Affichage des articles dont le libellé est Amour. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Amour. Afficher tous les articles

jeudi 30 mai 2013

(6/6) Quelques réflexions théologiques sur l'homosexualité et le mariage homosexuel

J’ai encore d’autres flèches dans mon carquois. Les premiers chrétiens, qui avaient une conception radicale et intransigeante du péché, n’en connaissaient que de trois sortes : l’idolâtrie, l’adultère et l’homicide, péchés quasiment irrémissibles car ils ne pouvaient être pardonnés qu’une seule fois dans la vie ; en cas de récidive, aucun pardon n’était possible, sauf à l’article de la mort. C’est d’ailleurs pour échapper à cette rigueur que beaucoup de catéchumènes ne se faisaient baptiser que sur leur lit de mort, par exemple l’empereur Constantin… Ces péchés étaient (et sont toujours) des péchés contre l’amour : l’idolâtrie, un péché contre l’amour dû à Dieu en retour de celui qu’il donne gratuitement ; l’adultère, un péché contre l’amour réciproque des conjoints béni par Dieu ; l’homicide enfin, parce que c’est s’approprier indûment par haine une vie humaine que Dieu a donnée par amour. Très vite, l’Eglise abandonna cette conception extrême qui faisait peu de cas de la repentance. Néanmoins, ces trois catégories fondamentales demeurent, et leur déclinaison scande la vie de ceux qui cherchent à vivre chrétiennement.

Que conclure, par rapport à la vie chrétienne, autrement dit la vie en Eglise ? Comme prêtre, et tout simplement comme homme, je connais un nombre non négligeable d’homosexuels célibataires ou en couple qui sont des chrétiens fervents. Au nom de quoi, au nom de quel principe leur refuserais-je, puisqu’ils ne sont pas pécheurs du fait de leur inclination (et même s’ils l’étaient…) l’accès aux sacrements, et singulièrement au sacrement vivifiant par essence, l’eucharistie ? L’Eglise – les Eglises – n’a que trop souvent et trop longtemps emprisonné les hommes dans des ghettos : jadis le ghetto des sacrilèges, le ghetto des hérétiques, le ghetto des sorciers, maintenant le ghetto des divorcés, le ghetto des homosexuels, le ghetto des francs-maçons…Et quand certains combinent les trois qualifications (je connais des cas) ! Est-ce à l’Eglise d’incarcérer quand l’existence quotidienne s’y emploie suffisamment ! Non. L’Eglise doit communiquer les dons du Christ par le Saint-Esprit : la liberté, la vie, et l’amour.

********************************

L’étude qui précède vient s’articuler à celle que j’ai publiée sur mon blog le 22 janvier 2013 sous le titre Le mariage pour tous. J’y exposais les deux conceptions types du mariage qui s’affrontent dans le débat qui agite notre pays, conceptions qui ont toutes deux leur justification : ce que j’appelle « le mariage patrimonial », qui a en sa faveur son universalité et son ancienneté multiséculaire ; et « le mariage  conjugal » qui prédomine de plus en plus dans nos sociétés occidentales depuis environ un siècle. Qu’on ne s’y trompe pas : c’est ce dernier qui va l’emporter. L’autre est un système d’organisation sociale archaïque qui va disparaître, à mesure que les droits et libertés de l’individu – qui sont un apport du christianisme et point du tout une conquête de la révolution française – gagneront en étendue. Peu importe le temps qu’il faudra, cette évolution est inévitable. Autant la prendre en compte.

Beaucoup affirment avec sincérité que le mariage homosexuel sera le commencement de la fin de la société organisée, disons de la société traditionnelle. Mais ce commencement de la fin, il a déjà débuté, avec la généralisation du divorce ! Quand on constate le nombre de familles décomposées et recomposées, avec la cohabitation dans un même foyer d’enfants issus de chacun des conjoints, peut-on raisonnablement soutenir que ces familles-là sont « traditionnelles » ? Elles n’en sont pas moins légitimes. 

Il est donc temps pour moi de prendre parti, ou plutôt de l’exprimer. Je le ferai en me référant à la distinction courante en orthodoxie entre le canon et l’économie, entre la règle, qui exprime la justice, et son application, qui est guidée par la miséricorde. Ainsi, selon le principe, je ne puis qu’être opposé au mariage homosexuel ; selon l’économie, je dois l’accepter.

Ceci pour la société civile. Et l’Eglise ? Serais-je prêt à bénir une union homosexuelle ? Quitte à être incohérent, franchement non, le pas serait trop important à franchir pour moi. Du moins maintenant. Il me faut encore réfléchir et prier. En revanche je ne verrais aucune difficulté à bénir individuellement chacun des membres du couple. Hypocrisie ? En aucune manière. C’est l’état présent de ma conscience, qui a déjà beaucoup concédé. Et nul ne peut aller contre sa conscience.

5 mai 2013


lundi 30 juillet 2012



Persécutions religieuse des chrétiens dans le monde de l'Islam


La fraternité par le glaive...


Communiqué de l'Association des Théologiens de Crête

Ces dernières années, à la fois le peuple grec, mais aussi tous ceux qui ont accès aux médias d'information, sont fréquemment informés des incidents sans cesse croissant de violence religieuse qui se traduisent par la torture, le meurtre, ou l'expulsion forcée de ces hommes qui, venant de l'islam se convertissent au christianisme.

De tels actes rappellent les époques sombres du passé, dont nous avons tous espéré qu'elles avaient disparu depuis longtemps, pour ne jamais revenir. Malheureusement, en dehors de toutes les conséquences sociales et psychologiques horribles pour les sociétés où ils sont infligés, il y a aussi des répercussions exceptionnellement négatives sur l'image de ces pays qui commettent de tels actes et les favorisent, y compris l'image de leur civilisation et de leur religion, aux yeux du monde entier.

