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jeudi 19 décembre 2013

L’art des castrats (4 & dernier) : Philippe Jaroussky et Max Emanuel Cencic en duo



Cet intitulé est de plus en plus inapproprié, car si les contre-ténors (et les hautes-contre, voir la différence dans mon billet du 13 décembre) contemporains chantent souvent des airs exécutés par les castrats du XVIIIe siècle ou même composés pour eux (comme dans les disques référencés dans mes billets du 17 septembre, du 22 octobre et du 28 octobre derniers), ils chantent aussi des airs exécutés par des cantatrices, comme c’est le cas pour le présent disque. Donc, cette rubrique deviendra désormais : L’art des contre-ténors.

Ce disque s’intitule « Duetti ».



Il met en scène Philippe Jaroussky et Max Emanuel Cencic, et l’orchestre « Les Arts Florissants » en petite formation (deux violons, un violoncelle, un théorbe et un luth, un clavecin et un orgue), le tout dirigé (évidemment) par William Christie.

Six compositeurs de la fin du XVIIe siècle et du début du XVIIIe siècle : Giovanni Bononcini, Francesco Mancini, Francesco Bartolomeo Conti, Nicole Porpora (sorti de l’oubli par le fameux enregistrement de Jaroussky consacré à Farinelli, cf. le billet du 17 septembre), Benedetto Marcello et Alessandro Scarlatti.

Les airs enregistrés sont des duetti da camera, « duos de chambre », et des « cantates en duo », deux genres qui eurent dans l’Italie de l’ère baroque un immense succès au point qu’on en composa des milliers, où rivalisèrent musiciens professionnels et amateurs éclairés. L’exécution de ces morceaux faisait les beaux jours des « académies », ces cercles artistiques et philosophiques qui se réunissaient autour de puissants mécènes (un peu l’équivalent des « salons » parisiens) ; la plus célèbre fut l’Accademia dell’Arcadia formée autour de la reine Christine de Suède.

Les livrets de ces duos parlent bien sûr toujours d’amours (même lorsqu’ils ont été écrits par des cardinaux !), amours toujours malheureuses entre bergers épris et bergères insensibles ou infidèles. Beaux prétextes à des airs tantôt tendres et languissants, tantôt enfiévrés et enflammés, sous forme tantôt de monologue (recitativo, récitatif), et tantôt de dialogue (aria, air). Sur les huit œuvres présentées, on compte six duos, et deux solos, un pour chacun de nos artistes, Jaroussky et Cencic.

Venons-en au disque. C’est, je n’hésite pas à l’écrire, un des plus jubilatoires que je connaisse. D’abord, la mise en œuvre est d’une absolue perfection, car l’enregistrement (réalisé en janvier 2011) fut l’aboutissement, comme le signale William Christie, d’une longue série de concerts « couronnée d’un grand succès », au cours desquels ont eu maintes occasions de parfaire leur  ajustement les deux protagonistes, on peut même dire les trois protagonistes , car le rôle de William Christie est fondamental au sens propre, puisque c’est sur son accompagnement  que repose l’équilibre de l’ensemble.

Cet ajustement ne peut être surpassé. Ce n’est pas assez de dire,  au sujet des voix de ces deux contre-ténors (qui sont, on le sait, de toutes, celles que je préfère), qu’elles s’harmonisent : non, elles se marient avec une ductilité, une langueur, une vivacité et parfois une fièvre qui transportent l’auditeur. Les timbres, oui, se marient étonnamment, celui de soprano de Philippe Jaroussky et celui d’alto de Max Emanuel Cencic, de telle façon que seules les différencient, suffisamment mais point trop, les couleurs des voix (plus cristalline chez Jaroussky, plus charnue chez Cencic), car elles ont la même étendue dans l’aigu et dans le grave, la même agilité dans les prouesses  pyrotechniques  des duos (et quelle précision dans l’entente ! on a envie de crier : salut ! les artistes !), la même tendresse et le même enlacement dans les dialogues lyriques…  Pareil accomplissement n’a été possible qu’à la suite de ces nombreux concerts déjà mentionnés.  Et aussi (ce n’est pas un secret) que grâce à une entente très amicale entre ces deux artistes d’exception, ces deux vedettes, qui auraient pu, à l’instar des castrats du XVIIIe siècle, se jalouser et rivaliser.

