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mardi 15 juillet 2014

Le retour aux racines orthodoxes de l'Occident


CONVERSATION ENTRE LA MONIALE CORNELIA [REES], ET L’ARCHIMANDRITE GABRIEL [BUNGE] : Nous devons retourner à nos racines.





  Père Gabriel


Il y a une quinzaine d'années, j'ai eu une occasion unique de visiter l'ermitage d'un hiéromoine et théologien catholique dans les montagnes de Suisse. Il était bien connu pour ses écrits sur les saints Pères de l'Église chrétienne, et non moins bien connu (du point de vue occidental moderne), pour son mode de vie monastique inhabituel. Quelque peu familière de l’apparence que les monastères catholiques présentent généralement aujourd'hui, je ne m'attendais pas à me sentir tellement à l'aise comme moniale orthodoxe dans son ermitage catholique.
Après avoir gravi un chemin boisé de montagne jusqu’à une petite maison dans les arbres, nous avons été accueillis par un homme âgé austère, sa barbe grise flottant sur sa soutane noire. Sa tête était couverte d'un capuchon portant une croix rouge brodée sur le front. C'était comme si nous avions été transportés dans le désert égyptien, pour voir Saint Antoine le Grand. Tandis que lui et son compagnon d’ascèse Père Raphaël nous offraient le thé, nous avons parlé de l'Église d’Orient et d’Occident, et de l'Église orthodoxe russe. Mais il n'était pas question pour eux de rejoindre cette Église, cela aurait même créé un malaise d'en parler.
Nous sentions que nous étions entrés brièvement en contact avec un moine qui était un avec nous en esprit, bien qu'il ne fût pas dans notre Eglise, et nous nous sommes quittés avec la joie de cette agréable révélation, alors que Père Gabriel faisait le signe de la Croix sur nous à la manière orthodoxe.





Monastère de la Sainte Croix, Roveredo, Suisse.

Père Gabriel n'a jamais eu et n'a toujours pas de communication électronique avec le monde extérieur, et nous avons très peu entendu parler de lui ou eu contact avec lui après notre visite. Néanmoins, nous ne l’avons pas oublié, et dans l'intervalle, nous n'avons jamais cessé de penser à quel point ce serait bien, s'il était en communion avec nous, les orthodoxes. Mais jamais nous n'aurions essayé d'aborder ce sujet avec lui, nous sentions en quelque sorte que Dieu le guidait comme Il l'entendait.
Père Raphaël, un suisse, est décédé depuis, et Père. Gabriel est l'higoumène et le seul moine de ce qui est maintenant le monastère de la Sainte Croix, qui fait partie de l'Eglise orthodoxe russe. Il a été baptisé orthodoxe à la veille de la Dormition de la Mère de Dieu à Moscou, en août 2010. Il est maintenant l’Archimandrite mégaloschème Gabriel. Récemment à Moscou malgré un calendrier très exigeant, Père Gabriel a quand même pris le temps de parler avec nous.


Père Gabriel, bien que vous ayez parlé de votre vie dans d'autres interviews, parlez-nous encore un peu de vous.

Je vis à Roveredo, petit village d'environ 100 habitants. Mon monastère est au-dessus du village dans les bois, dans les montagnes de la région de Lugano, la partie italienne de la Suisse.

Vous aviez été catholique depuis l'enfance?

Oui, mais pas un catholique pratiquant toute ma vie. Mon père était luthérien, et ma mère catholique, et j'ai été baptisé catholique. Mais comme cela arrive souvent dans ces cas, aucun de mes parents ne pratiquait sa religion. Ni mon père ni ma mère n’allaient à l'église. Et moi non plus. Mais comme les jeunes gens agissent toujours à leur guise, j'ai redécouvert la foi de mon baptême. Au début, je suis allé à l'Eglise catholique, par moi-même. Mes parents ne m'ont pas encouragé, ils le toléraient seulement.

Même votre mère?

Elle était catholique croyante, mais en raison de son mariage avec un luthérien, elle perdit la pratique. Ce n'est que beaucoup plus tard, quand j'étais déjà moine, qu’elle est retournée à l'église et a commencé à pratiquer sa foi catholique. Mon père allait à contrecœur avec elle, au moins à Pâques ou Noël, parce qu'il ne voulait pas passer les vacances seul.

Où êtes-vous né?




Cathédrale de Cologne pendant la Seconde Guerre mondiale.

Je suis né à Cologne, mais nous sommes partis de cette ville en raison de la guerre quand j’étais âgé de deux ans. Cette ville, vieille de près de 2000 ans, a été presque rasée. C'était comme Hiroshima. Environ quatre-vingts pour cent a été détruit, et les Américains ont même suggéré qu'elle soit reconstruite ailleurs: il semblait inutile d'essayer de reconstruire sur ces cendres. Mais les gens étaient très attachés à leur ville; la grande cathédrale était encore debout, bien que fortement endommagée. Les douze églises romanes [1] étaient terriblement endommagées aussi. Pendant dix ans, nous n’avons pas vécu à Cologne, mais dans une petite ville à la campagne. C’est seulement en 1953 qu’il fut possible pour nous de revenir. Donc, j'ai passé ma jeunesse à Cologne, et j’y suis allé au collège. J'aime toujours beaucoup cette ville.




Eglise de Saint-Géréon, abside.

