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lundi 12 mai 2014

HONNEUR A LA JUSTICE DE LA CAVERNE ou HONNEUR A L'EQUITE REPUBLICAINE ou L'APOLOGIE DU CRIME par Chateaubriand

HONNEUR A LA JUSTICE DE LA CAVERNE


En 1840, l'éditeur "Firmin Didot frères, libraires, imprimeurs de l'Institut de France, rue Jacob, 56",  publie les "Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand, membre de l'Académie françoise" en cinq tomes. Le tome Ier comporte les "Etudes historiques", l'"Essai historique sur les révolutions anciennes" et l"Histoire de France".

Le tout est précédé d'une copieuse préface de 40 pages où l'on lit ce qui suit, qui devrait donner à réfléchir :


"Il s'est formé une petite secte de théoristes de la Terreur, qui n'a d'autre but que la justification des excès révolutionnaires ; espèces d’architectes en ossements et en têtes de mort, comme ceux qu'on trouve à Rome dans les catacombes. Tantôt les égorgements sont des conceptions pleines de génie, tantôt des drames terribles dont la grandeur recouvre la sanglante turpitude. On transforme les événements en personnages ; on ne vous dit pas : "Admirez Marat", mais "Admirez ses œuvres" ; le meurtrier n'est pas beau, c'est le meurtre qui est divin. Les membres des comités révolutionnaires pouvaient être des assassins publics, mais leurs assassinats sont sublimes ; car voyez les grandes choses qu'ils ont produites. Les hommes ne sont rien ; les choses sont tout, et les choses ne sont point coupables. On disait autrefois : "Détestez le crime et pardonnez  au criminel." Si l'on en croyait les parodistes de MM. Thiers et Mignet, la maxime serait renversée, et il faudrait dire : "Détestez le criminel et pardonnez... que dis-je, pardonnez ! aimez, révérez le crime !"

[...]

"Tout ce qu'on peut faire par la violence, on peut l'exécuter par la loi : le peuple qui a la force de proscrire, a la force de contraindre à l'obéissance sans proscription. S'il est jamais permis de transgresser la justice sous le prétexte du bien public, voyez où cela conduit : vous êtes aujourd'hui le plus fort, vous tuez pour la liberté, l'égalité, la tolérance ; demain vous serez le plus faible, et l'on vous tuera pour la servitude, l’inégalité, le fanatisme. Qu'aurez-vous à dire ? Vous étiez un obstacle à la chose qu'on voulait; il a fallu vous faire disparaître ; fâcheuse nécessité sans doute, mais enfin nécessité : ce sont là vos principes; subissez-en la conséquence. Marius répandait le sang au nom de la démocratie, Sylla au nom de l'aristocratie; Antoine, Lépide et Auguste trouvèrent utile de décimer les têtes qui rêvaient encore de la liberté romaine. Ne blâmons plus les égorgeurs de la Saint-Barthélémy; ils étaient obligés (bien malgré eux sans doute) d'ainsi faire pour arriver à leur but.
"Il n'a péri, dit-on, que six mille victimes par les tribunaux révolutionnaires. C'est peu ! Reprenons les choses à leur origine.


"Le premier numéro du Bulletin des Lois contient le décret qui institue le tribunal révolutionnaire : on maintient ce décret à la tête de ce recueil, non pas, je suppose, pour en faire usage en temps et lieu, mais comme une inscription redoutable gravée au fronton du temple des lois, pour épouvanter le législateur et lui inspirer l'horreur de l'injustice. Ce décret prononce que la seule peine portée par le tribunal révolutionnaire est la peine de mort. L'article 9 autorise tout citoyen à saisir et à conduire devant les magistrats, les conspirateurs et les contre-révolutionnaires ; l'art. 13 dispense de la preuve testimoniale ; et l'art. 16 prive de défenseur les conspirateurs. Ce tribunal était sans appel.



"Voilà d'abord la grande base sur laquelle il nous faut asseoir notre admiration : honneur à l'équité révolutionnaire ! honneur à la justice de la caverne ! Maintenant, compulsons les actes émanés de cette justice. Le républicain Prudhomme, qui ne haïssait pas la révolution, et qui a écrit lorsque le sang était tout chaud, nous a laissé six volumes de détails. Deux de ces six volumes sont consacrés à un dictionnaire où chaque criminel se trouve inscrit à sa lettre alphabétique, avec ses nom, prénoms, âge, lieu de naissance, qualité, domicile, profession, date et motif de la condamnation, jour et lieu de l'exécution.

