair » comme chimérique et appellent l’âme, dès l’état d’Apprenti, à ses dégager des « vapeurs grossières de la matière ». [21 lignes !]
C’est pourquoi cette volonté de chercher à concilier de force martinésisme et foi dogmatique de l’Eglise n’a strictement aucun sens sur le plan ecclésial, pas plus qu’elle n’en a sur le plan initiatique, puisque conduisant à la constitution d’une impasse catégorique, en forme de perspective fondée sur une analyse vouée à une évidente impossibilité. La seule attitude cohérente, si l’on veut se considérer comme participant véritablement des Ordres dont on prétend être membre, c’est d’assumer clairement la pensée des fondateurs, bien sûr l’interroger, la travailler, l’approfondir ce qui est plus que souhaitable, mais avant tout la respecter dans ses affirmations et fondements essentiels, et non chercher à la tordre ou à la transformer par d’inacceptables contorsions théoriques pour la rendre, dans un exercice improbable, « doctrinalement compatible » avec l’enseignement de l’Eglise.
Reste, ce qui est admissible et sans aucun doute préférable si la contradiction devient trop pénible, la solution de rejoindre l’Eglise et d’y vivre pleinement sa foi de manière non schizophrénique. Nous pensons toutefois qu’une autre voie est envisageable, consistant à admettre la différence doctrinale, la reconnaître honnêtement, et à se considérer comme « cas particuliers » postulant la non-incompatibilité entre la foi et l’anthropologie platonicienne au sein de l’épouse du Christ. Si l’idée d’universalité signifie quelque chose – et les divergences entre courants (augustiniens, thomistes, scotistes, etc.) très opposés, y compris sur l’économie du salut, au sein de la catholicité, en est [sic] un très bon exemple – alors pourquoi l’illuminisme mystique, qui en revient souvent à soutenir les thèses d’Origène après christianisation de Martinès opérée par Willermoz et Saint-Martin lors des Leçons de Lyon (1774-1776), n’aurait-il pas la possibilité d’une humble place, avec sa singularité, à l’intérieur de la maison du Père ? Nous avons la conviction qu'une réponse non fermée a priori peut être apportée à cette question, n’adhérant pas à l’idée que la métaphysique grecque soit totalement contradictoire d’avec le christianisme, ce que nous ne cessons de soutenir depuis longtemps déjà. » (pages 202 à 204)
J’ai cité mot à mot sans y rien changer ce qui est à mon sens le cœur de la thèse de l’auteur, que je répète pour que tout soit bien clair : incompatibilité foncière entre la doctrine de l’illuminisme chrétien abrité dans le willermozisme et l’enseignement dogmatique de l’Eglise du Christ, de quelque confession qu’elle soit. L’auteur en tire ailleurs une conséquence beaucoup plus radicale que celle qui est énoncée ci-dessus :
« Par ailleurs, il convient de noter sur le plan maçonnique l’aspect doctrinal défini et précis du Régime rectifié ce qui est une caractéristique unique dans tout le champ rituel de la franc-maçonnerie, et confère au système willermozien une originalité à nulle autre pareille en le distinguant entièrement des autres Rites, ce qui n’est pas sans provoquer, souvent, de nombreuses incompréhensions. Mais si l’on se dit maçon rectifié et qu’on souhaite le rester – ce qui n’est imposé à personne et relève du libre arbitre de chacun – il faut adhérer à cette doctrine et  la respecter, non chercher à la transformer en voulant la rendre conforme à l’enseignement dogmatique des confessions chrétiennes, fusse-t-il [sic] pour un catholique, et nous mesurons ce qu’une telle affirmation peut avoir d’étonnant, mais il en va ainsi sur le plan initiatique, l’enseignement magistériel de l’Eglise. 
C’est là un devoir supérieur de nature impérieuse, que certains prêtent sous serment au niveau ultime de l’Ordre. De ce fait la pensée de Willermoz, puisqu'il le voulut et fit en sorte que cela soit, n’est pas négociable, adaptable ou modifiable. Elle est un héritage, dont le régime rectifié possède, et lui seul, le dépôt et le devoir de conservation de la sainte doctrine de Moïse ‘’parvenue d’âge en âge par l’Initiation jusqu'à nous’’. » (page 27)
Voilà qui est catégorique et qui ne laisse place à aucune des échappatoires que le texte précédent paraissait ménager.
Pour cerner, non pas complètement mais d’un peu plus près, la pensée de l’auteur, je m’en voudrais, étant donné ce que je suis et où j’écris, d’omettre ces très significatives remarques énoncées en note (page 207, note 128) :
"Gerberon, dans son Histoire du jansénisme (t. I, p. 185), fit savoir : ‘’ Vous avez oublié que vous êtes enfant de l’Eglise latine, et l’Eglise latine ne renvoie pas ses enfants aux Pères grecs, mais à saint Augustin pour savoir ce qu'ils doivent croire et penser des mystères de la grâce. » (dictionnaire de théologie catholique, t. VIII, col. 469). Ce rappel n’est pas sans évoquer l’avertissement solennel de Thomas Bradwardine qui déclarait : « Les Pères grecs sont des fauteurs de Pélagianisme ». (cf. Critique de la bibliothèque des auteurs ecclésiastiques de Dupin, 1730)."
J’en ai terminé pour aujourd’hui. On aura remarqué que je me suis bien gardé d’émettre quelque remarque que ce soit. Je me réserve pour des temps plus opportuns, quand j’aurai analysé à fond l’ouvrage. Il est appelé sans nul doute à un certain retentissement. Sans mêler ma voix aux trompettes de la renommée, j’ai tenu à en donner un aperçu objectif à ceux qui me font le plaisir de fréquenter ce site.