La cathédrale gothique, merveille de l'architecture gothique, a été construite sur le lieu où toutes les cathédrales l’avaient été depuis les temps des premiers chrétiens. L'un des premiers évêques de Cologne était un proche collaborateur de l'empereur Constantin. Sous la tour nord est un baptistère du IVe siècle. Il y a une église Saint-Géréon à Cologne, où l'octogone est jusqu'à cinq ou six mètres. Il s'agit d'une église romane, du quatrième siècle, et elle a des reliques des martyrs romains. Il y a tellement de traces nombreuses de l'Église indivise, des débuts du christianisme, et par ces faits archéologiques même, j'ai été "poussé" à creuser plus profondément dans les fondements de l'Eglise. Je suis historien de formation, numismate.

Est-ce que ces souvenirs vous font sentir le désir de "reconstituer" l’Europe avec l'Eglise du christianisme primitif?

Bien sûr, je ne connaissais pas l'Eglise orthodoxe pendant longtemps. Je n'ai découvert l'existence de l'Orthodoxie que petit à petit. Certains de mes amis orthodoxes d'aujourd'hui m'ont dit que les catholiques savent que nous "existons", et rien de plus. Des gens simples demandent même: "Vous vénérez aussi la Mère de Dieu?"
 Ceci arrive même cinquante ans après Vatican II, qui semblait "ouvrir les fenêtres" de ce qui était l'Église catholique très fermée, et leur connaissance de l'Orthodoxie est toujours très pauvre. Je devais découvrir ceci petit à petit pour moi. Je ne connaissais aucune communauté orthodoxe; il n'y avait pas d'églises orthodoxes dans les villes, parce que les Russes, au moins, célébraient dans les églises protestantes qui leur étaient données pour quelques heures le dimanche, comme c'est souvent le cas encore aujourd'hui. A Lugano, les orthodoxes russes ont acheté une petite église protestante qui était vide et inutilisée. Toutes les autres communautés orthodoxes, comme les Roumains, célèbrent dans les églises catholiques qui leur sont données pour qu’ils les utilisent. Mais maintenant, nous avons une petite église, qui doit être payée. Elle est progressivement transformée en église orthodoxe, avec une iconostase et tout le reste.
Donc, j'ai dû découvrir l'Orthodoxie petit à petit. Quand j'avais environ dix-neuf ans, après le lycée, je suis allé avec un ami à Rome, et là j'ai découvert la période chrétienne primitive: les catacombes, les vieilles églises, celles fondées par les saints Constantin et Hélène, et ainsi de suite. C'était très impressionnant. Je dois avouer que cela a renforcé ma conscience de moi-même en tant que catholique. Rome est terre apostolique : là est le tombeau de saint Pierre, là de saint Paul, Sainte Marie Majeure, Sainte Croix, Saint Jean de Latran... toutes ces églises paléochrétiennes, cette continuité archéologique incroyable. Mais c'est beaucoup plus tard que j'ai découvert que bien qu'il y ait une continuité au niveau de l'architecture, il n'y avait pas de continuité au niveau de l'Eglise apostolique, de la fondation.




Fresque de la Nativité du Christ, Santa Maria Maggiore, Rome.

Je n'ai découvert que plus tard que Sainte Marie Majeure et les autres églises ont toujours été les mêmes, mais cette continuité n'existe pas à d'autres niveaux, les niveaux les plus essentiels. Il en va de même avec les anglicans. Ils ont la cathédrale de Saint-Augustin à Canterbury sur un seul niveau, mais sur le plan théologique, il n'y a pas de continuité, il y a une cassure. Cependant, à l'époque, j'étais trop jeune pour être conscient qu'il y a tant de cassures et d’interruptions dans l'histoire de l'Église d'Occident. Je devais le découvrir par moi-même, progressivement.
Les gens me demandent souvent pourquoi je suis devenu orthodoxe, et s’il y a eu un moment crucial ou un événement dans cette évolution. Il y eut un moment crucial, et bien que je l’aie déjà dit, je le répète. Je devais le découvrir, d'abord sur le plan littéraire, à travers les livres, la musique, etc.  Il en est de même pour le monachisme, j’ai eu à découvrir son esprit à travers les écrits des Pères du désert.
Mais j'ai découvert l'Orthodoxie réelle, vivante,  à l'âge de vingt et un ans, quand j'étais en Grèce. J'étais étudiant, pas encore moine. Je ne pouvais pas encore entrer au monastère parce que mon père ne le permettait pas. J'étais trop jeune. Je remercie le ciel qu'il ne l’ait pas permis, car de cette manière j'ai eu l'occasion de visiter la Grèce avec d'autres étudiants, et d’y découvrir l’Orthodoxie vivante. J'ai vu de saints monastères, et j’ai même rencontré un saint moine. Je suis allé à la Liturgie.
C'était avant Vatican II. Les Grecs étaient extrêmement gentils et amicaux avec moi en tant que catholique. Aujourd'hui, ce serait sans doute différent, parce que les catholiques ont complètement changé envers les orthodoxes.
  



Pour le meilleur ou pour le pire?