"On y trouve parmi les guillotinés 18 613 victimes ainsi réparties :

"Ci-devant nobles : 1 278
Femmes, idem : 780
Femmes de laboureurs et d'artisans : 1 467
Religieuses : 350
Prêtres : 1 135
Hommes non nobles de divers états : 13 633
TOTAL : 18 613

[Ainsi, la proportion de guillotinés non nobles, non prêtres et non religieux, hommes et femmes compris, c'est-à-dire la proportion de guillotinés appartenant au Tiers-Etat (13 633 + 1 467 = 15 100) sur les 18613 victimes s'élève à  81%]

[Chateaubriand dénombre ensuite les victimes de la Terreur :]

"Femmes mortes par suite de couches prématurées : 3 400
Femmes enceintes et en couches : 348
Femmes tuées dans la Vendée : 15 000
Enfants tués dans la Vendée : 22 000
Morts dans la Vendée : 900 000

"Victimes sous le proconsulat de Carrier, à Nantes : 32 000, 
dont 500 enfants fusillés, 
1500 enfants noyés, 
264 femmes fusillées, 
500 femmes noyées
300 prêtres fusillés, 
460 prêtres noyés, 
1404 nobles noyés, 
5300 artisans noyés

Victimes à Lyon : 31 000

"Dans ces nombres, ne sont pas compris les massacrés à Versailles, aux Carmes, à l'Abbaye, à la glacière d'Avignon; les fusillés de Toulon et de Marseille après les sièges de ces villes, et les égorgés de la petite ville provençale de Bédoin, dont la population périt tout entière.

"Pour l'exécution de la loi des suspects, du 21 septembre 1793, plus de cinquante mille comités révolutionnaires furent installés sur la surface de la France. D'après les calculs du conventionnel Cambon, ils coûtaient annuellement cinq cent quatre-vingt-onze millions (assignats). Chaque membre de ces comités recevait trois francs par jour, et ils étaient cinq cent quarante mille ; c'étaient cinq cent quarante mille accusateurs, ayant droit de désigner à la mort. A Paris, seulement, on comptait soixante comités révolutionnaires ; chacun d'eux avait sa prison pour la détention des suspects.

"Vous remarquerez que ce ne sont pas seulement des nobles, des prêtres, des religieux, qui figurent ici dans le registre mortuaire; s'il ne s'agissait que de ces gens-là, la Terreur serait véritablement la Vertu : canaille ! sotte espèce ! Mais voilà 18 923 non nobles, de divers états, et 2231 femmes de laboureurs ou d'artisans, 2000 enfants guillotinés, noyés et fusillés: à Bordeaux, on exécutait pour crime de négociantisme. 

"Des femmes ! Mais savez-vous que dans aucun pays, dans aucun temps, chez aucune nation de la terre, dans aucune proscription politique, les femmes n'ont été livrées au bourreau, si ce n'est quelques têtes isolées à Rome sous les empereurs, en Angleterre sous Henri VIII, la reine Marie et Jacques II ? La Terreur a seule donné au monde le lâche et impitoyable spectacle de l'assassinat juridique des femmes et des enfants en masse."

Chateaubriand poursuit en appelant à la barre des témoins oculaires (et cela sur une page et demie). Il conclut :

"Et voilà l'objet de vos hymnes! Des milliers d'exécutions en moins de trois années, en vertu d'une loi qui privait les accusés de témoins, de défenseurs et d'appel ! Songez-vous que le souvenir d'une seule condamnation inique, celle de Socrate, a traversé vingt siècles pour flétrir les juges et les bourreaux ! Pour entonner le chant de triomphe, il faudrait du moins attendre que les pères et les mères, les femmes et les enfants, les frères et les sœurs des victimes fussent morts, et ils couvrent encore la France. Femmes, bourgeois, négociants, magistrats, paysans,soldats, généraux, immense majorité plébéienne sur laquelle est tombée la Terreur, vous plaît-il de fournir de nouveaux aliments à ce merveilleux spectacle ?


"On dit : Une révolution est une bataille ; comparaison défectueuse. Sur un champ de bataille, si on reçoit la mort on la donne ; les deux partis ont les armes à la main. L'exécuteur des hautes œuvres combat sans péril ; lui seul tient la corde ou le glaive, on lui amène l'ennemi garrotté. Je ne sache pas qu'on ait jamais appelé duel ce qui se passait entre Louis XVI, la jeune fille de Verdun, Bailly, André Chénier, le vieillard Malesherbes, et le bourreau. Le voleur qui m'attend au coin d'un bois joue du moins sa vie contre la mienne ; mais le révolutionnaire qui, du sein de la débauche, après s'être vendu tantôt à la cour, tantôt au parti républicain, envoyait à la place du supplice des tombereaux remplis de femmes, quels risques couraient-ils avec ces faibles adversaires ? 