Pendant toute la durée de son histoire, l'Eglise orthodoxe a subi la violence des persécutions d'innombrables fois. Avec horreur, nous nous rappelons les martyres atroces des martyrs orthodoxes au cours de 400 ans d'occupation turque de la Grèce, qui sont malheureusement très semblables aux événements actuels mentionnés ci-dessus. Même au cours du 20e siècle, il y a eu des milliers de martyrs - en particulier dans les régimes anti-chrétiens - qui ont donné leur vie par amour pour le Christ et ont orné le Livre des Saints de l'Orthodoxie avec leur héroïsme et l'offrande de leur sang.

Il convient de noter, que le fondateur et le seul chef de l'Eglise - l'Homme-Dieu Jésus-Christ Lui-même - avait donné sa vie comme victime innocente, afin d'unir la race humaine avec Dieu. Il nous avait ainsi montré le chemin que nous devrions suivre, avec son exemple d'amour et de sacrifice.

C'est pour ces raisons que nous voulons parler du fond de nos cœurs et dire ce qui suit à nos frères chrétiens qui souffrent pour leur foi:

Frères chrétiens, ayez du courage. Le Seigneur Jésus-Christ, le premier martyr, vous donnera la force de résister à la violence humaine, de rester avec Lui et de recevoir la couronne lumineuse et incorruptible de Son Royaume. Nous prions pour vous. En outre, Il fut celui qui a dit: "Je vous envoie comme des brebis parmi les loups", "celui qui tient bon jusques à la fin, sera sauvé"; "quiconque Me confessera devant les hommes, Je le confesserai aussi devant mon Père dans les cieux" et "ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l'âme, " et " pas un seul cheveu de votre tête ne se perd "(Matth. 10:16-36, Luc 21:12-19).

Nous tenons également à demander aux groupes internationaux humanitaires et pacifistes d'intervenir autant que possible, afin d'éviter ce bain de sang insensé, avant qu'il ne se transforme en un fléau plus incurable sur le corpus de l'humanité, et en particulier sur les peuples qui souffrent depuis longtemps dans les pays dits du "Tiers Monde". 

Enfin, nous appelons les citoyens et les territoires où ces actes sont commis, à contempler que Dieu est le Dieu de l'Amour, Qui ne désire pas la mort de Ses créations (mais seulement leur salut), et que l'effusion du sang humain ne lui est pas agréable. Nous leur demandons de suivre l'exemple de saint Longin (le chef de la garnison romaine qui avait crucifié Jésus-Christ), qui, en voyant les ténèbres et le tremblement de terre qui eut lieu au cours de la Crucifixion, n'hésita pas à confesser la divinité du Christ (Matth. 24: 57, Marc 15:39), devint lui-même chrétien et fut jugé digne de la sainteté. Puis il y a aussi les exemples de saint Hermogène (le potentat qui avait torturé saint Ménas à la douce voix), et aussi le bienheureux centurion Porphyre (geôlier de sainte Catherine), les saints Stratonique, Codrate et Acace (qui avaient torturé les saints martyrs Paul et Julianne en 270 après J.-C.) et une foule d'autres qui, étant témoin de la bravoure et de l'amour de ceux qui étaient martyrisés, trouvèrent la paix dans leurs propres cœurs, se repentirent, ouvrirent leurs cœurs au Christ et offrirent même leurs propres vies, gagnant ainsi l'éternité pour eux-mêmes.

Version Française Claude Lopez-Ginisty
d'après
cité par

samedi 26 mai 2012

Du Saint-Esprit




Le Saint-Esprit, il faut penser à lui comme à une Personne, il faut s'adresser à lui comme à une Personne. C'est beaucoup plus difficile que pour le Père et le Fils car, l'Esprit Saint, nul ne connaît son Nom, c'est l’Innommé, comme l'appelait l’évêque Jean de Saint-Denis.

Si l'on y réfléchit bien, nous ne connaissons pas non plus les noms ni du Père ni du Fils. Père et Fils caractérisent leurs rapports, leurs relations. Mais quel est le Nom du Père ? Le tétragramme IHWH ? El Shaddaï ?  Elohim ? El Elyon ? Tous ces noms se rapportent à des opérations, à des actions de Dieu, mais pas à son « être même ». Le seul dont nous connaissions le Nom, c'est le Fils, mais c'est seulement son nom d'homme : JESUS, et non pas son Nom de Dieu ; tout ce que nous savons de lui c'est qu'il est Fils de Dieu.

Pour le Saint-Esprit, c'est encore plus flagrant : son Nom ne caractérise même pas ses rapports avec le Père et le Fils : le Père est Saint, le Fils est Saint, le Père est Esprit, le Fils est Esprit…

Pourtant, nous pouvons le connaître en l'expérimentant par ses dons, dons qu'il communique avec puissance. « Nous ne connaissons du Saint-Esprit que ses énergies, ses dons, ses grâces » (monseigneur Jean). Du même : « Il se donne si profondément qu'on ignore son Nom ». Ce serait une erreur grave de confondre ces dons, ces énergies avec Lui-même. On appelle Souffle, Vie, Feu, et c'est juste car c'est ce qu'il donne ; mais ce n'est pas Lui.

Premièrement, il est « vivificateur », proclamons-nous dans le Symbole de la foi :
a)      quand Dieu insuffle en Adam son souffle de vie,  c'est le Saint-Esprit ;
b)     c'est le Saint-Esprit qui donne vie au Verbe, Fils de Dieu, dans le sein de Marie ;
c)      c'est le Saint-Esprit qui communique la vie divine à tous les hommes dans le sein de l'Eglise, qui en fait des « hommes nouveaux » conformes au Christ, en qui il vient résider, en sorte qu'ils sont tous « temple du Saint-Esprit ».

Bien entendu la vie et l'amour divin sont indissociables : c'est l'amour qui transforme sur le plan purement humain et sur le plan divino-humain. C'est l'amour qui déifie. Et le Saint-Esprit est celui qui communique l'amour.

Dans une certaine tradition catholique romaine, héritée de saint Augustin, le Saint-Esprit est considéré comme l'amour mutuel que se portent le Père et le Fils, donc c'est un rapport, c'est une relation, ce n'est plus une Personne. Non ! Ceci est une hérésie. Ce qui est vrai, c'est que le Saint-Esprit communique l'amour, donc communique la déification.