C’est William Christie qui a au départ repéré, avec son ouïe infaillible, les possibilités qu’offrait le mariage de ces deux voix au milieu de l’ensemble de huit contre-ténors ( !) de la représentation d’Il Sant’Alessio de Landi, en 2007, et qui les a en 2010 distribués dans les rôles titres du Couronnement de Poppée de Monteverdi. L’expérience du « Saint Alexis » devait être renouvelée avec la recréation et l’enregistrement, par les soins du grand Diego Fasolis dirigeant le fameux Concerto Köln, de l’Artaserse de Leonardo Vinci (ne pas confondre avec le peintre !), encore un musicien et une œuvre sortis de l’oubli (alors que l’un et l’autre étaient célébrissimes au XVIIIe siècle). On n’y comptait pas moins de cinq contre-ténors : dans les rôles titres Philippe Jaroussky et Max Emanuel Cencic, puis Franco Fagioli, Valer Barna-Sabadus et Yuriy Mynenko, et un ténor (excellent) Daniel Behle. J’y reviendrai peut-être.


Pour en terminer avec Duetti, si vous êtes épris des belles voix et du beau style, procurez-vous le à tout prix. « A tout prix » n’est d’ailleurs pas la bonne formule, car, à l’approche des fêtes, il y a des offres avantageuses.

lundi 28 octobre 2013

L'art des castrats (3) : Max Emanuel Cencic

Que cet intitulé ne vous induise pas en erreur : Max Emanuel Cencic n'est pas un castrat ! Dieu merci - et le pape Clément XIV aussi (1705-1769+1774), qui interdit cette opération. Le dernier connu dans l'histoire fut Alessandro Moreschi (1858-1922) qui enregistra vers 1902-1904 plusieurs disques qui, vu la technique du temps, ne rendent que très imparfaitement justice à son art, loué à son époque.

Max Emanuel Cencic est un contre-ténor, qui comme ses confrères, devenus très nombreux à notre époque- le temps du génial Alfred Deller est bien loin -  tiennent principalement des rôles et chantent des airs destinés à des castrats au XVIIIe siècle. Croate d'origine, il a, à 2 ans près, l'âge de Philippe Jarousski.

On l'aura compris :  Philippe Jarousski et Max Emanuel Cencic sont mes contre-ténors préférés ; selon moi, ils sortent du lot dans la génération des trentenaires. Leurs voix, qui se marient parfaitement (comme on le verra en une autre occasion) ont pourtant des caractéristiques qui font qu'on ne peut pas vraiment les confondre. Celle de Jaroussky est plus cristalline, presque désincarnée : on a dit d'elle qu'elle était une voix angélique ; disons qu'elle plus près d'une voix d'enfant, comme l'étaient celles des castrats. Celle de Cencic est plus charnue, plus grave aussi (quoique capable de monter à de belles altitudes) et pourtant très pure. Et dans les deux cas, aucun vibrato - défaut dont j'ai personnellement horreur.

J'ai beaucoup hésité entre deux de ses disques. Je les ai maintes fois écoutés tous les deux... et je vais les recommander tous les deux.

Le premier :



Venezia. Operas Arias of the Serenissima
(ah ! cette mode des titres en anglais !)