[...]
"Que, dans la fièvre révolutionnaire, il se soit trouvé d'atroces sycophantes engraissés de sang comme ces vermines immondes qui pullulent dans les voiries; que des sorcières plus sales que celles de Macbeth aient dansé en rond autour du chaudron où l'on faisait bouillir les membres déchirés de la France, soit ; mais que l'on rencontre aujourd'hui des hommes qui, dans une société paisible et ordonnée, se constituent les apologistes de ces brutales orgies ; des hommes qui parfument et couronnent de fleurs le baquet où tombaient les têtes à couronne ou à bonnet rouge ; des hommes qui enseignent la logique du meurtre, qui se font maîtres ès-arts de massacre, comme il y a a des professeurs d'escrime ; voilà qui ne se comprend pas."(op. cit. pp. 25 à 29). 

D'après Hugo Bremont sur le http://www.huffingtonpost.fr/
Texte amendé et enrichi

NB : les passages en gras sont du transcripteur


 

vendredi 17 janvier 2014

Le génie du christianisme... et de Chateaubriand

Qui lit encore "Le Génie du christianisme" ? Sur les 66 millions de Français que compte aujourd'hui notre pays, nous ne devons guère être plus de dix !

Eh bien les autres ont tort.

C'est d'une lecture captivante. On y trouve en branle une intelligence souple, ingénieuse, aiguë, que n'alourdissent pas vraiment les avalanches par moments de références érudites (péché mignon de Chateaubriand auquel il cède même dans ses discours à la chambre des pairs, histoire de montrer qu'un poète pouvait être sérieux autant que les plus sérieux); Et quelle langue ! Ce n'est pas pour rien qu'on l'appela l'Enchanteur ! L'éclat des images, la cadence musicale et sonore de la phrase, le panache de chaque fin de chapitre... 


Le génie du christianisme, c'est aussi le génie de Chateaubriand.

Oui, c'est un régal de gourmet !


Et maintenant, cette appréciation d'un connaisseur bien placé :
« Chateaubriand aurait pu être un grand ministre. Je l'explique non point seulement par son intelligence aiguë, mais par son sens et sa connaissance de l'histoire, et par son souci de la grandeur nationale. J'observe également combien il est rare qu'un grand artiste possède des dons politiques à ce degré ».
Charles de Gaulle, cité par Philippe de Saint-Robert dans De Gaulle et ses témoins - Rencontres historiques et littéraires (Paris, Bartillat, 1999)


Chateaubriand, pair de France

lundi 13 janvier 2014

Ce que je suis…et ce que je ne suis pas



Il m’est venu à l’idée de présenter « ce que je suis », formule qui dans mon cas est exactement synonyme de « ce en quoi je crois ».

Pour ce faire, je n’ai rien trouvé de mieux que d’emprunter la plume de François-René de Chateaubriand. Tout ce qu’il professe dans le texte qui suit, j’y adhère sans restriction ni réserve, à la seule exception d’un terme obsolète qui peut aisément être remplacé par un autre.

Voici donc sa déclaration qui est aussi la mienne :

Je ne suis point chrétien par patentes de trafiquant en religion : mon brevet n’est que mon extrait de baptême. J’appartiens à la communion générale, naturelle et publique de tous les hommes qui, depuis la création, se sont entendus d’un bout à l’autre de la terre pour prier Dieu.

Je ne fais point métier et marchandise de mes opinions. Indépendant de tout, fors de Dieu, je suis chrétien sans ignorer mes faiblesses, sans me donner pour modèle, sans être persécuteur, inquisiteur, délateur ; sans espionner mes frères, sans calomnier mes voisins.

Je ne suis point un incrédule déguisé en chrétien, qui propose la religion comme un lien utile aux peuples. Je n’explique point l’Evangile au profit du despotisme, mais au profit du malheur.

Si je n’étais pas chrétien, je ne me donnerais pas la peine de le paraître : toute contrainte me pèse, tout masque m’étouffe ; à la seconde phrase, mon caractère l’emporterait et je me trahirais. J’attache trop peu d’importance à la vie pour m’amuser à la parer d’un mensonge.

Se conformer en tout à l’esprit d’élévation et de douceur de l’Evangile, marcher avec le temps, soutenir la liberté par l’autorité de la religion, prêcher l’obéissance à la Charte comme la soumission au roi, faire entendre du haut de la chaire des paroles de compassion pour ceux qui souffrent, quels que soient leur pays et leur culte, réchauffer la foi par l’ardeur de la charité, voilà, selon moi, ce qui pouvait rendre au clergé la puissance légitime qu’il doit obtenir ; par le chemin opposé, sa ruine est certaine. La société ne peut se soutenir qu’en s’appuyant sur l’autel ; mais les ornements de l’autel doivent changer selon les siècles, et en raison des progrès de l’esprit humain. Si le sanctuaire de la Divinité est beau à l’ombre, il est encore plus beau à la lumière : la croix est l’étendard de la civilisation.

