Longtemps, l'Orthodoxie a parlé à l'Occident en langages importés. Désormais, ce sont les langues maternelles occidentales qui "parlent orthodoxe". C'est un de ces parlers qu'on fera entendre ici, en souhaitant que ces paroles deviennent "verbe".Il faut verber, disait le Philosophe Inconnu. Pas d'équivoque ! Ces paroles sont miennes exclusivement, et n'engagent que moi : aucune Eglise, aucun organisme initiatique.
Affichage des articles dont le libellé est Guénon. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Guénon. Afficher tous les articles
dimanche 18 décembre 2011
Jean Tourniac et son erreur
On m’interroge au sujet de Jean Tourniac et de ses ouvrages, en particulier les Principes et problèmes spirituels du Rite écossais rectifié et de sa chevalerie templière, paru en 1969 et réédité en 2001, les deux fois chez Dervy.
Je dois mettre en garde les lecteurs non avertis : ils ne doivent pas se laisser abuser par le titre. C’est un ouvrage de fiction, de fantasy…
Ce n’est pas là qu’ils trouveront des notions exactes sur le Régime écossais rectifié, mais bien plutôt des considérations biaisées parce que passées par le filtre des idées préconçues de l’auteur, lequel, disciple inconditionnel de Guénon, les tenait de lui : Guénon dont toutes les assertions proférées ex cathedra sont autant de dénis de l’histoire. Il en va de même de celles de Tourniac, qui vont à contre-sens des faits documentés relativement au Rectifié. Exemple flagrant : le contre-sens, voulu, délibéré, qui apparaît dès le titre. Jean-Baptiste Willermoz, le fondateur du Régime écossais rectifié, avait bataillé pour éliminer la prétention d’une filiation templière et fait admettre sa position par le convent de Wilhelmsbad en 1782. La chevalerie du Régime rectifié n’était donc pas « templière », au contraire de celle de la Stricte Observance d’où il était issu : Tourniac affirme ostensiblement le contraire
Un auteur qui m’est proche, Jean-François Var, a écrit que l’œuvre de Willermoz a consisté à « détemplariser » le Rectifié et à y incorporer la doctrine de Martines de Pasqually. Or, Tourniac, durant les sept années où il fut Grand Maître et Grand Prieur du Grand Prieuré des Gaules, s’efforça d’orienter le GPDG dans un sens directement opposé. Il ne prononça jamais le nom de Martines de Pasqually, et il ne cachait pas la condescendance méprisante qu’il éprouvait à l’égard de Willermoz. Il proclama le Régime écossais rectifié comme successeur spirituel de l’Ordre du Temple, à qui il attribuait toutes les caractéristiques ésotériques (et anhistoriques) dont Guénon le parait. De surcroît, il chercha à le judaïser et à l’islamiser, ce à quoi la nature foncièrement chrétienne du Rectifié se refusait.
Il échoua dans son entreprise, ce qui était à prévoir. Il en fut très mortifié, et s’en prit avec virulence à son successeur, et au Grand Prieuré des Gaules lui-même, qu’il accusa (faussement) d’antisémitisme.
Au total, on peut lire Tourniac, qui écrit non sans brio, mais en aucun cas pour se documenter sur la réalité spirituelle du Rectifié.
Le manque d’études sur la doctrine, très riche, du Rectifié se fait cruellement sentir.
mercredi 1 décembre 2010
Où Guénon s'en tire bien... ou : Une occasion perdue
Ceux qui me connaissent bien savent ce que je pense de Guénon : c'est le plus grand hérésiarque des temps modernes, et le plus pernicieux. Aussi étais-je alléché par l'annonce de l'ouvrage de Jean van Win, Contre Guénon (Editions de la Hutte, 2010) Je n'aurais pas mieux demandé que de le recommander chaudement. Hélas, je ne le peux pas. Ce n'est pas un bon ouvrage.