Comment ? en opérant l'unité dans la diversité et la diversité dans l'unité.

Il y a diversité des dons. Selon la tradition, ces dons sont au nom de sept : sagesse, intelligence, conseil, force, science, piété, crainte de Dieu (tout cela dans le prophète Isaïe). Mais il faut aller plus loin et se rapporter à l'énumération qui est faite par saint Paul dans la première épître aux Corinthiens au chapitre 13 : « Il y a diversité des dons (charismes), mais le même Esprit ; diversité des ministères, mais le même Seigneur ; diversité d'opérations, mais le même Dieu qui opère tout en tous ». Ainsi est bien marquée la distinction de l'économie du Saint-Esprit, de l'économie du Fils et de l'économie du Père.

L'apôtre ajoute : « A chacun, la manifestation de l'Esprit est donnée pour l'utilité commune », c'est-à-dire que les dons (les charismes) sont donnés par grâce (charis) gratuitement, mais pas pour rien, pas pour un but gratuit ou égoïste, mais pour l'utilité commune, pour être et se rendre utiles à tous, donc pour le service de tous. Axiome : les dons de l'esprit sont toujours pour la charité, qui est le « don le plus excellent ». C'est pourquoi (toujours selon l'apôtre Paul) l'Esprit-Saint réalise l'unité par le lien de la charité.

Ce qui est dit des dons peut se dire aussi de la charité.  L’Esprit-Saint distingue les personnes, mais pour les unir. Et comment ? par l'amour. Le péché contre l'Esprit, c'est lorsque l'on blesse la charité ; la forme la plus extrême de ce péché étant le refus de la miséricorde divine, comme fit Judas. Mais il y a mille et une manières de blesser la charité.

En résumé : tournez-vous vers le Saint-Esprit comme vers une Personne débordante du feu de l'amour divin et qui communique cet amour avec une douce puissance inoubliable. Sentez comme il enveloppe tout, pénètre tout, remplit tout, comme il fait sa demeure en nous, s’unit à nous pour y siéger, se fait un avec nous, sans confusion ni altération, nous embrase de son feu et nous fait devenir conformes à Dieu, fils de Dieu et dieux nous-mêmes. Amen.


mercredi 23 mai 2012

Entretien avec le pape Shenouda III : "éveille-toi, ô toi qui dors !"



L'entretien que je publie ci-dessous est de première importance. Les conseils que le pape Shenouda y donne avec sérénité et simplicité sont d'une densité et, si on ose dire, d'une immédiateté extraordinaires, car ils peuvent être appliqués sans autre difficulté que la vigilance et la persévérance, et leur effet est garanti par l'expérience. 

Je ne saurais assez conseiller à mes lecteurs de les déguster.

Je remercie père Alphonse et Rachel d'avoir mis ce trésor à la portée de tous.  


Père Alphonse et son épouse Rachel Goettmann ont eu l'insigne grâce d'ap­procher en tête à tête Sa Sainteté le Patriarche d'Alexandrie, Shenouda III, lors d'une série d'entretiens en vue d'un prochain ouvrage. D'abord journa­liste de renom et poète, puis moine et ermite dans les grottes du désert de Wadi-Natrun, professeur de théologie et évêque, voilà qu'à 80 ans Amba She­nouda a déjà traversé trois décennies de son patriarcat. Il préside un immense peuple dont il s'est fait très proche et auquel il ne cesse de transmettre des paroles de sagesse, simples et perspicaces comme l'Évangile. Nous reprodui­sons ci-dessous l'un de ces entretiens.

Père Alphonse et Rachel: Amba Shenouda, l'homme a une double polarité: il est terrestre et il est céleste. La plupart du temps cependant, il vit comme si cette dernière n'existait pas. Or, c'est précisément cette dimension transcendante qui fait qu'un homme soit un homme et lui permet de progresser dans une évolution inces­sante, vers une spiritualisation, une divinisation de son être. Bien loin de cela qui le rendrait heureux, il s'enferme dans les intérêts terrestres, à l'affût de plaisirs médiocres, en-deçà de la capacité d'infini qui l'habite. Sa vie n'est souvent qu'une réduction à l'horizontalité animale... Même beaucoup de ceux qui se disent croyants se contentent de cet univers rétréci et ne semblent pas avoir l'expérience d'une vraie illumination, d'un éveil. Ne sommes-nous pas des endormis?

Amba Shenouda: L'Écriture Sainte définit, en effet, l'homme loin de Dieu, comme un endormi. C'est l'homme en état de péché. Il ne sait rien de son âme et de sa situation. Il n'a pas le moindre soupçon de sa dimension spirituelle: son besoin, c'est d'être réveillé! C'est pourquoi saint Paul écrit aux Romains:

Comprenez le temps où nous sommes: c'est l'heure de nous réveiller (13.11).

L'apôtre veut nous dire par là: cela suffit de dormir! C'en est assez de ce temps de négligence dans notre vie spirituelle! Il faut nous réveiller sur le champ, ici et main­tenant, sans aucune remise au lendemain! Car, continue saint Paul,


La nuit est avancée, le jour est proche. Laissons donc là les œuvres des ténèbres et revêtons les armes de la lumière! (13,12).

L'Eglise nous adresse le même appel quand, à l'office de minuit, on commence la prière par ces mots:

Levez-vous, fils de Lumière!
Louons le Seigneur des Puissances célestes,
car Il nous offre la grâce de la libération de nos âmes...
Arrache, Seigneur, le sommeil de nos sens,
il paralyse notre vigilance. Accorde-nous, ô Dieu,
d'être éveillés, afin que nous sachions comment nous tenir en ta Présence
au temps de la prière et accueillir le pardon de nos péchés.

Il s'agit donc bien de nous réveiller du sommeil de l'inattention. Saint Paul va cependant encore plus loin que le sommeil ordinaire, il y voit la mort elle-même:

Eveille-toi, toi qui dors, lève-toi d'entre les morts, et le Christ t'illuminera! (Eph 5,14).