11 novembre 2012
Fête de saint Martin de Tours, apôtre des Gaules








mercredi 1 décembre 2010

Où Guénon s'en tire bien... ou : Une occasion perdue



Ceux qui me connaissent bien savent ce que je pense de Guénon : c'est le plus grand hérésiarque des temps modernes, et le plus pernicieux. Aussi étais-je alléché par l'annonce de l'ouvrage de Jean van Win, Contre Guénon (Editions de la Hutte, 2010) Je n'aurais pas mieux demandé que de le recommander chaudement. Hélas, je ne le peux pas. Ce n'est pas un bon ouvrage.

Que Guénon soit insupportable à un maçon de la tendance « libérale » et « antidogmatique », je le comprends aisément. Mais cela ne suffit pas à fonder une argumentation. Que Guénon accumule les approximations, les contre-vérités, les affirmations sans preuve, voire les mensonges, nul plus que moi n'en est convaincu. Encore faut-il le prouver. Or les dénonciations à coups d'épithètes ne tiennent pas lieu de démonstrations. Aussi le discours tourne-t-il en rond sans vraiment progresser.

Au surplus, l'ouvrage est mal construit. Il est pour l'essentiel constitué de fiches souvent mal cousues ensemble, d'où des redites, des « copiés-collés » en assez grand nombre.

Le texte comporte quelques détails qui ne sont pas dépourvus d'intérêt mais sans grande importance. En revanche on y découvre des erreurs assez étonnantes, comme le fait qu'Origène était évêque (!!!) et qu'il fut « déposé » (!!!) pour « avoir été castré par souci de chasteté évangélique (page 184) ! Les spécialistes de l'histoire ecclésiastique seront heureux d'apprendre cette information sensationnelle ! De même, il est proprement ébouriffant de lire que Guénon aurait « emprunté » sa notion du Roi du monde à ... Louis-Claude de Saint-Martin (pages 140 à 142) ! Cela au prix d'un superbe contre-sens sur la signification de cette notion chez le Philosophe Inconnu...