Que Guénon soit insupportable à un maçon de la tendance « libérale » et « antidogmatique », je le comprends aisément. Mais cela ne suffit pas à fonder une argumentation. Que Guénon accumule les approximations, les contre-vérités, les affirmations sans preuve, voire les mensonges, nul plus que moi n'en est convaincu. Encore faut-il le prouver. Or les dénonciations à coups d'épithètes ne tiennent pas lieu de démonstrations. Aussi le discours tourne-t-il en rond sans vraiment progresser.
Au surplus, l'ouvrage est mal construit. Il est pour l'essentiel constitué de fiches souvent mal cousues ensemble, d'où des redites, des « copiés-collés » en assez grand nombre.
Le texte comporte quelques détails qui ne sont pas dépourvus d'intérêt mais sans grande importance. En revanche on y découvre des erreurs assez étonnantes, comme le fait qu'Origène était évêque (!!!) et qu'il fut « déposé » (!!!) pour « avoir été castré par souci de chasteté évangélique (page 184) ! Les spécialistes de l'histoire ecclésiastique seront heureux d'apprendre cette information sensationnelle ! De même, il est proprement ébouriffant de lire que Guénon aurait « emprunté » sa notion du Roi du monde à ... Louis-Claude de Saint-Martin (pages 140 à 142) ! Cela au prix d'un superbe contre-sens sur la signification de cette notion chez le Philosophe Inconnu...
La bibliographie dont le texte est assorti est fragmentaire. L'ouvrage de Jean-Marc Vivenza René Guénon et le Rite écossais rectifié (Editions du Simorgh, 2007) n'y figure pas. Dommage : cela aurait permis d'éviter cette affirmation aussi péremptoire qu'inexacte du prière d'insérer de la quatrième de couverture : « Pour la première fois enfin, quelqu'un s'attelle à radiographier sans concession l'œuvre et la personne du paradoxal auteur du Roi du Monde ».
Il n'est d'ailleurs pas impossible qu'une bonne partie des références guénoniennes soient de seconde main. Il se peut que l'auteur ait effectivement lu La Crise du monde moderne, Le Règne de la quantité et les signes des temps, Le Roi du monde, peut-être les Aperçus sur l'initiation, mais la plupart des autres références et citations semblent provenir des ouvrages de Marie-France James, Esotérisme et christianisme autour de René Guénon, de Jeannine Fink-Bernard, L'Apport spirituel de René Guénon, et de Daniel Béresniak, Les Bas-fonds de l'imaginaire, qui sont abondamment appelés en notes.
Ce n'est pas encore cette fois qu'on pourra renverser l'idole Guénon !
Bref, au total, une occasion perdue.
Libellés :
Guénon,
Louis-Claude de Saint-Martin,
Origène,
Vivenza
vendredi 8 octobre 2010
Lectures I Jean Daniélou
Première des indications de lecture annoncées précédemment.
Le père Daniélou (1905-1974) - comme n'ont cessé de l'appeler ceux qui le fréquentaient, dont moi-même, et cela même après son accession au cardinalat, dont je reparlerai - fut un des esprits les plus brillants d'une époque qui en comptait beaucoup, et d'une compagnie, la Société de Jésus, qui n'en était pas dépourvue. Esprit brillant, étincelant même, et polymorphe. Un exemple entre tant d'autres : dans sa jeunesse, avant de devenir jésuite, il eut l'honneur de travailler avec Stravinsky en traduisant en latin pour son Oedipus Rex le texte français de Jean Cocteau. Par la suite, il fit les beaux jours de la maison de Meudon où Jacques et Raïssa Maritain recevaient tout ce qui comptait dans la littérature et les arts - pas seulement religieux - la philosophie et tous les domaines de la pensée. Lorsqu'il fut élu, vers la fin de sa vie, à l'Académie française, tout le monde convint que si les Quarante avaient suivi leur coutume séculaire en recevant un cardinal, c'était aussi le savant, le conférencier, l'homme des mille et un débats, l'homme aussi de l'évangélisation, qu'ils avaient tenu à s'agréger (il est bon de noter que son prédécesseur, le cardinal Tisserant, était lui-même un authentique savant, un orientalisant).