L'appel est donc clair: lève-toi, fais attention à toi-même ! Retourne à la vigilance pour découvrir où tu en es. Eveille-toi et laisse les œuvres des ténèbres ! Alors le Christ t'illuminera et tu passeras de la mort à la vie...

Père Alphonse: La vigilance semble être le fond commun de toutes les Traditions spirituelles de l'humanité. Elle est le nerf de la vie tout court. Sans elle il n'y a rien. On dit communément que le progrès d'un homme dépend de la puissance de sa concentration. Bouddha l’ affirmait :

La vigilance est la voie de l'immortalité, l'inattention la voie de la mort.
Soyez éveillés parmi les endormis.

La conscience de soi et la présence au présent est alors le chemin même vers Dieu et nous sort de tout ce qui nous sépare de Lui, c'est-à-dire du « péché ». Le mot « péché » est difficilement accepté aujourd'hui, à cause de son aspect moral et culpa­bilisant, mais vous lui donnez une toute autre dimension en le définissant comme une mort de l'âme...

Amba Shenouda: Le pécheur est narcosé, abruti. Il ne sait pas qui il est ni ce qu'il fait. Hors de son axe, déraciné, il se jette dans le malheur. L'enfant prodigue a pris conscience du tragique de cette situation et s'est éveillé quand il est rentré en lui-même (Lc 15,17).
L'homme pécheur est dans un tourbillon, où il oublie son propre esprit, il oublie Dieu, il oublie ses principes et ses idéaux: endormi, il ne sait plus ce qui est vrai. Malgré tout, il est persuadé, quant à lui, de sa grande vigilance: n'occupe-t-il pas le monde entier par son activité fébrile et sa volonté de puissance! Les anges le regar­dent en disant: «Pour combien de temps encore cet homme reste-t-il dans son som­meil?» Il a besoin de quelqu'un qui le réveille, qui réveille sa conscience d'entre les morts, pour que le Christ irradie en lui sa Lumière.
Satan, c'est bien connu, endort d'abord la conscience d'un homme pour le faire chuter ensuite. Par une ruse quelconque, il cherche à le conduire dans un état second, de rêverie et d'inattention.
Si le pécheur n'a plus le pouvoir de se réveiller par lui-même, alors il lui faut l'in­tervention de quelqu'un d'autre. Dieu, de son côté, ne cesse de frapper à sa porte:

Je me suis couché et j'ai dormi, puis je me suis réveillé, car le Seigneur me tenait debout (Ps 3.6).

Rachel: L'homme se définit aussi par son désir. Selon les motifs qui l'animent, il sera davantage terrestre ou davantage céleste ou encore dans l'équilibre des deux, l'un transfigurant l'autre. Et puis il y a bien des degrés dans la motivation de chacun à donner un sens à sa vie. Cela va de l'athéisme absolu jusqu'à la sainteté, en pas­sant par toutes sortes d'idolâtries ou tout simplement la non-motivation, la négli­gence et l'indifférence totale, ce qui mène droit à la dépression ou l'état suicidaire. Quels sont pour vous, Amba Shenouda, les vrais motifs qui plongent l'homme dans l'endormissement et la non-vie?

Amba Shenouda: Il y a, selon moi, des motifs extérieurs et d'autres qui sont inté­rieurs, ceux qui s'introduisent dans l'homme d'une façon insidieuse et presque imperceptible, enfin des motifs qui le submergent comme un ouragan et occupent son cœur totalement.
Une des ruses les plus puissantes qu'utilise le démon pour détruire la vie spiri­tuelle, c'est de jeter l'homme dans l'activisme extérieur. Ce qui est subtil dans cette tentation, c'est qu'elle ne s'attaque pas au spirituel directement, mais ne lui laisse aucune place, si bien qu'on l'oublie rapidement.

Ces gens n'ont jamais le temps pour s'asseoir avec Dieu, pour prier ou lire la Bible, méditer ou louer le Seigneur. Ils n'ont pas plus le temps de s'asseoir avec eux-­mêmes pour s'interroger: qui suis-je, où vais-je? Leur vie n'a donc aucune chance de se transformer!

Père Alphonse: C'est ce que les Pères appellent « le regard clair sur soi » ou, selon le terme classique en occident: «l'examen de conscience». Il s'agit de l'instru­ment même du progrès spirituel. Lui seul permet le vrai discernement des esprits à l'œuvre et peut conduire à l'éveil...

Amba Shenouda : La stratégie des esprits est simple: ils savent que lorsque l'homme s'arrête, sa nostalgie spirituelle peut se manifester à lui, il risque de perce­voir tout à coup la voix de Dieu au fond de lui, ou encore il peut découvrir sa propre conscience qui l'interroge...
L'homme d'aujourd'hui surtout n'a souvent aucun équilibre dans la juste réparti­tion de son temps. Notre époque technologique fait de lui une victime des machines, de leur vitesse et du tourbillon de leurs attractions multiples. Il peut être suspendu à son téléphone ou ses petits écrans pendant des heures, sans trouver dix minutes pour se retirer dans la prière et le recueillement...
Si toutefois il lui arrive de prendre la décision vigoureuse de faire une halte, le démon vient lui dire: «Je viens m'asseoir, moi aussi, avec toi pour te soutenir dans ta prière. » Il commence alors à le traîner d'une pensée à l'autre, à travers mille sujets aux antipodes de la prière, et l'enfonce encore plus dans cette activité qu'il avait décidé de quitter! Pourquoi est-ce ainsi'? Tout simplement parce que l'acti­visme a pris racine dans le subconscient de cet homme, ses centres d'intérêt pro­fonds sont captifs. Cela prouve bien qu'en aucun cas il croit que le temps passé avec Dieu est un enrichissement, que la vérité dernière de l'homme, la plus importante, se trouve dans la prière seulement...