Du pire au meilleur. Mais maintenant, les orthodoxes gardent leurs distances parce qu'ils se sentent envahis. J'ai visité les séminaires et les monastères en Grèce, et une fois, j’ai dit aux moines et aux étudiants, "Tout va bien ici, et j'aime bien, mais... il est dommage que vous soyez séparés de nous." La réponse immédiate a été, "vous avez tort, c'est vous qui vous êtes séparés de nous," et j'ai donc été confronté pour la première fois (je n'avais que vingt et un ans) à ce problème fondamental de la séparation qui est vue d'une manière différente en Orient et en Occident.
Qui a raison? A vingt et un ans, je n'avais pas les moyens de vérifier la réponse. Seulement peu à peu, je les ai obtenus, et ainsi j’ai découvert que, en fait, c'est l'Occident qui s'est séparé du socle commun. Il est la continuité archéologique, dans les célèbres églises de l'époque de Constantin et Hélène, par exemple, mais au niveau de la théologie essentielle, de la Liturgie, et de tout le reste, il n'y a pas de continuité. Mon petit livre, Vases d'argile, [2] parle un peu de l'aspect qui est très essentiel: à savoir qu'il y eut une interruption.

Vous avez mentionné que vous avez lu le livre de l'historien allemand Johannes Haller [3] sur l'histoire de l'Eglise jusque dans les années 1500, ainsi que d'autres livres sur la papauté, comme celui de l'abbé Guettée. [4]

Oui, en fait je suis en train de lire le livre de Haller maintenant. C'est purement un livre d'histoire, tandis que le livre de Guettée est polémique. Vous voyez, Haller était impartial, très calme, et il avait un accès gratuit à la bibliothèque du Vatican. Il s'agit d'un livre d'histoire objective, à l'esprit très calme, mais il est très puissant. Les faits sont accablants.

Vous avez dit que vous êtes heureux de lire sur l'histoire de l'Église maintenant, et de ne pas l’avoir fait avant, car cela aurait pu causer la perte de votre foi. Pourriez-vous nous en dire plus? Vous pensez que vous aviez besoin d’être plus fort afin de faire face aux faits. Est-ce exact?

Je pense que la foi chez les jeunes gens doit être préservée et protégée. Lorsque vous aurez une base solide, des critères suffisants dans votre esprit, et une foi forte, vous serez en mesure de juger.

Vous voulez dire une base solide dans la foi chrétienne, et pas nécessairement dans la foi catholique?

Oui, alors vous pouvez vous confronter à cette masse de faits historiques.

Parce que vous pensez que ces faits pris en eux-mêmes peuvent être trop dévastateurs ou scandaleux pour les gens?

Oui, bien sûr. Vous voyez, l'histoire n'est pas la théologie. L'histoire, c’est juste les faits, ce qui s'est passé. Le travail de Haller décrit tous les hauts et les bas... C’est fascinant, mais c’est de la véritable histoire. Cela vous fait vous demander…

L’histoire, sans rien cacher?

Oui, sans rien cacher; et la revendication du Pape de la primauté, d'être le chef de l'Église. C’est très étrange. Dès le IVe siècle, le pape Damase affirma que l'Église romaine (pas encore le Pape !) a la primauté sur toutes les autres Églises, à cause de ce que Jésus-Christ a dit à Pierre: "Tu es pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise" (cf. Mt. 16:08). Donc ils (Rome), ont très bien identifié cette pierre avec une institution, avec quelque chose de visible de l'Église romaine. Bien que de très nombreux Pères de l'Église, de l'Orient et de l'Occident, identifient cette pierre, comme saint Ambroise de Milan l’a fait dans l'année 382, avec la foi du peuple. C'est la confession de Jésus-Christ comme Fils du Dieu vivant. Ce n'était pas la foi personnelle de Pierre; il n'était pas meilleur théologien ou meilleur Apôtre que les autres Apôtres. Cela lui a été révélé par le Père. C'est la pierre qui ne peut être détruite.
Pierre prouve peu de temps après qu'il ne comprenait rien de cette confession. Il est appelé "diable". Le Seigneur dit: "Arrière de moi, Satan" (cf. Mt. 16:23), et ainsi de suite. Non seulement saint Ambroise, mais les pères les plus importants de l'Orient et de l'Occident disent également la même chose. Pour l'Église catholique romaine, il est absolument évident que cette roche est la personne de Pierre. Et Pierre, selon la tradition est mort à Rome, et ce doit donc être l'Église romaine, et son successeur, l'évêque de Rome, qui est cette pierre. Mais Pierre alla en de nombreux endroits. Pourquoi faut-il que cela soit l'endroit où il est mort? Beaucoup de gens pourraient prétendre avoir sa tombe... mais il est mort à Rome, comme l'a fait saint Paul. Mais est-ce une raison suffisante pour que cette ville, qui fut la capitale de l'Empire romain à l'époque, devienne aussi le chef de toutes les Églises? S'il y a une ville qui pourrait prétendre à ce titre, ce serait Jérusalem, la ville où notre Seigneur est mort, et pas Pierre. A Jérusalem, il y a le tombeau de notre Seigneur, et là Il est ressuscité. Le chef de l'Eglise est en tout cas notre Seigneur.

Cela m'a toujours semblé être un exemple dévastateur de ce qu'on appelle en russe "плотское мудрование"[5]- l'esprit charnel, une manière purement terrestre de penser.

Oui, et il s’est immédiatement installé. Et ce qui est choquant dans cette histoire de la papauté par Haller, est précisément cet aspect du monde, comment les moyens spirituels, tels que l'excommunication et l'interdit, ont été utilisés en permanence, depuis des centaines d'années, simplement pour des raisons politiques. Et ce qui est encore plus choquant, c'est que les gens n'ont même pas pris la peine de respecter ces interdits. Des pays entiers étaient sous l'interdit; ce qui signifie pas de messe, pas de sacrements, pas de cloches, rien.