Je ne redeviendrai incrédule que quand on m’aura démontré que le christianisme est incompatible avec la liberté ; alors je cesserai de regarder comme véritable une religion opposée à la dignité de l’homme. Comment pourrais-je le croire comme émané du ciel, un culte qui étoufferait les sentiments nobles et généreux, qui rapetisserait les âmes, qui couperait les ailes du génie, qui maudirait les lumières au lieu d’en faire un moyen de plus pour s’élever à la contemplation des œuvres de Dieu ?  Quelle que fût ma douleur, il faudrait bien reconnaître malgré moi que je me repaissais de chimères : j’approcherais avec horreur de cette tombe où j’avais espéré trouver le repos et non le néant.

Mais tel n’est point le caractère de la vraie religion ; le christianisme porte pour moi deux preuves manifestes de sa céleste origine : par sa morale, il tend à nous délivrer des passions ; par sa politique, il abolit l’esclavage. C’est donc une religion de liberté : c’est la mienne.






Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand, membre de l’Académie française, tome deuxième (Œuvres politiques), à Paris, chez Firmin-Didot frères, libraires, imprimeurs de l’Institut de France, 1840.  Préface (1828) aux Mélanges politiques (page 141).

vendredi 6 juillet 2012

Mgr Frayssinous, premier ministre de l’Instruction publique


Ceux qui fréquentent ce blog savent que je suis prêtre orthodoxe ; mais je ne suis pas, je l'espère, un orthodoxe borné. Et je sais reconnaître, et saluer, la valeur et humaine et spirituelle partout où elle se rencontre, et particulièrement dans le milieu chrétien, lequel a mes faveurs (sans mépris pour les autres, en particulier le milieu juif).

La France de la Restauration présente pour moi un intérêt particulier. En effet, la société, déboussolée par les quelque dix ans de la révolution , puis les quelque dix ans de l'Empire, a perdu tous repères culturels, moraux et spirituels. Y coexistent quantité de courants de pensée antagonistes dont les frictions causent une turbulence permanente. Les gouvernements, au lieu d'agir, réagissent, ou bien laissent faire. Point d'alternative autre que la contrainte et le laxisme. Quant au christianisme, en l'occurrence le catholicisme, déconsidéré par sa connivence - forcée- avec le régime napoléonien (qui a, entre autres, mis fin par le concordat de 1801 aux "libertés de l’Église gallicane", libertés pluricentenaires) il est sur la défensive face à une société de plus en plus "voltairienne", c'est-à-dire agnostique. L'alliance du catholicisme et de la réaction est désormais un fait acquis (cf. Paul-Louis Courier).

C'est dire que, toutes choses égales d'ailleurs, cette France-là présente de grandes ressemblances à celle d'aujourd'hui.

Raison de plus pour rendre hommage aux hommes de foi qui tentèrent d'y agir conformément à cette foi. Parmi eux, monseigneur Frayssinous, qui est présenté comme suit par le site 