Rachel: Selon la Bible, Dieu a créé l'homme le sixième jour et le septième c'était le Shabbat. Donc le premier jour de l'existence de l'homme était un jour de repos et de fête avec Dieu, de contemplation de l'œuvre divine accomplie et d'émerveille­ment. C'est là une formidable révélation, où il est affirmé avec puissance la dimen­sion essentielle de l'homme, celle de son intériorité, sans laquelle il cesse d'être lui­-même et sans laquelle son travail, auquel il tient tant, n'est qu'une vaine agitation...

Amba Shenouda: C'est pour prévenir l'homme de cette agitation et l'en libérer que Dieu lui donne un jour entier de la semaine, le Jour Saint du Seigneur, où aucun travail ne doit être effectué (cf. Lv. 23,3). Il s'agit d'un temps de grâce et de retour sur soi, de renouvellement intérieur, dans la joie et la liberté divines.

Mais qu'en a-t-on fait? Au lieu de recevoir ce jour comme un don de Dieu, l'homme se l'est approprié et l'a profané. Ce qu'on appelle maintenant «week-end», au lieu de «Jour du Seigneur», est parfois plus chargé encore que les jours de la semaine: sorties, sports, voyages, stages et autres commerces, car même les maga­sins sont souvent ouverts ce Jour-là. On y trouve de tout, sauf Dieu...

Rachel: N'y a-t-il pas derrière toute cette réalité la perte profonde du sens de notre relation à Dieu? Dans la Bible, Dieu se manifeste comme le Fiancé, l'Epoux de l'homme. C'est pour une réciprocité amoureuse qu'Il nous a créés, pour une rela­tion nuptiale, loin d'une obéissance servile à des commandements...

Amba Shenouda: Dieu est le Fiancé, en effet. Comme tout amoureux, Il aime prendre du temps avec nous, mais nous ne voulons pas. Quand Il visite sa bienaimée, l'humanité, l'homme, chacun d'entre nous, elle est occupée par mille choses qu'elle trouve plus intéressantes et Lui tourne le dos. N'est-ce pas stupéfiant? Dieu nous aime et cela nous laisse indifférents... Il nous parle et nous ne répondons pas ! Il nous appelle à Lui, mais nous ne bougeons pas ! Notre suractivité témoigne bien que Dieu n'a pas de place dans notre cœur, et s'Il en a une, c'est de toutes façons après tout le reste...

Rachel: Vous faites un constat d'échec terrible, Amba... Voyez-vous une solution?

Amba Shenouda: On peut essayer de se lever une demi-heure plus tôt pour com­mencer sa journée par la prière et la lecture de la Bible. Il est nécessaire aussi de gagner du temps durant la journée. Bien des choses que nous faisons sont inutiles pour la vie. A chacun de voir comment il peut supprimer ou réduire la lecture des journaux ou des livres, la radio et la télévision, certaines rencontres ou loisirs.

Mais le plus important de tout, c'est d'être convaincu de la nécessité vitale de l'éveil spirituel, alors on trouve toujours le temps pour en prendre les moyens ! David, qui avait l'énorme responsabilité d'être roi, chef d'armée et juge, dit: Sept fois par jour je te loue, Seigneur et la nuit je me souviens de ton saint Nom (Ps 119,164). Quant à Josué, successeur de Moïse et conducteur du peuple, Dieu lui demande de méditer la Parole de Dieu nuit et jour (Jos 1,8).

Père Alphonse : David et Josué étaient des vrais amoureux de Dieu. Quand le cœur est épris, ce n'est pas seulement un petit temps que l'on réserve au bien­aimé, le temps tout entier est illuminé par l'amour. Mais pour accueillir cette étincelle, il faut trouver des « temps forts » dans la journée, c'est vrai. Le «manque de
temps» est un mensonge, car les moines ont découvert depuis tou­jours qu'une demi-heure de prière et de méditation profonde, où le corps est détendu, équivaut à trois heures de sommeil. Cela est maintenant confirmé par la science. On peut donc toujours faire, le cas échéant, une ponction sur la nuit et on est encore gagnant! Ne doit-on pas plutôt se mettre devant d'autres évidences que le manque de temps et le surcroît de travail ?

Amba Shenouda : En réalité si notre temps est occupé par l'action ou le «faire» incessant, c'est parce que notre cœur est occupé par d'autres centres d'intérêt que Dieu. Le démon n'empêche jamais directement l'homme à s'approcher de Dieu, mais il lui fait miroiter des appâts plus plaisants à ses sens. Si l'homme entre en dia­logue avec cet attrait, la passion va bientôt assiéger la totalité de son être et engloutir tous ses intérêts.

Rachel: Il n'y a pas de place pour Dieu dans un cœur encombré, dit sainte Thé­rèse d'Avila.

Amba Shenouda: L'important à comprendre ici, c'est qu'il s'agit de la captation de nos sentiments par le démon. Il mobilise nos émotions et les oriente. Cela peut être n'importe quoi: le sport, l'art, la lecture... Certains sont tellement focalisés sur leur travail qu'ils ne font plus que vivre, parler et penser à travers lui. D'autres rêvent de leur promotion, la vaine gloire meuble leur imagination et remplit leur ave­nir d'illusions. D'autres encore veulent refaire le monde, ils sont révoltés et criti­quent tout ce qui passe sous leur regard... Ces passions rongent le cœur de l'homme comme les mites rongent ses vêtements.

Voilà pourquoi les saints moines sont nos modèles. Ils ont chassé toute prédilec­tion de leur cœur. Dieu seul est leur unique amour. Lui seul mobilise puissamment leurs sentiments, remplit de plénitude leur vie et leur temps... Parce que Dieu est Dieu, rien ne peut leur manquer!

Rachel: En dehors des motifs extérieurs et intérieurs qui nous éloignent de Dieu et nous endorment, vous avez parlé de ceux qui se glissent en nous d'une façon imperceptible. Mais sans doute faut-il beaucoup de discernement pour les distin­guer: chez le démon tout s'entremêle, il est masqué et se présente souvent sous les apparences du bien...