Il faut dire qu'il était issu d'une famille peu ordinaire. Son père, Charles Daniélou était un Breton "bleu", c'est-à-dire agnostique et de gauche. Il fut député du Finistère pendant 26 ans et ministre de l'Instruction publique à l'époque du Cartel des gauches. Mais cet homme politique fut aussi poète et romancier (à l'époque ce n'était pas si rare).
Son épouse Madeleine Daniélou était, elle, une Normande "blanche", c'est-à-dire extrêment pieuse, mais à l'extrême opposé des dames confites en dévotion. C'était un esprit d'avant-garde. Une des premières femmes à se présenter à l'agrégation, elle fut reçue première à l'agrégation des lettres. Elle se consacra à l'enseignement des jeunes filles, auquel elle apporta des innovations très en avance sur son temps, notamment en matière de pédagogie. Elle fonda de nombreux établissements où les filles suivaient, grande première, les mêmes programmes que les garçons (jusque-là les leurs étaient différents) ; autre grande première, les classes primaires étaient mixtes.
Les enfants de ce couple peu banal ne pouvaient pas l'être non plus ; mais les deux qui parvinrent à une grande notoriété furent Jean Daniélou et son frère Alain Daniélou, indianiste de réputation mondiale (et converti à l'hindouisme).
Le père Daniélou, pour en revenir à lui, était un authentique savant. Agrégé de grammaire, philosophe, théologien, il fut en son temps un des meilleurs connaisseurs des pères grecs. Il consacra d'ailleurs à saint Grégoire de Nysse sa thèse de doctorat en théologie : Platonisme et théologie mystique : doctrine spirituelle de saint Grégoire de Nysse, Aubier, Paris, 1944. Son Origène, aussi, fit date : Origène, Palatine/ La Table ronde, Paris, 1948. Son Philon d'Alexandrie n'est pas à négliger non plus : Philon d'Alexandri, Fayard, Paris, 1958.
Cette fréquentation assidue des pères grecs, les plus grands génies de la théologie chrétienne, fit qu'il ne fut réceptif ni à l'augustinisme, ni au thomisme. Je me suis plu à dire de lui qu'il était "le plus orthodoxe des jésuites"...(orthodoxe au sens précis, technique, disons "confessionnel", du terme).
Et, bien entendu, on ne peut omettre sa monumentale Théologie du Judéo-Christianisme, Desclée, 1958, qui, même si elle est dépassée sur certains points mineurs, est dans l'ensemble insurpassée, et insurpassable pour longtemps : le père Daniélou a fait là oeuvre de pionnier en ouvrant la voie aux nombreuses études qui ont suivi.
A noter qu'il fut, avec le père de Lubac (futur cardinal lui aussi) le fondateur et l'animateur de la collection Sources chrétiennes qui n'a pas d'équivalent dans le monde.
Pour en finir avec le côté "universitaire" du père Daniélou, rappelons qu'il occupa pendant 26 ans (1943-1969) la chaire d'histoire du christianisme ancien à l'Institut catholique de Paris dont il devint le doyen en 1962.
Authentique et réputé savant, il était tout sauf un intellectuel en chambre. D'abord il n'a cessé de faire oeuvre de vulgarisateur en multipliant articles (notamment dans Les Etudes ou Dieu vivant), conférences -transcrites ensuite en livrets - interviews, colloques, pour mettre à la portée du public les sujets qu'il traitait par ailleurs avec une science austère. Parmi ses ouvrages de vulgarisation, il faut mentionner le premier tome de l'excellente Nouvelle Histoire de l'Eglise publiée au Seuil (1963-1975), dont il écrivit la première partie : Des origines à la fin du IIIe siècle, la seconde partie, De la persécution de Dioclétien à la mort de Grégoire le Grand (303-604), étant confiée à Henri-Irénée Marrou, dont je reparlerai ultérieurement. (Cette collection est hautement recommandable pour les étudiants et plus généralement le public cultivé).