Monseigneur Frayssinous, évêque d'Hermopolis, membre de l'Institut


Denis-Luc Frayssinous naquit sous le règne de Louis XV, le 9 mai 1765 à Curières, aujourd'hui en Aveyron, alors en Rouergue. Toute sa vie, il resterait attaché à son origine régionale. Venant d'un milieu relativement aisé – son père était fermier de la    riche abbaye cistercienne de Bonneval – ainsi entouré d'hommes d'Eglise qui remarquèrent vite ses dispositions intellectuelles, il fit ses études au collège royal de Rodez puis les acheva à Paris, au prestigieux séminaire de Saint-Sulpice, alors en pleine refonte théologique après la dérive mondaine qui l'avait longtemps caractérisé. Devenir prêtre semblait une évidence au jeune Frayssinous : il fut ordonné en mai 1789. La Révolution laissa quelque temps Saint-Sulpice en dehors des tourmentes : la Constitution civile du Clergé, adoptée le 12 juillet 1790, ne concernait pas les ordres  monastiques. Mais ceux-ci furent supprimés en septembre 1792. Saint-Sulpice ferma ses portes. Frayssinous, tout à ses recherches, ne voulait pas se mêler de politique. Il regagna son Rouergue et accepta de prêter serment à la république. Pour tout dire, jamais plus heureux qu'enfermé dans une bibliothèque, il n'avait rien d'un rebelle. Mais la Terreur anticléricale contamina aussi ce qui est devenu le département de l'Aveyron : des centaines de prêtres furent arrêtés et déportés tandis que d'autres chouannaient dans l'Aubrac. Frayssinous, lui, se cachait, et priait.
Le calme revenant avec les Thermidoriens, il fut nommé vicaire à Curières. En dépit de la modestie du poste rapportée à ses capacités, il remplira dix ans cet office, sans chercher à s'élever, jusqu'en 1800. L'homme est la modestie incarnée. Vivant de peu, consolant les affligés, encourageant la charité, disponible pour tous, il aurait pu servir de modèle pour ce curé de campagne idéal dont la littérature brosserait bien des portraits et qui trouverait son patron dans la personne de Jean-Marie Vianney, le curé d'Ars, qui exerçait son ministère à peu près à la même époque. Qui imaginerait alors que de cet homme si simple et si rural, on ferait un homme d'Etat !
Mais, en 1800, Saint-Sulpice rouvre ses portes, avec le même supérieur général, Jacques-André Emery, qui n'a pas oublié Frayssinous et lui confie la chaire de philosophie. Enseignant aussi le catéchisme aux Carmes, il découvre sa passion pour l'enseignement. Un grand projet pédagogique lui vient alors à l'idée : admirateur du Génie du Christianisme, dont il connaît de longs passages par cœur, il projette d'en rédiger une version à l'usage de la jeunesse. L'ouvrage de Chateaubriand est alors au sommet de son succès. Pour la première fois depuis longtemps, l'Eglise vante la qualité d'un travail qui n'a pas été réalisé dans ses rangs. Chateaubriand accepte la proposition mais le travail ne sera jamais achevé. Il n'empêche : Frayssinous fait figure d'agent central de la rechristianisation  de la société française, donnant à Saint-Sulpice une série de conférences auxquelles accourt le tout Paris bien pensant. Son talent oratoire subjugue l'auditoire, à tel point que Portalis, ministre des Cultes, vient l'écouter anonymement, et en remet, en 1807, rapport à Napoléon : « Le nombre d'auditeurs est prodigieux ; il y a à chaque conférence, plus de quatre mille jeunes des différentes écoles. On y voit à côté des savants, des hommes de lettres, des fonctionnaires publics, les évêques qui se trouvent à Paris, des professeurs et des hommes de toutes les classes un peu distinguées par leur éducation et leurs lumières. » Impressionné par l'élévation du propos, Portalis suggère de le laisser poursuivre sans censure, la chose politique étant trop en dessous de cet esprit supérieur pour qu'il risque de déranger le pouvoir en place. Mais, deux ans plus tard, après la brouille de Napoléon et de Pie VII, Fouché, ministre de la police, prononce l'interdiction des conférences : les dictatures ne sont jamais trop prudentes. Conforme à lui-même, Frayssinous se retire sur la point des pieds et vivote jusqu' à la chute de l'Empire comme chanoine de Notre Dame de Paris.
L'avènement de Louis XVIII marque un retour proclamé aux valeurs du christianisme. Ce roi voltairien et, pour le moins, agnostique, feint lui-même une grande piété. L'Eglise et le nouveau régime ont besoin d'orateurs d'envergure : on se souvient une deuxième fois de Frayssinous, qui remonte en chaire à Saint-Sulpice pour faire, docilement, ce qu'on attend de son talent : un réquisitoire implacable contre l'esprit des Lumières. Ce sera son fameux Discours sur la Révolution, dans ses causes, son cours et ses ravages. Frayssinous s'attaque aux idées, jamais aux hommes, seules les premières méritent ses coups, pour les seconds, il n'est qu'amour et pardon, sincèrement et profondément pénétré du message évangélique. On le sollicite aussi pour donner des conférences à la Cour et pour