Amba Shenouda: Je faisais allusion essentiellement à l'entourage, l'environne­ment non spirituel. Notre «milieu» de vie a une importance capitale: c'est comme la «bonne terre» ou l'humus pour la graine et la plante. Saint Paul dit:
Ne vous laissez pas façonner par le monde,
quand c'est le renouveau intérieur qui doit vous trans­former! (Rom. 12.2).

L'homme endormi et loin de Dieu accuse l'homme spirituel et le rejette, parce que celui-ci le dérange dans sa léthargie, pose à sa conscience des questions qu'il ne veut pas entendre et met en évidence la dimension que l'autre a refoulée souvent avec violence.

Faire autrement que le groupe auquel on appartient est toujours mal vécu, on mar­ginalise vite ceux qui n'ont pas un comportement grégaire ! Ceux qui se veulent «Modernes» taxent de «vieux jeux» ceux qui se refusent à leur agissements dou­teux. Le faible ou le solitaire a besoin d'être reconnu. Il ne sera jamais intégré au groupe, le jeune qui ne fume pas comme tout le monde, qui n'a pas de relations sexuelles en toute liberté ou qui ne s'habille pas selon les normes en cours... S'il a encore le courage d'aller à l'église, l'ironie et le ricanement de ses camarades lui prendront le reste de sa ferveur pour Dieu...
Ne vous égarez pas, dit saint Paul,
les mauvaises compagnies corrompent les bonnes mœurs (i cor. 15.33).


Rachel: Que faire alors devant une réalité qui s'impose pourtant massivement: l'homme vit dans des milieux de plus en plus déchristianisés: la famille, l'école, le travail et la société tout court... on n'est jamais seul...

Amba Shenouda: D'abord Dieu est toujours là, avec chacun, s'il le veut bien! Ensuite il me paraît tout à fait essentiel d'avoir un contact avec les grandes personna­lités, vivantes ou déjà au ciel, de se sentir soutenu dans la foi et profondément relié. Enfin, tant que l'on peut, il faut limiter la symbiose avec les milieux dangereux pour notre vie spirituelle. On peut très bien être dans le monde sans être du monde(in 15,19). Parfois même notre vie de foi doit rester un jardin clos, une fontaine scellée, comme dit le Cantique (4.12).

Père Alphonse: Nous avons remarqué très souvent à quel point la compagnie des saints est absolument déterminante dans la vie d'un homme. Lire une ou deux pages par jour d'une biographie ne prend pas beaucoup de temps, mais provoque une lente imprégnation de la présence et de la pensée du saint. Et effectivement le saint se pré­sente, on le sent proche de soi. Alors on lui parle, c'est-à-dire on le prie, et la rela­tion devient de plus en plus vivante, il peut naître une réciprocité, une amitié spiri­tuelle très forte. Dès lors ce saint est un compagnon sur le chemin, un vrai guide que l'on écoute et dont on peut recevoir des richesses insoupçonnées !

Amba Shenouda: Les saints nous apprennent l'attitude juste et la pensée droite au milieu des turbulences du monde. Leur vie est une interprétation des Ecritures, leur compréhension de la Parole de Dieu nous maintient au-dessus des doutes et des lâchetés...
Mais nous n'avons pas terminé avec les obstacles sur le Chemin. Nous disions que l'activisme assiégeait le temps de l'homme, que les passions assiégeaient son cœur, et le milieu de vie inhibe sa volonté... Avec tout cela, il ne faut pas oublier le mental qui domine les pensées et, par l'imagination, mène l'homme par le bout du nez en le divisant complètement. C'est par l'imaginaire que le mental est à l'affût du plaisir des sens, qui coupent alors l'homme des racines de son être et de Dieu lui-même.

Père Alphonse: Peut-être cela nous aiderait de distinguer l'intellect du mental. Le mental n'a pas été créé par Dieu; c'est l'homme qui, en manipulant l'intellect, a fabriqué le mental pour vivre, ou plutôt survivre, à son propre compte et sans Dieu. Voilà pourquoi le mental ne cesse de mentir et de mettre l'homme à propos de tout dans la non-vérité, c'est l'egocentration. L'objectif premier des grandes Traditions consiste donc d'abord à donner à l'homme des moyens de libération, pour qu'il vive pleinement au lieu de survivre chichement. Que propose le christianisme pour cet éveil, comment fait-il pour qu'un pécheur ou un grand criminel devienne un saint, comme cela est arrivé souvent dans l'histoire?


Amba Shenouda: Si quelqu'un se détourne de Dieu et délaisse son âme, cela ne veut en aucun cas dire que Dieu l'a également abandonné. Bien au contraire ! Cet homme perdu, Dieu le cherche plus que jamais, par tous les moyens, et tout d'abord par son amour.

Car il veut, dit saint Paul,
que tous soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité (1 Tim. 2,4).

Beaucoup d'hommes sont réveillés par cet amour gratuit et inconditionnel de Dieu, alors même qu'ils sont loin de Lui et le renient par leur manière de vivre. Que l'on pense seulement à Zachée, rejeté et haï par tout le peuple. Au passage de Jésus dans sa ville, il grimpe sur un arbre pour ne pas être vu. Mais Jésus pose son regard sur lui avec amour, l'appelle par son nom et s'invite à sa table devant ces milliers de personnes médusées par leur haine pour cet homme. Zachée est complètement bou­leversé, au point qu'il dit:

Seigneur, je veux donner la moitié de mes biens aux pauvres,
et si j'ai volé que/qu'un, je le lui rendrai au quadruple (Le 19,1-10)...

Rachel: ... Alors même que Jésus ne lui a pas demandé cela! On est toujours frappé par ce regard d'amour que Jésus pose sur les hommes, sans aucun jugement. Ce regard qui plonge dans la profondeur et va communier au mystère même de l'être, à sa source la plus intérieure. Et chaque fois ces hommes sont retournés, ils s'éveillent à Dieu, mais aussi à eux-mêmes, ils se découvrent. Je pense encore à Nathanaël, à la Samaritaine, à Pierre lors de son reniement de Jésus, à Marie-Made­leine, au malfaiteur crucifié et à tant d'autres...