Pourquoi?

Pourquoi? Parce que le roi ne voulait pas céder à des prétextes territoriaux du pape. Le pape s’est toujours battu pour son propre état, qui est devenu de plus en plus grand, puis de plus en plus petit, et il existe toujours, de même que la fonction dans la Cité du Vatican. Ce fut toujours pour ces raisons politiques, territoriales. Mais la plupart de ces pays, des centaines de rois, d’évêques même, n'y ont tout simplement pas prêté la moindre attention. Ils ont continué à célébrer la messe, à dispenser les sacrements, et ainsi de suite.

Alors, ils étaient techniquement dans la "désobéissance" au Pape?

Parfaitement. Pour moi, c'était choquant. Même aujourd'hui, c’est choquant. Il est choquant que ces moyens spirituels soient utilisés pour des raisons politiques, purement matérielles, et que ceux qui ont été touchés par ces interdits ne s’en souciaient pas. Alors, vous pouvez imaginer que cela détruirait progressivement l'Eglise de l'intérieur. Vous comprenez mieux pourquoi le christianisme occidental s’est détruit et continue de se détruire de l'intérieur. Pas de l'extérieur.
C'est horrible, je dois le dire. C'est ce que j'appelle "sécularisation". Il y a des papes qui se sont battus lors de batailles. C’était une chose ordinaire pour les cardinaux d'avoir des armées, et ainsi de suite. C'est la sécularisation. Cela signifie que l'Église a été la fermeture de son propre horizon sur elle-même pour inclure des intérêts de plus en plus laïques. Les Papes défendaient (c’est compréhensible) leur indépendance vis-à-vis de l'empereur, dont en fait, ils avaient besoin, parce que sans l'empereur, ils n’auraient plus été indépendants des ducs, du roi de Sicile, etc. Vous commencez à comprendre beaucoup de choses.

Je suppose que vous lisez ce livre en langue allemande originale. Y a-t-il des traductions?

C'est un classique, mais je ne sais pas, il y a des dizaines de livres de ce genre. Je ne citais ce livre que pour vous dire que, même maintenant, après, je suis toujours intéressé par ces questions, et à lire des  livres qu’il m’était interdit de lire pendant mon temps de recherche. Je ne pense pas que cela aurait été très utile pour moi alors de toute façon, parce que j’aurais complètement perdu ma foi.

Interdit par qui?

Par mes professeurs de la faculté catholique de l'université. En Allemagne, la théologie est enseignée par l'Etat, et donc j'ai reçu ma formation théologique d'une université d'Etat. Donc, je continue à étudier juste pour approfondir ma compréhension des raisons de la séparation entre l'Orient et l'Occident. Bien sûr, vous pouvez comprendre beaucoup comme cela, mais il y a encore un grand mystère que je suis encore incapable de comprendre: Pourquoi Dieu a-t-Il permis cela?




Père Gabriel Bunge dans son monastère en Suisse.
[en train de préparer le pain liturgique]

Vous pouvez dire que c'était la faute du Pape, mais les fidèles n'avaient pas le choix. C'est ce que je dis à mes amis maintenant. Je dis: "Écoutez, vous ne devriez pas critiquer ou condamner les catholiques. Ils sont tout simplement nés du mauvais côté de la rue. Ce n'est pas leur faute. Ils n'ont pas le choix. Ils n'ont jamais eu d'autre choix. Tout l'Occident appartenait au patriarcat romain, qui est progressivement devenu de plus en plus grand; ils ne faisaient pas partie des autres patriarcats. Dans tous les cas, ils n’en font pas partie aujourd'hui. C'est leur faute, ils sont simplement nés là.

Ceci, cependant, fait venir à l'esprit une question que je me pose toujours. Je suis moi-même occidentale, une convertie à l'orthodoxie, je n'ai pas de racines orthodoxes en Orient, et donc ma question n'est pas destinée à être antioccidentale. Cependant, pourquoi sommes-nous [occidentaux] apparemment si enclins à la pensée terrestre, laïque dans le domaine de la religion, plus que l'Orient chrétien? Théoriquement, le même processus aurait pu se produire n'importe où.

En théorie, oui, mais dans la pratique, cela n’est pas arrivé. Je pense que c'est parce que la sécularisation est un processus très long, et son expression la plus claire est le protestantisme, qui est un phénomène catholique interne.

C'est un phénomène interne catholique dans l'Église occidentale, qui a eu lieu après sa séparation de la partie orientale de l'Église. Il ne pouvait pas se développer avant. Je vais vous raconter une expérience vraiment terrible. Je parle de l'histoire, mais peut-être qu’il vaut mieux parler de ma propre "petite histoire" de soixante-trois ans. Je suis entré au monastère à vingt-deux ans, exactement l'année où le Concile Vatican II a été ouvert. Avec mon expérience grecque orthodoxe et ainsi de suite, je suis devenu moine à Chevetogne, [7] et nous étions vraiment plein d'espoir qu’alors l'Église romaine retournerait sur le chemin, et il y avait beaucoup de signes que c'est ainsi que cela se produirait. Paul VI avait un désir très fort et profond de réconciliation avec l'Eglise orthodoxe. Il était l'incarnation de ce Janus (double face) de l'Église d'Occident.