Il portait en outre sur le monde un regard aiguisé et ne perdait jamais une occasion de mettre en pratique la vocation missionnaire - terme qu'il affectionnait et qu'il a commenté à maintes reprises - de l'Eglise, c'est-à-dire l'évangélisation. Dans cet esprit, il fut longtemps (1942-1969) aumônier de l'Ecole normale supérieure de jeunes filles (dite Sèvres). Toutes les occasions lui étaient bonnes pour nouer le dialogue avec tous, en particulier les juifs, mais aussi les marxistes, les incroyants...
L'Islam n'était pas encore venu sur le devant de la scène - encore que les "événements" d'Algérie, comme on disait pudiquement, faisaient que certains s'en préoccupaient mais surtout d'un point de vue politique - son beau-frère maître Georges Izard était de ceux-là - et dans la perspective d'une réconciliation fraternelle en vue de laquelle François Mauriac bataillait avec éloquence (et naïveté). Le père Daniélou s'intéressait plus au judaïsme qu'à l'Islam, sans totalement négliger ce dernier ; je tiens de lui un ouvrage très intéressant et devenu introuvable d'un religieux d'origine arabe, le père Michel Hayek : le Christ de l'Islam.
Pionnier du renouveau patristique et biblique en France, il milita activement pour un renouveau de l'Eglise, et c'est ainsi que, nommé par le pape Jean XXIII, il fut un des experts (1962-1965) du concile Vatican II. Il était alors catalogué comme "progressiste" (comme le père Congar et pour les mêmes raisons). Mais ensuite il fut consterné par le mésusage aventuré que l'on fit, particulièrement en France, des innovations conciliaires, notamment en matière liturgique, et il dénonça haut et fort les travestissements graves qu'on leur faisait subir. Du coup il devint suspect, on l'accusa de s'être renié et d'avoir rallié le camp réactionnaire, et les dirigeants français de la Société de Jésus, contaminés par les idées les plus avancées, le philomarxisme, la théologie de la libération, envisagèrent sérieusement de limiter la liberté de parole et d'action du gêneur. C'est alors que le pape Paul VI intervint et, en le nommant cardinal en 1969, le rendit intouchable.
Le père Daniélou avait une telle renommée qu'encore après sa mort tout un rayon de la Procure était consacré à ses ouvrages. Puis ceux-ci se raréfièrent, pour disparaître presque totalement. C'est pourquoi je me suis réjoui de constater que plusieurs d'entre eux étaient maintenant réédités en format de poche, en particulier sa contribution à la Nouvelle Histoire de l'Eglise mentionnée plus haut, agrémentée d'un titre supplémentaire : L'Eglise des premiers temps (Seuil, "Points Histoire", n°80).
Je recommande ... tout ! mais particulièrement l'Essai sur le mystère de l'histoire où le père Daniélou, peut-être le premier, démonte le système de Guénon dans un chapitre intitulé Grandeur et limites de René Guénon (réfutation que Jean Tourniac s'efforça de réfuter à son tour mais d'une manière bien piètre dans ses Propos sur Guénon). Et aussi Les anges et leur mission. Et encore Les figures du Christ dans l'Ancien Testament. Et enfin ce petit chef-d'oeuvre, son premier ouvrage, datant de 1942, dont il disait non sans coquetterie que c'était son préféré : Les signes du Temple, plusieurs fois réédité, étude précise, exhaustive et limpide, dont la lecture est indispensable à qui s'intéresse à cette question fondamentale. Je l'ai toujours recommandée, voire imposée, aux apprentis maçons (et aux autres aussi) du Régime écossais rectifié.
Je terminerai par l'ouvrage qui m'a servi de prétexte à ce billet, Les symboles chrétiens primitifs (Seuil, collection "sagesse", 1996). Il est la reproduction en format de poche d'un livre plus ancien publié en 1961 et que j'ai égaré. Je l'ai donc redécouvert avec un vif plaisir. (Soit dit en passant, il vaut largement Les symboles fondamentaux de la science sacrée du même Guénon).
Il est hors de question que j'en fasse la recension, il est trop dense. Je citerai uniquement la toute première ligne du premier chapitre, qui est le fil conducteur de ces études : "Le Nouveau Testament n'est pas la destruction, mais l'accomplissement de l'Ancien".