La bibliographie dont le texte est assorti est fragmentaire. L'ouvrage de Jean-Marc Vivenza René Guénon et le Rite écossais rectifié (Editions du Simorgh, 2007) n'y figure pas. Dommage : cela aurait permis d'éviter cette affirmation aussi péremptoire qu'inexacte du prière d'insérer de la quatrième de couverture : « Pour la première fois enfin, quelqu'un s'attelle à radiographier sans concession l'œuvre et la personne du paradoxal auteur du Roi du Monde ».

Il n'est d'ailleurs pas impossible qu'une bonne partie des références guénoniennes soient de seconde main. Il se peut que l'auteur ait effectivement lu La Crise du monde moderne, Le Règne de la quantité et les signes des temps, Le Roi du monde, peut-être les Aperçus sur l'initiation, mais la plupart des autres références et citations semblent provenir des ouvrages de Marie-France James, Esotérisme et christianisme autour de René Guénon, de Jeannine Fink-Bernard, L'Apport spirituel de René Guénon, et de Daniel Béresniak, Les Bas-fonds de l'imaginaire, qui sont abondamment appelés en notes.

Ce n'est pas encore cette fois qu'on pourra renverser l'idole Guénon !

Bref, au total, une occasion perdue.

vendredi 8 octobre 2010

Lectures I Jean Daniélou

Première des indications de lecture annoncées précédemment.