prononcer des oraisons funèbres, dont celle, en 1818, de Louis-Joseph, 8ème prince de Condé, (l'ancien chef de « l'armée des princes » du temps de l'Emigration) et, en 1821, celle de l'archevêque de Paris, Mgr de Talleyrand-Périgord (oncle de l'ancien ministre). Le gouvernement du duc de Richelieu souhaitant l'associer à la préparation d'un nouveau concordat, qui sera signé le 11 juin 1817 - mais qui n'entrera jamais en vigueur -  il publie à cet effet Les vrais principes de l'Eglise gallicane, théorisant le secours mutuel qu'il revient au trône et à l'autel de se porter sans que, pour autant, l'un prenne le pas sur l'autre. Il y définit aussi la place de Rome, tutélaire et inspiratrice d'amour, devant agir en père bienveillant et attentif plutôt qu'en contrôleur méfiant et tatillon : Frayssinous s'affirme comme un « gallican ultramontain. » Ce qui frappe le plus dans son enseignement est le retour à la pureté évangélique, débarrassée des horipaux chamarrés et pesants de plusieurs siècles de protocole ecclésiastique. Ses leçons préfigurent celle, magistrale, que Dostoïevski donnera à l'Eglise romaine avec l'épisode du Grand Inquisiteur dans Les Frères Karamazov. Mais Frayssinous n'est pas un audacieux, encore moins un contestataire, il diffuse sa pensée avec douceur et respect, sans chercher à choquer, bien au contraire : esprit brillant mais âme paisible.
Louis XVIII adore les esprits brillants et les âmes paisibles. Frayssinous l'a séduit. En 1821, il fait de lui, lui l'ancien petit curé de campagne qui préférait donner aux pauvres plutôt que de changer sa vieille soutane rapiécée, son grand aumônier de la Cour. Qui a dit que, sous la Restauration, on ne faisait pas carrière au mérite sans la naissance ? Mais notre homme a-t-il le physique de l'emploi ? On le supposerait un peu gauche, avec ce nom qui fait sourire la Cour – comme feront bien plus tard sourire ceux de « Pompidou » et de « Montboudif » - et son enracinement rouergat. Pourtant il n'a rien des rondeurs rocailleuses d'un Mgr Marty venu à la capitale. L'homme est élancé, d'une élégance naturelle dans ses gestes et sa parole, bénéficiant d'un timbre de voix et d'une aisance rhétorique que lui envient les plus raffinés des gentilshommes. Pour être aumônier à la Cour, il faut être au moins évêque. En l'absence de poste vacant, Louis XVIII le nomme évêque d'Hermopolis (en Basse Egypte) car Hermès était le dieu de l'éloquence et le roi raffole de ce genre de clin d'œil. Il s'agit bien sûr d'un évêché in partibus infidelium, c'est-à-dire théorique depuis que son territoire, le plus souvent en Afrique du Nord, fut déchristianisé. Il lui faut quitter sa cellule de Saint-Sulpice – 10 m2 avec fenêtre – pour un appartement aux Tuileries. Il s'y résout sans état d'âme : l'opulence n'impressionne pas l'homme ce Dieu, pas plus qu'elle ne le dégoûte. Le 27 juin 1822, il est élu à l'Académie française, dans le « quota » réservé aux hommes d'Eglise, en remplacement de l'abbé Roch-Ambroise Sicard, qui a beaucoup travaillé lui aussi à rendre l'Evangile accessible aux plus jeunes.
Politiquement, la période s'avère délicate. Du libéralisme, tout relatif, des cabinets Richelieu puis Decazes puis de nouveau Richelieu, ont profité des mouvements de contestation du trône et de l'autel, sociétés secrètes, militaires nostalgiques de l'Empire, chansonniers et pamphlétaires libres penseurs dans la veine de Béranger et de Courier. Afin de calmer les ultras, qui lui reprochent son laxisme, et aussi de monter sa volonté d'un retour à ce qu'on pourrait déjà qualifier d'ordre moral, Louis XVIII appelle au gouvernement Joseph de Villèle. Pour lui, l'esprit dominant dans une société résulte largement de celui qui souffle dans l'université. Par avance, Villèle a compris mai 68 ... Or, l'Université française, réorganisée sous Napoléon par Jean-Pierre Louis de Fontanes (le créateur des lycées) depuis longtemps livrée à elle-même, s'est dispersée aux vents d'une pensée particulièrement féconde et spécialement iconoclaste au tournant du siècle post révolutionnaire. Il lui faut un nouveau maître, qui soit moins un censeur qu'un orienteur de consciences et un rangeur de libertés. Villèle propose la mission à Frayssinous mais avec un cahier des charges sévère : mettre à l'écart les professeurs hostiles au gouvernement, tels que François Guizot et Victor Cousin, et réorganiser  en profondeur les écoles devenues trop indépendantes, telles que l'Ecole Normale et celle de médecine. Cette fois, Frayssinous hésite à accepter la mission, qui sort de l'orbite religieuse. Mais comme toujours, il  obéit à son destin, et se retrouve placée pour la première fois sous une autorité laïque, celle de son ministre de tutelle, ministre de l'Intérieur, le comte Jacques de Corbière, l'ami et le bras droit de Villèle.