D'un côté, il voulait concélébrer la Liturgie avec le patriarche Athënagoras lors de leur rencontre à Jérusalem, et il apporta un calice d'or pour ce faire. Mais les œcuménistes (Dieu merci !) séparèrent ces deux vieillards, car après un tel acte, cela serait devenu pire que ce que c’était auparavant. Ainsi, ils n’officièrent pas ensemble. Il a proposé de donner le calice au patriarche. Mais il est bien prouvé qu'il voulait, à travers des réformes liturgiques, faire que la messe en latin devienne acceptable pour les protestants, ne pensant pas, ne sachant pas que ce serait dans le même temps devenu totalement inacceptable pour les orthodoxes.

Vous pouvez voir que l'Eglise catholique est entre ces deux positions opposées : orthodoxe d’Orient et protestante d'Occident. Mais l'évolution générale n'est pas allée vers l'Orient, mais vers l'Occident. C’est devenu une lente "autoprotestantisation" de l'Église, une "auto-sécularisation" romaine, avec toute la destruction, à la fois physique et spirituelle, que nous avons vue. Ce fut un véritable désastre historique de dimensions invisibles.

Vous voyez, le protestantisme est un virus catholique de l’intérieur. Et l'Eglise catholique romaine n’a pas d'anticorps contre ce virus. L'anticorps est l'Orthodoxie, qui n'a jamais été, depuis cinq cents ans, tentée par le protestantisme. Même s'il y a un patriarche œcuménique qui a des sympathies pour le calvinisme (comme cela arriva une fois), c'est local. Cela n'a aucune influence sur la conscience orthodoxe. C’est seulement limité, et c'est tout. L'Eglise orthodoxe a eu beaucoup d'occasions d'être infectée par le protestantisme et la laïcité, mais elle n'a pas succombé, uniquement en surface.

Rhume, plutôt que cancer?

Oui, un rhume, pas un cancer. C'est vraiment une tragédie de dimension historique. Beaucoup de catholiques sont conscients de cela maintenant, parce qu'ils ne considèrent plus l'Église orthodoxe comme une concurrente ou un adversaire. C'est pourquoi ils l’aident de toutes les manières à établir ses paroisses en Occident. Ils lui donnent leurs églises afin que les orthodoxes puissent servir les liturgies sur des autels catholiques, ce qui aurait été inimaginable avant.




Liturgie orthodoxe dans la Chapelle Palatine, à Palerme.

Soit dit en passant, le printemps dernier, il y avait une délégation de Russie présente à une célébration en Sicile, commémorant l'aide apportée par des soldats russes aux victimes du grand tremblement de terre de Messine en 1908. Les membres du clergé russe présents ont été invités à servir la Liturgie de la congrégation orthodoxe locale dans la Chapelle Palatine de Palerme.

Ah, c’est bien. Les Russes célèbrent continuellement des Liturgies solennelles dans la cathédrale Saint-Nicolas à Bari. J'y ai vu une Liturgie célébrée par un métropolitain de Russie, environ 20 prêtres, avec un grand chœur. Et j'ai pensé, "C'est la liturgie requise par cette belle cathédrale. Mais quand ce fut fini, la messe en latin a commencé... et on a envie de pleurer. Vous voulez demander: "Que faites-vous ici?"
Dans un sens, c'est quelque chose hors de l'ordinaire, mais cela montre que de nombreux catholiques ne sont plus sûrs qu'ils ont raison.




Cathédrale Saint-Nicolas de Bari, en Italie.

Parmi ceux qui sont hésitants, pensez-vous qu'ils pourraient aller dans le sens de l'Orthodoxie, ou pourraient-ils au contraire tout abandonner?

La seule façon dont je vois ceci arriver, c'est que s’ils se tournent vers leur propre orthodoxie, parce que si Dieu opère un miracle sans précédent qui tourne tout le monde vers l’Orthodoxe byzantine, il y a toute une culture à l'œuvre pour l'empêcher. Ce n'est pas juste une question de textes, ou de formules.

Mais ils doivent retourner à leur propre orthodoxie, à leurs propres traditions. Pendant toutes ces années, quand j'ai écrit mes petits livres, mon but était le suivant: en tant que moine, aider les gens à avoir une vie spirituelle, à redécouvrir, à réintégrer leur propre héritage spirituel, qui est bien sûr le même que le nôtre, parce que nous avons les mêmes racines.

Mais le succès de mon entreprise, au moins parmi les moines, est proche de zéro. Surtout parmi les moines. Les livres sont lus par la plupart des laïcs, et non par des prêtres et des moines. Les moines sont ceux qui pratiquent le yoga, le zen, le reiki, et ainsi de suite. Quand vous dites cela aux moines russes ils sont choqués, ils ne peuvent pas imaginer ce qui se passe. Je ne les juge pas; Dieu merci, c’est notre Seigneur qui jugera le monde et pas moi. Mais cela signifie que les gens ne sont pas à la recherche d'une solution, d’une réponse dans leur propre tradition. Ils sont à la recherche à l'extérieur de celle-ci, dans les religions non chrétiennes.

Pour moi, les moines catholiques qui pratiquent la méditation Zen sont comme les moines zen qui prient le Chemin de Croix. C’est complètement absurde. Dans le bouddhisme, la souffrance a une origine différente; elle est surmontée d'une manière différente de la chrétienté. Il n'y a pas de Sauveur crucifié. Pourquoi devraient-ils méditer sur les Stations de la Croix? Bien sûr, ils ne le font pas.