Max Emanuel Cencic y est accompagné par le même orchestre Il Pomo d'oro, dirigé par le même chef Riccardo Minasi, que Franco Fagioli dont j'ai parlé dans mon précédent billet.
Et justement la comparaison est éloquente : Max Emanuel Cencic est suprêmement à l'aise dans les pyrotechnies vocales exigées dans les quatre airs de Vivaldi, qu'il chante avec brio et vigueur, sans jamais crier, sans aucune brutalité. Dans les autres airs dus à d'autres compositeurs moins ou pas du tout connus, sa voix se fait tendre et caressante.
L'alternance très étudiée des airs évite parfaitement toute satiété.
Et chose remarquable : l'orchestre accompagne parfaitement l'artiste dans toutes ses nuances. Preuve que dans son cas comme dans celui de Fagioli, c'est le choix du chanteur qui l'a emporté.

Et maintenant le second :



George Frideric Handel  Cencic Mezzo-Soprano Operas Arias.

Cette fois l'orchestre est I Barocchisti, avec il Coro della Radiotelevisa svizzera, tous dirigés par Diego Fasolis. Ensemble à mon avis meilleur que Il Pomo d'oro, non moins vif mais plus subtil.
La caractérisation de la voix de Max Emanuel Cencic est bien résumée par l’appellation "mezzo-soprano" qui figure sur la pochette du disque, je n'y reviens pas.
Le génie absolu de Haendel éclate dans les airs qui composent ce récital et où le talent ébouriffant de Max Emanuel Cencic se donne libre cours : airs tendres, airs amoureux, airs douloureux, airs de bravoure (dont deux avec chœurs) ... tous écrits, sauf deux (pour les cantatrices Diana Vico et surtout Margherita Durassimi) pour les meilleurs castrats du temps : Pellegrini, Andreoni, Carestini, Caffarelli et surtout Senesimo - tous à l'exception de Farinelli, qui chantait dans la troupe rivale.
Ce disque, à la fois par la musique et par l'art du chanteur, est un enchantement complet !


mardi 17 septembre 2013

L'art des castrats : Farinelli par Jaroussky

J'ai décidé d'élargir un peu la palette de ce blogue en faisant écho à l'enthousiasme que j'ai pu éprouver à l'écoute ou à la vue de certaines œuvres d'art. Car enfin, quelle est la source de la beauté ? Dieu lui-même. Platon l'a justement dit : le Beau, le Bon et le Vrai sont de Dieu. Se réjouir de la beauté créée par l'homme, c'est aussi (qu'on le veuille ou non, qu'on le sache ou non) rendre grâce au Créateur de toutes choses. Ayant fait l'homme à son image et selon sa ressemblance, il l'a fait capable de beauté.
Mes choix seront personnels, donc partisans. Je ne ferai un sort qu'aux œuvres qui ont réussi à m'élever l'âme.
Voici le premier : le dernier album, qui vient de sortir, du célébrissime et (pourtant) admirable contre-ténor Philippe Jaroussky consacré à une sélection d'airs chantés au XVIIIe siècle par l’admirable et célébrissime castrat Farinelli.







Cet album, somptueux, l'est de plusieurs façons. L'emballage, d'abord, est luxueux, il comporte en particulier un livret de 112 pages (avec de nombreuses photos) dont je reparlerai.

Mais il l'est plus encore par le contenu. C'est l'un des plus beaux, pour ne pas dire le plus beau que notre génial contre-ténor a enregistré. La demi-année sabbatique qu'il a prise lui a bien profité. Sa voix, qui auparavant accusait parfois quelque fatigue à la suite d'un calendrier de concerts très pesant, a retrouvé toute la pureté, le legato, la ductilité, dirai-je, de ses 20 ans - les progrès techniques en plus.

Cet album permet de redécouvrir un musicien qui fut un maître de chant très célèbre, et injustement oublié : Porpora. Porpora découvrit celui qui devait devenir le célébrissime castrat Farinelli lorsque celui-ci était encore adolescent. Subjugué par ses dons naturels, il le forma durant des années avant et après sa castration et fut à l’origine de son éblouissante carrière. Il lui servit de père de substitution (le sien étant mort) et il lui voua une profonde affection. C'est pour Farinelli, disent les spécialistes, qu'il écrivit ses plus belles pages de musique car elles étaient totalement appropriées à la voix de son élève. Celles, en tout cas, de l'album, sont magnifiques, que ce soit dans la pyrotechnie vocale ou au contraire dans l'expressivité la plus tendre.