Voici donc les têtes de chapitre, afin de susciter la faim des lecteurs éventuels :
1. La palme et la couronne;
2. La vigne et l'arbre de vie;
3. L'eau vive et le poisson;
4. Le navire de l'Eglise;
5. Le char d'Elie;
6. La charrue et la hache;
7. L'étoile de Jacob;
8. Les douze apôtres et le zodiaque;
9. Le signe du Tav.
Dans ce chapitre, particulièrement riche, l'auteur montre comment le signe du Tav = le signe de la croix signifie le fait de "porter le Nom".
Conclusion : "Le signe de la croix est apparu à l'origine non comme une allusion à la Passion du Christ, mais comme une désignation de la Gloire divine. Même lorsqu'il sera référé à la croix sur laquelle est mort le Christ, celle-ci sera considérée comme l'expression de la puissance divine qui agit par cette mort ; et les quatre bras de la croix apparaîtront comme le symbole du caractère cosmique de cette action salvifique."
J'en resterai là pour ce billet que j'ai conçu comme un hommage à un homme d'Eglise qui a compté et compte encore beaucoup pour moi et que j'aimerais que l'on connaisse et fréquente davantage, car sa lecture apporte beaucoup.
Le prochain billet sera consacré à Raimon Panikkar.
Le père Daniélou (1905-1974) - comme n'ont cessé de l'appeler ceux qui le fréquentaient, dont moi-même, et cela même après son accession au cardinalat, dont je reparlerai - fut un des esprits les plus brillants d'une époque qui en comptait beaucoup, et d'une compagnie, la Société de Jésus, qui n'en était pas dépourvue. Esprit brillant, étincelant même, et polymorphe. Un exemple entre tant d'autres : dans sa jeunesse, avant de devenir jésuite, il eut l'honneur de travailler avec Stravinsky en traduisant en latin pour son Oedipus Rex le texte français de Jean Cocteau. Par la suite, il fit les beaux jours de la maison de Meudon où Jacques et Raïssa Maritain recevaient tout ce qui comptait dans la littérature et les arts - pas seulement religieux - la philosophie et tous les domaines de la pensée. Lorsqu'il fut élu, vers la fin de sa vie, à l'Académie française, tout le monde convint que si les Quarante avaient suivi leur coutume séculaire en recevant un cardinal, c'était aussi le savant, le conférencier, l'homme des mille et un débats, l'homme aussi de l'évangélisation, qu'ils avaient tenu à s'agréger (il est bon de noter que son prédécesseur, le cardinal Tisserant, était lui-même un authentique savant, un orientalisant).
Il faut dire qu'il était issu d'une famille peu ordinaire. Son père, Charles Daniélou était un Breton "bleu", c'est-à-dire agnostique et de gauche. Il fut député du Finistère pendant 26 ans et ministre de l'Instruction publique à l'époque du Cartel des gauches. Mais cet homme politique fut aussi poète et romancier (à l'époque ce n'était pas si rare).
Son épouse Madeleine Daniélou était, elle, une Normande "blanche", c'est-à-dire extrêment pieuse, mais à l'extrême opposé des dames confites en dévotion. C'était un esprit d'avant-garde. Une des premières femmes à se présenter à l'agrégation, elle fut reçue première à l'agrégation des lettres. Elle se consacra à l'enseignement des jeunes filles, auquel elle apporta des innovations très en avance sur son temps, notamment en matière de pédagogie. Elle fonda de nombreux établissements où les filles suivaient, grande première, les mêmes programmes que les garçons (jusque-là les leurs étaient différents) ; autre grande première, les classes primaires étaient mixtes.
Les enfants de ce couple peu banal ne pouvaient pas l'être non plus ; mais les deux qui parvinrent à une grande notoriété furent Jean Daniélou et son frère Alain Daniélou, indianiste de réputation mondiale (et converti à l'hindouisme).