Désormais, ce qui ne lui était guère arrivé jusque là, il subit les attaques de la presse qui l'accuse de vouloir porter atteinte, pour le compte du « parti prêtre » à la liberté de conscience et de pensée. L'homme, mal préparé à cela, se plaint auprès de Corbière de ne pas se sentir suffisamment soutenu par lui : «  Je suis évêque avant tout et avant tout je suis jaloux de ne pas démériter du clergé (...) il n'est pas dans mon caractère de faire l'important (...) si je n'avais craint de commettre un mal devant Dieu, j'aurais donné ma démission (...) La religion commande l'humilité à tous, mais elle ne commande la bassesse à personne. » L'homme est tout entier dans ses lignes mais, pour la première fois, elles montrent un homme en colère. Il a préparé une réforme structurelle de l'Université. Depuis qu'il en a envoyé le projet à son ministre, il demeure sans nouvelle de lui et se fait accuser d'inaction dans la presse favorable au gouvernement ! Lamennais, notamment, lui reproche de se monter pusillanime. Situation banale mais qui déconcerte l'homme d'Eglise. Qu'allait-il faire si près de la politique !
Louis XVIII, informé des récriminations de Frayssinous, décide de promulguer une partie de la réforme souhaitée par celui-ci : une ordonnance royale du 8 avril 1824 renforce le contrôle de l'Eglise sur les établissements d'enseignement. Mais ce n'est qu'une partie du tout et à découper en tranches la réforme, celle-ci risque de perdre sa cohérence et son efficacité. Le comte d'Artois s'en mêle et suggère à son frère la création d'un ministère des Affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique, que l'on confierait à Frayssinous. Certes, l'association des deux objets fleure bon une époque révolue mais combien de nos enseignants savent aujourd'hui qu'ils doivent un ministère rien que pour eux à une initiative du futur Charles X ?
Voilà donc Frayssinous ministre, le 26 août  1824, et d'un département tout neuf. Autour de la table du Conseil, son nom est le seul à ne pas porter de particule. Il est cependant considéré par ses collègues avec un respect tout particulier : en ce temps là, un homme de grande culture et d'immense érudition en imposait naturellement au sein du gouvernement, en ce temps là ...
Trois semaines plus tard, mourut Louis XVIII. Parmi ses dernières volontés, que ce fût Frayssinous qui prononçât son éloge funèbre à Saint-Denis, encore un clin d'œil ...
On transforme facilement un ecclésiastique ambitieux en homme d'Etat. L'histoire de France en a fourni quelques exemples fameux. Il en va différemment d'un authentique homme  d'Eglise et de foi. Frayssinous se sent mal à l'aise dans son nouveau costume. Il désapprouve, et ne s'en cache pas,  certaines lois voulues par le gouvernement dont il fait partie : ainsi de la loi sur le sacrilège, qui en punit de mort les coupables, lui rétorquant qu'un chrétien ne peut donner la mort ; ainsi de la loi sur l'indemnisation des immigrés, qu'il juge tardive et inopportune, ainsi enfin de elle sur le droit d'aînesse, qui lui paraît en contradiction avec la parabole du fils prodigue ... Frayssinous, c'est l'Evangile faite prêtre : un cas finalement assez rare.  Mais il commet aussi, en s'essayant à la politique, quelques bévues : la dénonciation, par des évêques aux ordres du pouvoir, des théories de Lamennais ; une reconnaissance maladroite de la direction de certains établissements d'enseignement par les jésuites, une question si controversée et si complexe depuis le milieu du XVIIIème siècle que personne n'est capable de savoir – et pas davantage aujourd'hui – quel est leur statut en France.
Enfin, le voici contraint par ses fonctions de défendre la loi dite « de justice et d'amour », touchant vocable servant à camoufler un nouveau régime de censure de la presse, dénoncé par Chateaubriand et par l'Académie française.
Villèle, que Charles X avait conservé à son poste, démissionne en 1827. Martignac lui succède et sépare les affaires ecclésiastiques, auxquelles il reconduit Frayssinous, de l'Instruction publique, attribuée à Antoine de Vatimesnil. C'est incontestablement une rétrogradation, d'ailleurs de courte durée car la presse se déchaîne contre les deux ministres hérités du cabinet Villèle, le deuxième étant le comte Chabrol de Crousol, en charge de la Marine et des Colonies (remplacé par Hide de Neuville). Tous deux quittent donc le gouvernement le 3 mars 1829, tandis que l'opposition parlementaire, rejointe en cela par une partie de la majorité, de déchaîne contre la présence des Jésuites, que Frayssinous est accusé d'avoir et favorisé et camouflé. Les choses ne vont cependant pas plus loin, démonétisées qu'elles se trouvent être par la révolution de juillet 1830.
Frayssinous ne fut pas un excellent ministre, qui le nierait ? On lui doit tout de même, en 1825, la création de l'agrégation, derrière laquelle se profile le recrutement exclusivement par concours de tous les enseignants : une mesure conforme à la méritocratie et tournant résolument le dos aux formules d'Ancien régime. Cependant, ses qualités ne correspondaient qu'imparfaitement à celles que requiert le difficile poste qu'on lui avait confié sans lui faire vraiment confiance. Ce fut d'ailleurs une des constantes et des faiblesses de la Restauration pour de nombreux autres responsables politiques. Richelieu et Martignac en firent l'amère expérience.