Le père Daniélou (1905-1974) - comme n'ont cessé de l'appeler ceux qui le fréquentaient, dont moi-même, et cela même après son accession au cardinalat, dont je reparlerai - fut un des esprits les plus brillants d'une époque qui en comptait beaucoup, et d'une compagnie, la Société de Jésus, qui n'en était pas dépourvue. Esprit brillant, étincelant même, et polymorphe. Un exemple entre tant d'autres : dans sa jeunesse, avant de devenir jésuite, il eut l'honneur de travailler avec Stravinsky en traduisant en latin pour son Oedipus Rex le texte français de Jean Cocteau. Par la suite, il fit les beaux jours de la maison de Meudon où Jacques et Raïssa Maritain recevaient tout ce qui comptait dans la littérature et les arts - pas seulement religieux - la philosophie et tous les domaines de la pensée. Lorsqu'il fut élu, vers la fin de sa vie, à l'Académie française, tout le monde convint que si les Quarante avaient suivi leur coutume séculaire en recevant un cardinal, c'était aussi le savant, le conférencier, l'homme des mille et un débats, l'homme aussi de l'évangélisation, qu'ils avaient tenu à s'agréger (il est bon de noter que son prédécesseur, le cardinal Tisserant, était lui-même un authentique savant, un orientalisant).
Il faut dire qu'il était issu d'une famille peu ordinaire. Son père, Charles Daniélou était un Breton "bleu", c'est-à-dire agnostique et de gauche. Il fut député du Finistère pendant 26 ans et ministre de l'Instruction publique à l'époque du Cartel des gauches. Mais cet homme politique fut aussi poète et romancier (à l'époque ce n'était pas si rare).
Son épouse Madeleine Daniélou était, elle, une Normande "blanche", c'est-à-dire extrêment pieuse, mais à l'extrême opposé des dames confites en dévotion. C'était un esprit d'avant-garde. Une des premières femmes à se présenter à l'agrégation, elle fut reçue première à l'agrégation des lettres. Elle se consacra à l'enseignement des jeunes filles, auquel elle apporta des innovations très en avance sur son temps, notamment en matière de pédagogie. Elle fonda de nombreux établissements où les filles suivaient, grande première, les mêmes programmes que les garçons (jusque-là les leurs étaient différents) ; autre grande première, les classes primaires étaient mixtes.
Les enfants de ce couple peu banal ne pouvaient pas l'être non plus ; mais les deux qui parvinrent à une grande notoriété furent Jean Daniélou et son frère Alain Daniélou, indianiste de réputation mondiale (et converti à l'hindouisme).
Le père Daniélou, pour en revenir à lui, était un authentique savant. Agrégé de grammaire, philosophe, théologien, il fut en son temps un des meilleurs connaisseurs des pères grecs.  Il consacra d'ailleurs à saint Grégoire de Nysse sa thèse de doctorat en théologie : Platonisme et théologie mystique : doctrine spirituelle de saint Grégoire de Nysse, Aubier, Paris, 1944. Son Origène, aussi, fit date : Origène, Palatine/ La Table ronde, Paris, 1948. Son Philon d'Alexandrie n'est pas à négliger non plus : Philon d'Alexandri, Fayard, Paris, 1958.
Cette fréquentation assidue des pères grecs, les plus grands génies de la théologie chrétienne, fit qu'il ne fut réceptif ni à l'augustinisme, ni au thomisme. Je me suis plu à dire de lui qu'il était  "le plus orthodoxe des jésuites"...(orthodoxe au sens précis, technique, disons "confessionnel",  du terme).
Et, bien entendu, on ne peut omettre sa monumentale Théologie du Judéo-Christianisme, Desclée, 1958, qui, même si elle est dépassée sur certains points mineurs, est dans l'ensemble insurpassée, et insurpassable pour longtemps : le père Daniélou a fait là oeuvre de pionnier en ouvrant la voie aux nombreuses études qui ont suivi.
A noter qu'il fut, avec le père de Lubac (futur cardinal lui aussi) le fondateur et l'animateur de la collection Sources chrétiennes qui n'a pas d'équivalent dans le monde.
Pour en finir avec le côté "universitaire" du père Daniélou, rappelons qu'il occupa pendant 26 ans  (1943-1969) la chaire d'histoire du christianisme ancien à l'Institut catholique de Paris dont il devint le doyen en 1962.
Authentique et réputé savant, il était tout sauf un intellectuel en chambre. D'abord il n'a cessé de faire oeuvre de vulgarisateur en multipliant articles (notamment dans Les Etudes ou Dieu vivant), conférences -transcrites ensuite en livrets - interviews, colloques, pour mettre à la portée du public les sujets qu'il traitait par ailleurs avec une science austère. Parmi ses ouvrages de vulgarisation, il faut mentionner le premier tome de l'excellente Nouvelle Histoire de l'Eglise publiée au Seuil (1963-1975), dont il écrivit la première partie : Des origines à la fin du IIIe siècle, la seconde partie, De la persécution de Dioclétien à la mort de Grégoire le Grand (303-604), étant confiée à Henri-Irénée Marrou, dont je reparlerai ultérieurement. (Cette collection est hautement recommandable pour les étudiants et plus généralement le public cultivé).