Amba Shenouda: Il n'y a cependant pas que la manifestation directe de l'amour qui transforme les gens. Parfois ce même amour s'exprime à travers des épreuves. Celles-ci sont alors une autre possibilité d'éveil. La Bible est remplie d'exemples à ce sujet-là. On pourrait citer la longue résistance de Pharaon au peuple hébreu susci­tant les fléaux successifs jusqu'à ce qu'il lâche prise (Ex 7 à 12); ou l'histoire de Joseph vendu par ses propres frères qui se: retournent complètement lors de leur mise à l'épreuve (Gen. 37 à 46); Jonas, quant à lui, n'écoute pas l'appel persistant de Dieu: ce n'est que dans le ventre de la baleine, englouti par les eaux profondes, c'est-à-dire au sommet de la terreur et de l'effroi qu'il se tourne vers le Seigneur et prie (Jon. 2). L'exemple biblique le mieux connu est évidemment celui de l'Enfant prodigue qui ne se convertit que lorsque rien ne va plus dans sa vie (Lc 15,11-32).


Il est facile de transposer ce mystère du retournement de l'homme vers Dieu dans notre propre contexte : celui des maladies, de la souffrance, des accidents et autres malheurs dont l'histoire humaine est remplie. Selon l'attitude de l'homme, l'épreuve qui le touche est initiatique et peut alors devenir la plus haute prière et un chemin de transformation radicale. Le Seigneur a dit:

Appelle-moi au temps du malheur pour
que je te délivre et que tu rendes grâces (Ps so,1s).

La même chose serait à dire à propos de l'échec. Certains hommes sont comme poursuivis par la défaite, rien ne leur réussit, toutes les portes auxquelles ils frappent restent closes et chaque projet qu'ils font, s'enlise dans le sable... Mais compren­nent-ils? Bien souvent jamais; mais parfois cependant ils s'éveillent et découvrent que Dieu les cherche et les secoue dans la perte de leur âme... Quant à ceux qui résistent à Dieu, ils plongent encore davantage dans l'échec de leur vie: ils s'adon­nent à l'alcool ou à la drogue pour oublier ce qui leur arrive. D'autres ont recours à la magie, au spiritisme et à la voyance... Dieu exerce beaucoup de patience avec ces hommes jusqu'à ce qu'ils aient épuisé tous les moyens humains dont aucun ne répondra à leur attente !

Rachel: Finalement on peut dire avec les saints: Tout est grâce, c'est-à-dire que Dieu est toujours présent et nous cherche avec amour à travers même nos difficultés, mais nous ne le percevons qu'en écoutant...

Amba Shenouda: Bien sûr, mais parfois la grâce est plus explicite ou plus facile­ment perceptible, par exemple dans la lecture d'un livre qui bouscule, la rencontre d'une personne spirituelle, la participation à une liturgie ou l'écoute d'un sermon... Là où la grâce a certainement son impact le plus fort, c'est à la vue d'un mort. D'un coup absolument tout est mis en question et cela d'une façon fondamentale. On s'in­terroge sur le sens de sa propre vie et sa manière de la conduire. Cela peut être un choc terrible mais salutaire...

Père Alphonse: Quand quelqu'un s'est vraiment réveillé, que se passe-t-il en lui? On utilise souvent les mots «conversion» ou «retournement», mais quelle réalité recouvrent-ils? Les mots n'expriment souvent plus qu'une morale pieuse que nos oreilles n'entendent pas...

Amba Shenouda: Un véritable éveil laisse des traces profondes dans l'être humain et se reconnaît à des signes qui ne trompent personne.

Dès qu'un homme approche de Dieu, il voit l'énormité de son péché, c'est-à-dire l'éloignement, la rupture dans laquelle il a vécu jusque-là. Maintenant il en est vrai­ment conscient, puisqu'il ne dort plus! Il ressent alors profondément l'ignominie du péché qui, auparavant, n'existait même pas pour lui. La honte l'envahit. D'abord devant la sainteté de Dieu et son amour sans bornes. Devant sa miséricorde infinie qui l'a épargné de la mort où le conduisait le péché. Il est surtout saisi par un extra­ordinaire repentir car son péché a mené le Christ sur la croix. Ce ne sont là plus des mots pour lui, mais une expérience poignante. Le sentiment de cette opprobre est bien relevé dans l'attitude du Publicain au Temple (Lc 18,13) ou encore dans le retour de l'Enfant prodigue (Lc 15, 19):

Je ne suis plus digne d'être appelé ton fils!

Mais déjà les psaumes en sont remplis:
Tout le jour ma confusion est devant moi et la honte couvre mon visage (44,16).
Toi, tu sais mon opprobre, ma honte et ma confusion (69,20).

Mais cette opprobre n'est pas seulement ressentie devant Dieu, elle l'est aussi devant soi-même. L'homme a honte de sa trahison, de sa fragilité, il prend conscience à quel point il est peu fiable et manque à sa propre présence, la peur le cloue au sol devant cette capacité de néant qu'il découvre en lui-même...

La honte a dévoré le gain de nos pères, s'écrie Jérémie...
Couchons-nous dans notre honte et que nous couvre notre confusion;
car contre le Seigneur, notre Dieu, nous avons péché depuis notre jeunesse jusqu'à nos jours(3,25).

Ou encore Esdras:
Mon Dieu, j'ai trop de honte et de confusion pour lever vers toi mon visage,
 car nos fautes se sont multipliées jusqu'à dépasser nos têtes (9,6).