L'évêque d'Hermopolis a soixante-cinq ans. Il pourrait goûter une retraite apaisante dans son Rouergue natal avec lequel il n'a jamais perdu le contact. Mais le voilà sollicité une dernière fois du fond de l'exil des Bourbons. La grande affaire de Charles le banni et de sa Cour de fantômes, c'est l'éducation de son petit-fils, le duc de Bordeaux, né en 1820 et, depuis l'abdication de son grand-père et de son oncle, le 2 août 1830 à Rambouillet, pour beaucoup, dont Chateaubriand, le légitime roi Henri V. Toutes les intrigues d'une Cour moribonde se concentrent sur la tête encore blonde de cet enfant de dix ans avec, à la clé, un nouveau débat sur la participation de Jésuites à son instruction. Charles X, après avoir trop écouté de conseils contradictoires, décide de trancher dans le vif : il renvoie les principaux précepteurs de son petit-fils et, le 22 août 1833, écrit à Frayssinous pour lui demander de venir à Prague diriger l'instruction du jeune prince.
Dans ce nid de guêpes que constitue alors le Hradschin, palais des rois de Bohême où l'empereur d'Autriche héberge Charles X et les siens (voir notre article sur Joachim Barrande dans le numéro 9 de la présente rubrique), Frayssinous se montre, comme à son habitude, extrêmement prudent, se tenant à l'écart des clans. La position du  baron de Damas, gouverneur du duc de Bordeaux depuis 1828 et l'ayant suivi en exil, est menacée par l'arrivée du général-marquis d'Hautpoul et de ses préceptes d'éducation moderne, plus ou moins encouragé par Chateaubriand qui aurait voulu qu'on lui confie le poste. Frayssinous enseigne le français et le latin à Henri ; il ne comprend pas qu'on ne le charge pas aussi de son instruction religieuse, que lui dispense l'abbé Moligny, un homme torve qui sera renvoyé à la suite d'un scandale : il courait, la nuit, les bordels de Prague ...  Après toute une série de cabales et plusieurs « journées des dupes », Damas est finalement renvoyé. La nouvelle équipe éducative du prince se met enfin en place le 5 novembre 1833. Codirigée par Hautpoul et Frayssinous, le second se réservant l'enseignement de la littérature et l'instruction religieuse. Sa contribution, qui va durer cinq ans, à la formation morale et intellectuelle d'Henri V sera déterminante. On peut estimer que son attachement sans faille à la parole de celui qu'il n'appellera jamais autrement que Notre Seigneur Jésus Christ, et sa fidélité à toutes épreuves à l'égard de l'Eglise catholique et du pape se seront largement puisés à la source pédagogique de Mgr Frayssinous. Celui-ci fait au prince un deuxième cadeau d'importance : l'amitié de l'abbé Trébuquet, venu avec lui à Prague en qualité de secrétaire et de coadjuteur de l'évêque d' Hermopolis. D'abord chargé d'enseigner à Henri l'histoire ancienne, l'histoire sainte, l'histoire moderne et le latin, il va nouer avec son élève une relation d'amitié très étroite qui ne prendra fin qu'avec la mort de l'abbé, en mars 1868. Henri V aura fait de lui son aumônier et son confident privilégié, son confesseur et son compagnon de voyage. Trébuquet aura sacrifié pour lui la brillante carrière ecclésiastique que lui promettaient ses qualités intellectuelles supérieures.
De son côté, sa mission achevée, Frayssinous était rentré en France en 1838. A soixante-treize ans, il n'aspirait plus qu'à regagner son Rouergue afin de s'y recueillir et d'attendre la mort en assistant les malheureux. Il ne passa même pas à Paris pour  faire ses adieux à Saint-Sulpice. Il s'installa à Saint-Geniez d'Olt, sur le bord du Lot, dans une petite maison dont il avait hérité. Là, il revêtit sa vieille soutane et, comme le plus obscur des curés de campagnes, prêta main forte aux prêtres du diocèse, enseignant le catéchisme, accompagnant les agonisants, visitant les malades, soutenant les œuvres charitables. Trois ans s'écoulèrent ainsi. Depuis le 12 décembre 1841, il repose sous une pierre tombale dans une chapelle de l'église paroissiale.
Comme pour beaucoup de serviteurs de la Restauration, le nom de Denis-Luc Frayssinous est tombé dans l'oubli. Lui qui fut le tout premier ministre de l'Instruction publique, le dernier des évêques ministres – une tradition depuis lors disparue - et le grand orateur catholique dont on comparait la voix à celle de Bossuet, a quitté l'histoire sur la pointe des pieds, comme il y était entré. Cet homme modeste fut simplement heureux de servir et n'ambitionnait nullement de passer à la postérité. Mais quel dommage que son éthique et sa pédagogie ne soient pas davantage source d'inspiration pour notre système éducatif en voie de désagrégation...