Il portait en outre sur le monde un regard aiguisé et ne perdait jamais une occasion de mettre en pratique la vocation missionnaire - terme qu'il affectionnait et qu'il a commenté à maintes reprises - de l'Eglise, c'est-à-dire l'évangélisation. Dans cet esprit, il fut longtemps (1942-1969) aumônier de l'Ecole normale supérieure de jeunes filles (dite Sèvres). Toutes les occasions lui étaient bonnes pour nouer le dialogue avec tous, en particulier les juifs, mais aussi les marxistes, les incroyants...
L'Islam n'était pas encore venu sur le devant de la scène - encore que les "événements" d'Algérie, comme on disait pudiquement, faisaient que certains s'en préoccupaient mais surtout d'un point  de vue politique - son beau-frère maître Georges Izard était de ceux-là - et dans la perspective d'une réconciliation fraternelle en vue de laquelle François Mauriac bataillait avec éloquence (et naïveté). Le père Daniélou s'intéressait plus au judaïsme qu'à l'Islam, sans totalement négliger ce dernier ; je tiens de lui un ouvrage très intéressant et devenu introuvable d'un religieux d'origine arabe, le père Michel Hayek : le Christ de l'Islam.
Pionnier du renouveau patristique et biblique en France, il milita activement pour un renouveau de l'Eglise, et c'est ainsi que, nommé par le pape Jean XXIII, il fut un des experts (1962-1965) du concile Vatican II. Il était alors catalogué comme "progressiste" (comme le père Congar et pour les mêmes raisons). Mais ensuite il fut consterné par le mésusage aventuré que l'on fit, particulièrement en France, des innovations conciliaires, notamment en matière liturgique, et il dénonça haut et fort les travestissements graves qu'on leur faisait subir. Du coup il devint suspect, on l'accusa de s'être renié et d'avoir rallié le camp réactionnaire, et les dirigeants français de la Société de Jésus, contaminés par les idées les plus avancées, le philomarxisme, la théologie de la libération, envisagèrent sérieusement de limiter la liberté de parole et d'action du gêneur. C'est alors que le pape Paul VI intervint et, en le nommant cardinal en 1969, le rendit intouchable.
Le père Daniélou avait une telle renommée qu'encore après sa mort tout un rayon de la Procure était consacré à ses ouvrages. Puis ceux-ci se raréfièrent, pour disparaître presque totalement. C'est pourquoi je me suis réjoui de constater que plusieurs d'entre eux étaient maintenant réédités en format de poche, en particulier sa contribution à la Nouvelle Histoire de l'Eglise mentionnée plus haut, agrémentée d'un titre supplémentaire : L'Eglise des premiers temps (Seuil, "Points Histoire", n°80).
Je recommande ... tout ! mais particulièrement l'Essai sur le mystère de l'histoire où le père Daniélou, peut-être le premier, démonte le système de Guénon dans un chapitre intitulé Grandeur et limites de René Guénon (réfutation que Jean Tourniac s'efforça de réfuter à son tour mais d'une manière bien piètre dans ses Propos sur Guénon). Et aussi Les anges et leur mission. Et encore Les figures du Christ dans l'Ancien Testament. Et enfin ce petit chef-d'oeuvre, son premier ouvrage, datant de 1942, dont il disait non sans coquetterie que c'était son préféré : Les signes du Temple, plusieurs fois réédité, étude précise, exhaustive et limpide, dont la lecture est indispensable à qui s'intéresse à cette question fondamentale. Je l'ai toujours recommandée, voire imposée, aux apprentis maçons (et aux autres aussi) du Régime écossais rectifié.
Je terminerai par l'ouvrage qui m'a servi de prétexte à ce billet, Les symboles chrétiens primitifs (Seuil, collection "sagesse", 1996). Il est la reproduction en format de poche d'un livre plus ancien publié en 1961 et que j'ai égaré. Je l'ai donc redécouvert avec un vif plaisir. (Soit dit en passant, il vaut largement Les symboles fondamentaux de la science sacrée du même Guénon).
Il est hors de question que j'en fasse la recension, il est trop dense. Je citerai uniquement la toute première ligne du premier chapitre, qui est le fil conducteur de ces études : "Le Nouveau Testament n'est pas la destruction, mais l'accomplissement de l'Ancien".
Voici donc les têtes de chapitre, afin de susciter la faim des lecteurs éventuels :
1. La palme et la couronne;
2. La vigne et l'arbre de vie;
3. L'eau vive et le poisson;
4. Le navire de l'Eglise;
5. Le char d'Elie;
6. La charrue et la hache;
7. L'étoile de Jacob;
8. Les douze apôtres et le zodiaque;
9. Le signe du Tav.
Dans ce chapitre, particulièrement riche, l'auteur montre comment le signe du Tav = le signe de la croix signifie le fait de "porter le Nom".
Conclusion : "Le signe de la croix est apparu à l'origine non comme une allusion à la Passion du Christ, mais comme une désignation de la Gloire divine. Même lorsqu'il sera référé à la croix sur laquelle est mort le Christ, celle-ci sera considérée comme l'expression de la puissance divine qui agit par cette mort ; et les quatre bras de la croix apparaîtront comme le symbole du caractère cosmique de cette action salvifique."

J'en resterai là pour ce billet que j'ai conçu comme un hommage à un homme d'Eglise qui a compté et compte encore beaucoup pour moi et que j'aimerais que l'on connaisse et fréquente davantage, car sa lecture apporte beaucoup.

Le prochain billet sera consacré à Raimon Panikkar.