Les textes sont multiples qui montrent par cette attitude l'ouverture à un tout autre niveau de conscience. Leur méditation, surtout celle des Psaumes, nous apprend à prendre ce chemin. La souffrance intérieure opère une telle purification que, peu à peu, l'homme se décentre en Dieu et ne compte plus que sur Lui seul.
Rachel: La conscience humaine est très élastique. Plus on est loin de Dieu moins on a conscience du péché: on l'ignore, on le méprise ou on le traite avec indifférence pour rester libre dans ses agissements... Mais plus on se rapproche de Dieu plus on voit combien on en est loin. C'est seulement quand je mets un vêtement contre la lumière que je vois les taches ! Cela explique pourquoi les saints, paradoxalement, se sentent aussi les plus grands des pécheurs... C'est une grande douleur pour eux...
Amba Shenouda: Cette douleur mène aux larmes. C'est un autre signe de l'éveil spirituel. Saint Pierre a pleuré amèrement sur sa triple trahison (Mt 26,75), et David, après son crime, dit:
Chaque nuit je baigne ma couche,
de mes larmes j'arrose mon lit (Ps 6,7).
Les larmes montrent que le retournement est descendu jusqu'aux profon­deurs affectives et atteint le cœur de l'homme. Le cœur est le noyau de l'être; tant qu'il ne pleure pas, il reste bloqué et ne cède en rien. Mais s'il pleure, tout est pos­sible et il sera pour cet homme un puissant moteur de transformation...
Père Alphonse: Certains Anciens comparent les larmes à l'eau du baptême. Elles nous insèrent dans le mystère de l'agonie du Christ à Gethsémani, où Il a versé des larmes de sang, puis aussi dans le mystère de la croix, car la source des larmes coule du côté transpercé du Seigneur. Alors l'homme qui pleure est immergé dans la mort du Christ, les larmes éteignent la brûlure des passions. Puis ces larmes d'affliction deviennent peu à peu des larmes de gratitude, d'émerveillement et de joie dans le Christ qui pardonne et ressuscite. Et finalement les larmes de tristesse sont traversées par la lumière du sourire qui mettent à nouveau le cœur en fête. Le cœur endurci par le péché se liquéfie par les larmes et se métamorphose en amour. Dieu le revêt de la robe nuptiale. Le Canon de saint André de Crète contient ce grand thème.

Amba Shenouda: Il ne faut pas oublier que ce n'est pas gagné pour autant ! Le démon est terriblement jaloux de la conversion d'un homme et il fera tout pour l'ar­racher de son nouveau chemin. Il peut se glisser dans ces larmes et leur donner une pesanteur ténébreuse, décourager celui qui pleure et lui faire croire qu'il ne s'en tirera jamais... Certains Pères du désert ont lutté pendant des années contre le démon, tout en pleurant.
Mais Dieu est là tout autant, il ne faut pas l'oublier non plus ! Il connaît les méandres de notre âme et l'accompagne pas à pas. Quand l'homme s'abandonne à Lui et se laisse purifier, vient le moment où tout culbute. Le pécheur d'antan va maintenant consacrer toute son énergie au chemin spirituel. La même énergie qu'il donnait autrefois au démon, il la donne maintenant à Dieu. Avec enthousiasme il s'adonne à la prière perpétuelle, au jeûne, à l'ascèse et au service des autres. L'his­toire est peuplée d'illustres exemples, pensons à saint Augustin, saint Moïse le Noir, sainte Marie l'Egyptienne... Un éveil de cette envergure ne retombe plus. Ces hommes sont entrés dans la joie de leur maître, ils sont marqués définitivement par le sceau de l'Esprit!

Père Alphonse et Rachel: Joie pour nous, de partager avec tous nos lecteurs la grâce de ce dialogue !

Entretien de Sa Sainteté le Patriarche Amba Shenouda III avec Père Alphonse et Rachel Goettmann

Rappelons que le pape Shenouda III, patriarche d'Alexandrie et de la Prédication de saint Marc est né au ciel le 17 mars dernier à l'âge de 88 ans (voir mon billet du 27 mars).




Je

samedi 3 décembre 2011

Un Amour sans limites



Dieu est un Amour sans limites, un Amour qui s’exprime non seulement dans les hommes, mais dans le monde total, dans le monde des animaux, des plantes, des fleurs, des minéraux, les étoiles, les galaxies… Je crois qu’il y a là un aspect que nous oublions bien vite et que nous oublions de manière d’autant plus étrange que les orthodoxes parlent très souvent, précisément, de leur piété cosmique ; ils parlent de l’univers, de la terre – mais quelle est la place de cette piété cosmique dans leur vie personnelle, dans leur spiritualité personnelle ?  Si nous voulons comprendre quelle pourrait être une telle piété, je vous engage à lire attentivement le psaume 103 (104), en particulier les trente premiers versets de ce psaume. Voyez d’ailleurs comment en général les livres de l’Ancien Testament nous font participer à tout l’acte créateur. Dans ce psaume 103, c’est le monde entier des animaux, depuis les poissons jusqu’au quadrupède, jusqu’au loup, qui entre en jeu. Ils nous sont représentés comme étant l’objet d’une sollicitude divine. Nous retrouvons d’ailleurs ceci dans l’Évangile ; il n’arrive rien à un oiseau, à un pinson, qui ne soit permis par Dieu (cf. Mt 6,26 ; Lc 12,24). La bonté de Dieu s’étend à chacune de ses créatures.


Eh bien, est-ce qu’il n’est jamais arrivé à tous ces orthodoxes qui parlent si volontiers de leur piété envers la terre et de leur conscience cosmique, est-ce qu’il ne leur est jamais arrivé, par exemple, de prendre dans leur main une pierre, de prendre dans leur main une fleur, et d’être capable, pendant une heure, d’en faire un objet de méditation et d’union avec Dieu ? De quelle manière ? Il y aurait d’abord un procédé très simple que connaissent bien tous ceux qui pratiquent la prière de Jésus. On peut essayer de prononcer le nom de Jésus non seulement sur les hommes, mais aussi sur les animaux, les chiens familiers, sur les animaux sauvages, les tigres et les lions, et aussi prononcer le nom de Jésus sur les pierres, sur les fleurs, sur les fruits, sur la neige, sur la pluie, sur le soleil, sur la lune. Nous trouvons tout cela dans l’Ancien Testament, et surtout dans ce psaume 103, et rappelez-vous aussi le cantique des trois enfants dans la fournaise appelant le vent, la pluie à bénir le Seigneur (cf. Dn 3,51-90). »

Père Lev Gillet Un moine de l’Eglise d’orient