Et comment un moine chrétien, qui croit en un Dieu personnel, pourrait-il prier dans l'univers impersonnel du Zen?

Dans les monastères, ils ont des jardins zen... mais pourriez-vous imaginer le Chemin de Croix dans un monastère Zen? Les moines bouddhistes à genoux devant les stations? C'est inimaginable.

Ils ont comme perdu leur identité propre.

Mais ce qui est si frappant, c'est qu'ils ne cherchent même pas à creuser leur propre terrain, pour trouver leurs propres racines, la source, qui a été comblée par des ordures. Ils semblent convaincus qu'il n'y a rien là, et qu’il n’y a jamais rien eu.

Nous devons donc chercher cette source aussi. Je me souviens très bien de ma jeunesse monastique: il y avait ceux dans le monastère qui estimaient qu'il n'y avait rien, que tout était sec. Puis vint un maître zen, un jésuite (très bien connu, il est mort il y a longtemps), et ce fut une révélation. Au moins, c'était quelque chose de spirituel... Ils n'avaient vu que le formalisme. Grâce à Dieu, j'avais découvert les saints Pères et la littérature monastique primitive avant mon arrivée au monastère. Ce n'était pas le monastère qui m'a enseigné. J'ai continué ma recherche dans le monastère.

A Chevetogne?



Abbaye de Chevetogne, Belgique.

Oui. J'y suis allé parce que cela semblait plus proche de ce que j'ai découvert en Grèce. Pour dire la vérité, j'ai été envoyé là-bas. J'étais entré dans une abbaye bénédictine en Allemagne. Mon maître des novices, l'abbé, un saint homme, m'aimait beaucoup, et il pouvait voir que je n'étais pas au bon endroit. Il a sacrifié son novice prometteur et il l'a envoyé à Chevetogne, pour voir si cela était plus approprié.

Quand j'ai fait ma profession monastique lui-même est venu me rendre visite. C’était un saint homme. Mon confesseur, moine trappiste, a également été un saint homme. J'ai eu la chance de rencontrer plus d'un saint homme, même en Occident. Ils existent encore.

Je sens que mon propre chemin c’est de prouver, même pour les orthodoxes, qu'il est possible, même dans la tradition occidentale, de redécouvrir un terrain d'entente, et d’en vivre. Vous pouvez le faire, non  par vous-même, bien sûr, mais seulement avec la grâce de Dieu. Mais je suis arrivé au point où je ne pouvais plus supporter de n'être qu’en communion spirituelle avec l'Eglise orthodoxe si proche de mon cœur. Je voulais une communion sacramentelle réelle. Par conséquent, je l'ai demandée.

Croyez-vous que, sur ce chemin où l’on creuse jusqu'aux racines de sa propre tradition occidentale, certains se sentiront obligés inévitablement de passer à l'étape que vous avez franchie?

C’est difficile à dire, car il ne serait pas techniquement possible pour tout le monde de le faire. En Occident, l'Église orthodoxe n'était pas si bien représentée. Maintenant, c’est en train de changer. J'ai beaucoup d'amis qui suivent le même chemin, ils sont "orthodoxes", mais pas d'une manière confessionnelle. Je ne sais pas s’ils deviendront jamais orthodoxes. Ma propre expérience m'a appris que vous ne trouverez pas toujours de l'aide du côté orthodoxe.

Le prosélytisme n'est pas normalement orthodoxe, et vous ne trouverez parfois même pas de l'aide concrète. J'ai même été découragé. C’était un théologien bien connu (je ne dirai pas qui)... j'étais jeune étudiant, et il m’a littéralement interdit à moi, et à d'autres moines de Chevetogne de devenir orthodoxes. Il a dit, non! Vous ne devez pas devenir orthodoxes! Vous devez souffrir dans votre chair le drame de la séparation. Je l'ai fait, parce que je n'avais pas d'autre moyen.

Je me suis adressé un autre métropolite orthodoxe russe pour avoir de l'aide: il ne m'a pas aidé. Il m'a repoussé. Et c'était la volonté de Dieu. Au bon moment, tout est allé vraiment bien. Vraiment. Comme une lettre à la Poste. Mais avant, cela semblait impossible.

Je suis sûr que tout se passe selon la volonté et le plan de Dieu, mais pensez-vous que peut-être les orthodoxes devraient fournir davantage d'encouragement à ceux qui sont en recherche? A ceux qui sont en train de creuser profondément, mais qui n’arrivent pas aux racines?

Ils devraient mieux connaître leur propre foi, et être capables de répondre à des questions. Ils ne devraient pas critiquer tout et tout le monde.

Comme de nombreux convertis sont enclins à le faire.

 Oui, les convertis sont les juges les plus sévères. Mais, oui, ils devraient être en mesure de répondre à des questions essentielles. Cependant, je parle de ma propre expérience, en Suisse. Je suppose que c'est différent en Amérique, où il y a des centaines d’églises différentes, des dénominations protestantes, et elles sont tous égales, pour ainsi dire. Il existe également, malheureusement, des dizaines d’Eglises orthodoxes.

Oui, l'Amérique a le problème inverse: trop de choix.

C’est une source de confusion.

Malgré cela, il est encore difficile pour certains Américains orthodoxes d’aller de l'avant et de dire: "Ceci est la véritable Église."