Jaroussky avoue qu'il lui a fallu attendre des années avant d'attaquer le répertoire redoutable de Farinelli. Il faut avouer que parvenu à la pleine maturité de ses 35 ans, et après une carrière déjà longue de 14 ans, il y réussit admirablement. Ses prouesses vocales, avec un timbre jamais altéré, et les pages de langueur qu'il rend avec une sensibilité passionnée, font les unes et les autres frissonner de plaisir.

C'est un virtuose, chacun le sait : à un moment, il rend une note tenue sans respirer durant 20 secondes : c'est long, très long ! Mais il indique modestement que Farinelli pouvait tenir le double, voire le triple : une miinute entière, puis enchaîner sur une vocalise sans respirer ! Mais en outre, on le sait aussi, il donne à ce qu'il chante des couleurs très variées et toujours belles : tantôt héroïques, tantôt tendres, tantôt sombres, tantôt claires... Du suprême grand art ! Car ce n'est pas de la mécanique vocale (comme la poupée des Contes d’Hoffmann) , c'est du chant, vraiment.

L'orchestre baroque de Venise (intitulé en anglais !!! Venice Baroque Orchestra), que je ne connaissais pas, et son chef Andrea Marcon, sont excellents et accompagnent à merveille. (Ce qui n'est pas toujours le cas avec les orchestres baroques).

Et puis il y a, en guest star, la grande Cecilia Bartoli. Les deux duos qu'elle chante avec Philippe Jaroussky, surtout le second "La gioia qh'io sento" de Mitridate, sont de pures merveilles : quelle entente, quelle complicité, ces voix qui se marient miraculeusement... C'est sublime !

Le livret, très complet, comporte une étude extrêmement documentée de Frédéric Delaméa sur Porpora et Farinelli pendant les 20 ans de leurs relations. Elle s'arrête au départ de Farinelli pour l'Espagne en 1737, qui marque une nouvelle étape décisive dans la vie de celui qui était devenu un éminent personnage, et c'est bien dommage. J'en dirai donc quelques mots.

Il devint vite le favori du roi Philippe V qu'il tirait par son chant de son hypocondrie, puis du fils de ce dernier Ferdinand VI . Il avait une influence qui l'apparentait presque à un vice premier ministre, et il l'exerça toujours, ô rareté, pour le bien. Il est vrai que sa carrière l'avait rendu prodigieusement riche. Il resta dans cette position privilégiée durant 22 ans, jusqu'à l'avènement de Charles III en 1759.

Il se retira alors à Bologne où il s'était fait bâtir une demeure somptueuse, remplie d’œuvres d'art, car c'était un grand amateur d'art. Il était très cultivé, et sa conversation était très recherchée. Il était d'ailleurs d'origine noble, contrairement aux autres castrats, et les rois d'Espagne lui avaient conféré les ordres les plus distingués du royaume. Aussi la bonne société le recherchait-elle.

Chose importante, il était extrêmement pieux et très munificent en œuvres charitables.

C'est pourquoi, si j'ai admiré l'esthétique raffinée du film Farinelli de Gérard Corbiau, les violentes entorses infligées à la vérité historique, notamment sur la personnalité de Farinelli, lequel est tout bonnement calomnié, m'ont grandement indigné.

P. S. J'ai eu la curiosité d'écouter de suite avant le présent disque celui qu'avait consacré il y a six ans, en 2007, Philippe Jaroussky au grand rival de Farinelli le castrat Carestini. Cette comparaison confirme ce que j'ai écrit plus haut : sa voix qui, certaines fois m'avait donné quelques inquiétudes (tout en restant exceptionnelle), a retrouvé toute sa fraîcheur, sa pureté, sa suavité dans les airs élégiaques, sa clarté mordante dans les airs de bravoure. Dieu soit loué !