Le père Daniélou, pour en revenir à lui, était un authentique savant. Agrégé de grammaire, philosophe, théologien, il fut en son temps un des meilleurs connaisseurs des pères grecs. Il consacra d'ailleurs à saint Grégoire de Nysse sa thèse de doctorat en théologie : Platonisme et théologie mystique : doctrine spirituelle de saint Grégoire de Nysse, Aubier, Paris, 1944. Son Origène, aussi, fit date : Origène, Palatine/ La Table ronde, Paris, 1948. Son Philon d'Alexandrie n'est pas à négliger non plus : Philon d'Alexandri, Fayard, Paris, 1958.
Cette fréquentation assidue des pères grecs, les plus grands génies de la théologie chrétienne, fit qu'il ne fut réceptif ni à l'augustinisme, ni au thomisme. Je me suis plu à dire de lui qu'il était "le plus orthodoxe des jésuites"...(orthodoxe au sens précis, technique, disons "confessionnel", du terme).
Et, bien entendu, on ne peut omettre sa monumentale Théologie du Judéo-Christianisme, Desclée, 1958, qui, même si elle est dépassée sur certains points mineurs, est dans l'ensemble insurpassée, et insurpassable pour longtemps : le père Daniélou a fait là oeuvre de pionnier en ouvrant la voie aux nombreuses études qui ont suivi.
A noter qu'il fut, avec le père de Lubac (futur cardinal lui aussi) le fondateur et l'animateur de la collection Sources chrétiennes qui n'a pas d'équivalent dans le monde.
Pour en finir avec le côté "universitaire" du père Daniélou, rappelons qu'il occupa pendant 26 ans (1943-1969) la chaire d'histoire du christianisme ancien à l'Institut catholique de Paris dont il devint le doyen en 1962.
Authentique et réputé savant, il était tout sauf un intellectuel en chambre. D'abord il n'a cessé de faire oeuvre de vulgarisateur en multipliant articles (notamment dans Les Etudes ou Dieu vivant), conférences -transcrites ensuite en livrets - interviews, colloques, pour mettre à la portée du public les sujets qu'il traitait par ailleurs avec une science austère. Parmi ses ouvrages de vulgarisation, il faut mentionner le premier tome de l'excellente Nouvelle Histoire de l'Eglise publiée au Seuil (1963-1975), dont il écrivit la première partie : Des origines à la fin du IIIe siècle, la seconde partie, De la persécution de Dioclétien à la mort de Grégoire le Grand (303-604), étant confiée à Henri-Irénée Marrou, dont je reparlerai ultérieurement. (Cette collection est hautement recommandable pour les étudiants et plus généralement le public cultivé).
Il portait en outre sur le monde un regard aiguisé et ne perdait jamais une occasion de mettre en pratique la vocation missionnaire - terme qu'il affectionnait et qu'il a commenté à maintes reprises - de l'Eglise, c'est-à-dire l'évangélisation. Dans cet esprit, il fut longtemps (1942-1969) aumônier de l'Ecole normale supérieure de jeunes filles (dite Sèvres). Toutes les occasions lui étaient bonnes pour nouer le dialogue avec tous, en particulier les juifs, mais aussi les marxistes, les incroyants...
L'Islam n'était pas encore venu sur le devant de la scène - encore que les "événements" d'Algérie, comme on disait pudiquement, faisaient que certains s'en préoccupaient mais surtout d'un point de vue politique - son beau-frère maître Georges Izard était de ceux-là - et dans la perspective d'une réconciliation fraternelle en vue de laquelle François Mauriac bataillait avec éloquence (et naïveté). Le père Daniélou s'intéressait plus au judaïsme qu'à l'Islam, sans totalement négliger ce dernier ; je tiens de lui un ouvrage très intéressant et devenu introuvable d'un religieux d'origine arabe, le père Michel Hayek : le Christ de l'Islam.