Néanmoins, c’est plus facile en Amérique parce qu'il n'y a pas d’Église "dominante". Ce n'est pas comme en Italie, en Espagne ou même en Allemagne, où il y a deux Églises dominantes, la catholique et la protestante. Côte à côte, ou l'une sur l'autre ; en fonction de comment vous le voyez, l'Eglise catholique est une confession dominante. Toute activité orthodoxe serait mal reçue, je suppose, d'autant plus qu’ils dépendent de la bonne volonté de l'Église catholique. Pour obtenir une église, pour célébrer, lorsque vous êtes trop pauvres pour construire votre propre église, vous avez besoin de la bonne volonté des évêques catholiques. Mais je pense que la situation en Amérique est différente.

Bien sûr, l'Eglise catholique est puissante en Amérique, mais en Amérique du Nord, ils sont entrés initialement dans un milieu protestant, anglo-saxon. Néanmoins, l'Eglise catholique a amené de nombreuses œuvres de bienfaisance, des hôpitaux, des écoles en Amérique, bien que beaucoup de gens oublient cela.

Oui, mais ils ne devraient pas. Quoi qu'il en soit, je suis contre toute forme de prosélytisme, mais nous avons à répondre à des questions, à dire comment les choses sont, si les gens veulent savoir. Dieu appelle tout le monde en ce, disons, "bon endroit."

Une dernière question. Les populations locales qui ne sont pas orthodoxes viennent-elles jamais passer dans votre monastère et vous questionner à ce sujet?




Père Gabriel Bunge. Mégaloschème.

La population locale me connaît depuis trente ans, mais la vie monastique qui est mienne fut toujours très spécifique; et parce qu'ils ne connaissent pas les moines, il n'y a pas de moines (il y avait des frères franciscains là-bas, qui ne sont pas des moines), ils se sont toujours demandé quel genre de frères que nous étions.

Nous étions vêtus de noir, nous avions la barbe, nous avions l’habitude de porter des cuculles, et nous semblions assez démodés. Leur propre saint local du Ve siècle était également habillé comme nous, mais ils ne le connaissaient plus. Ils savaient que nous étions très proches de l'Orient chrétien, des saints Pères, et que ce que je dis aujourd'hui n'est pas différent de ce que j'ai toujours dit. C'est une chose que les gens ont remarqué quand je suis devenu orthodoxe.

Une dame, une simple femme au foyer sans formation universitaire, qui savait que nous sommes devenus orthodoxe, a déclaré, "Je veux juste que vous sachiez que vous serez toujours notre Père Gabriel, et vous faites ce que vous nous avez toujours appris à faire : à revenir à nos racines. L'Eglise orthodoxe est juste comme elle était au commencement."

Donc, une personne simple sans études théologiques peut en comprendre le sens. Ils n'ont pas été choqués. Il n'y avait pas d'opposition contre nous. Il arrive parfois, alors que nous marchons dans les rues, que les gens disent: "Père, je peux vous poser une question?" Je dis, d'accord. "Êtes-vous un moine orthodoxe?" Je dis, oui. "Bravo!"

Ils ne sont plus habitués à voir des moines. Les seuls moines qu'ils voient sont des moines orthodoxes. Les frères franciscains portaient des vêtements profanes, de sorte que si vous ne les connaissiez pas personnellement, vous ne saviez pas qu’ils étaient frères. Mais les moines orthodoxes doivent toujours être identifiés comme tels. Et pour ces gens, ce n'est pas une provocation. Ils se sentent renforcés. Ils disent, très bien! Bravo! Je dois dire que je ne m'attendais pas à cette réaction.

Quand je fus intronisé comme higoumène de mon monastère (un bien grand mot pour une petite réalité), il y avait plusieurs catholiques présents, beaucoup d'entre eux moines bénédictins. Ils ont demandé s'ils pouvaient venir; ils voulaient être là. Ils étaient présents à la Liturgie orthodoxe, et je les ai présentés à l'évêque, qui les reçut aimablement. Cela n'a pas été perçu comme un acte d'hostilité contre eux, ou contre l'Église catholique, mais plutôt comme la conséquence finale de ce que j'avais toujours enseigné.

Ils pouvaient voir votre intégrité dans ce domaine.

Beaucoup d'entre eux souhaiteraient même faire la même chose, mais ils sont trop liés au monde dans lequel ils vivent; ou bien leur connaissance de l'Orthodoxie, de la tradition apostolique, est trop pauvre. Donc, nous devons revenir à nos racines.

Version française Claude Lopez-Ginisty
D’après
PRAVOSLAVIE.RU
http://orthodoxologie.blogspot.fr/


NOTES :

 [1 Les 12 églises romanes de la vieille ville de Cologne vont du IVème au XIIIème siècle. Le style Roman combine les traits des bâtiments romans et byzantins.

[2] Père Gabriel [Bunge] : Vases d’Argile publié par Spiritualité Orientale/ Bellefontaine

[3] Johannes Haller :16 octobre 1865–24 décembre 1947.

[4] Réné-Francois Guettée (1er décembre 1816–10 Mars, 1892). Après son étude complète de l’Histoire de l’Eglise, le prêtre catholique romain Guettée, fut de plus en plus déçu par l’Eglise dans laquelle il était né, et il fut finalement reçu dans l’Eglise orthodoxe russe sous le prénom de Wladimir. Voir aussi http://fr.wikipedia.org/wiki/Wladimir_Guettée
et http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5773595r

La plupart des livres de Père Wladimir sont à télécharger en ligne sur google books. A monumentale Histoire de l’Eglise a été éditée par Le monastère orthodoxe de Lavardac

[5] Azbuka.ru, encyclopédie du Christianisme  Orthodoxe en ligne, définit “плотское мудрование“ (plotskoe mudrovanié) comme "la manière de penser d’un homme déchu."