Pionnier du renouveau patristique et biblique en France, il milita activement pour un renouveau de l'Eglise, et c'est ainsi que, nommé par le pape Jean XXIII, il fut un des experts (1962-1965) du concile Vatican II. Il était alors catalogué comme "progressiste" (comme le père Congar et pour les mêmes raisons). Mais ensuite il fut consterné par le mésusage aventuré que l'on fit, particulièrement en France, des innovations conciliaires, notamment en matière liturgique, et il dénonça haut et fort les travestissements graves qu'on leur faisait subir. Du coup il devint suspect, on l'accusa de s'être renié et d'avoir rallié le camp réactionnaire, et les dirigeants français de la Société de Jésus, contaminés par les idées les plus avancées, le philomarxisme, la théologie de la libération, envisagèrent sérieusement de limiter la liberté de parole et d'action du gêneur. C'est alors que le pape Paul VI intervint et, en le nommant cardinal en 1969, le rendit intouchable.
Le père Daniélou avait une telle renommée qu'encore après sa mort tout un rayon de la Procure était consacré à ses ouvrages. Puis ceux-ci se raréfièrent, pour disparaître presque totalement. C'est pourquoi je me suis réjoui de constater que plusieurs d'entre eux étaient maintenant réédités en format de poche, en particulier sa contribution à la Nouvelle Histoire de l'Eglise mentionnée plus haut, agrémentée d'un titre supplémentaire : L'Eglise des premiers temps (Seuil, "Points Histoire", n°80).
Je recommande ... tout ! mais particulièrement l'Essai sur le mystère de l'histoire où le père Daniélou, peut-être le premier, démonte le système de Guénon dans un chapitre intitulé Grandeur et limites de René Guénon (réfutation que Jean Tourniac s'efforça de réfuter à son tour mais d'une manière bien piètre dans ses Propos sur Guénon). Et aussi Les anges et leur mission. Et encore Les figures du Christ dans l'Ancien Testament. Et enfin ce petit chef-d'oeuvre, son premier ouvrage, datant de 1942, dont il disait non sans coquetterie que c'était son préféré : Les signes du Temple, plusieurs fois réédité, étude précise, exhaustive et limpide, dont la lecture est indispensable à qui s'intéresse à cette question fondamentale. Je l'ai toujours recommandée, voire imposée, aux apprentis maçons (et aux autres aussi) du Régime écossais rectifié.
Je terminerai par l'ouvrage qui m'a servi de prétexte à ce billet, Les symboles chrétiens primitifs (Seuil, collection "sagesse", 1996). Il est la reproduction en format de poche d'un livre plus ancien publié en 1961 et que j'ai égaré. Je l'ai donc redécouvert avec un vif plaisir. (Soit dit en passant, il vaut largement Les symboles fondamentaux de la science sacrée du même Guénon).
Il est hors de question que j'en fasse la recension, il est trop dense. Je citerai uniquement la toute première ligne du premier chapitre, qui est le fil conducteur de ces études : "Le Nouveau Testament n'est pas la destruction, mais l'accomplissement de l'Ancien".
Voici donc les têtes de chapitre, afin de susciter la faim des lecteurs éventuels :
1. La palme et la couronne;
2. La vigne et l'arbre de vie;
3. L'eau vive et le poisson;
4. Le navire de l'Eglise;
5. Le char d'Elie;
6. La charrue et la hache;
7. L'étoile de Jacob;
8. Les douze apôtres et le zodiaque;
9. Le signe du Tav.
Dans ce chapitre, particulièrement riche, l'auteur montre comment le signe du Tav = le signe de la croix signifie le fait de "porter le Nom".
Conclusion : "Le signe de la croix est apparu à l'origine non comme une allusion à la Passion du Christ, mais comme une désignation de la Gloire divine. Même lorsqu'il sera référé à la croix sur laquelle est mort le Christ, celle-ci sera considérée comme l'expression de la puissance divine qui agit par cette mort ; et les quatre bras de la croix apparaîtront comme le symbole du caractère cosmique de cette action salvifique."
J'en resterai là pour ce billet que j'ai conçu comme un hommage à un homme d'Eglise qui a compté et compte encore beaucoup pour moi et que j'aimerais que l'on connaisse et fréquente davantage, car sa lecture apporte beaucoup.
Le prochain billet sera consacré à Raimon Panikkar.
Inscription à :
Commentaires (Atom)