[6] L’Abbaye de Chevetogne, aussi connue sous le nom de  Monastère de la Sainte Croix, est un monastère Catholique romain Bénédictin situé dans le village de  Chevetogne,  municipalité of Ciney, Province de Namur, à mi-chemin entre Bruxelles and Luxembourg. Elle fut fondée en 1939. Le monastère a deux églises, une de rite Latin et une autre de rite Byzantin.

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samedi 4 août 2012

DEVENIR ET RESTER UN CHRÉTIEN ORTHODOXE


DEVENIR ET RESTER UN chrétien orthodoxe
Exposé donné lors d'un pèlerinage orthodoxe à Felixstowe en août 2001

INTRODUCTION
Nous entendons parfois des gens raconter comment ils en sont venus à rejoindre l'Eglise orthodoxe. Bien que chaque histoire soit intéressante, et parfois même extraordinaire, je pense que les histoires racontant comment des gens sont restés de fidèles chrétiens orthodoxes malgré les tentations seront de plus grande utilité. Comme il est écrit dans l’évangile: "C'est à votre constance que vous devrez votre salut" (Luc 21,19).

De plus, je n'ai pas intitulé cet entretien "Comment entrer dans l'Eglise orthodoxe" mais "Comment devenir et rester un chrétien orthodoxe." Car rejoindre l'Eglise orthodoxe ou devenir un membre de l'Eglise orthodoxe, cela concerne des changements externes, et ce n'est pas la même chose que "devenir un chrétien orthodoxe," qui concerne des changements intérieurs. Et rester un chrétien orthodoxe est encore plus important, c'est pourquoi j'ai consacré 3 fois plus de temps à cette partie-là qu'à comment devenir chrétien orthodoxe.


DEVENIR orthodoxe – CONVERSION ET INTÉGRATION
Définissons d'abord nos termes en parlant d'un nombre de mots qui sont utilisés dans ce contexte. Tout d'abord, il y a la phrase nulle "orthodoxe de naissance." Cela n'existe pas. Personne n'est "né orthodoxe", nous sommes tous nés païens. C'est pour cela que nous exorcisons d'abord puis baptisons. Plus acceptables sont les termes, "né dans une famille orthodoxe" et "orthodoxe depuis le berceau". Il est intéressant de noter que les gens qui utilisent avec condescendance des termes comme "orthodoxe de naissance" appellent les enfants des "convertis"… des "convertis".

Ensuite il y a le mot "converti." Lorsque des gens disent qu'ils sont convertis, je leur demande d'abord : "Convertis à quoi?" Au folklore grec? A l'alimentation russe? Au pharisaïsme? A la nostalgie d'un anglicanisme ou d'un catholicisme-romain démodés? A un passe-temps intellectuel de syncrétisme?

Il est vrai, en un sens, que nous sommes tous, toujours, des convertis, parce que nous avons tous à constamment nous convertir au Christ. C'est le sens du Psaume 51. Le roi-prophète David aussi fut un converti, un "né de nouveau", après son grand péché. Hélas, le mot "converti" n'est en général pas utilisé dans ce sens spirituel mais dans un sens séculier. J'espère que quand les gens s'appellent eux-mêmes "convertis", ils veulent dire qu'ils sont convertis au christianisme (qui est le mot correct pour orthodoxie). J'espère aussi que quand ils disent qu'ils sont "convertis", cela signifie qu'ils ont été très récemment reçus dans l'Eglise. Hélas, je dois admettre que ce n'est pas toujours le cas. Les années passant, j'ai rencontré des gens qui étaient entrés dans l'Eglise orthodoxe dix, vingt, trente ans auparavant voire plus, et qui étaient encore des "convertis" et même qui s'appelaient eux-mêmes "convertis". Et ceci même dans le cas de certains clercs, prématurément ordonnés.

Cela me dépasse, car cela signifie que même après des années comme membres "de nom" de l'Eglise orthodoxe, ils ne sont pas encore devenus chrétiens orthodoxes, ils n'ont pas encore intégré l'Eglise, ils n'ont pas encore grandit naturellement dans l'orthodoxie, et il ne mènent toujours pas un genre de vie orthodoxe, ils n'ont pas encore acquis cet instinct d'orthodoxie, qui signifie que l'orthodoxie est leur unique demeure spirituelle, qu'elle est leur os et leur sang, qu'ils respirent l'orthodoxie parce que leurs âmes sont orthodoxes. Ils souffrent de l'affliction spirituelle du "convertitisme". Ils sont restés néophytes. Ils n'ont accompli que ce que le diable voulait qu'ils accomplissent – être incomplets. C'est pourquoi les Russes, faisant un jeu de mot sur le mot russe "konvert", qui signifie une enveloppe, disent plutôt vrai en parlant de certains convertis : "le problème avec le 'konvert', c'est qu'il est soit souvent vide, ou souvent décollé."…

Il peut y avoir bien des raisons à cet état de convertitisme. Ce peuvent être des gens qui sont rentrés dans l'Eglise orthodoxe et n'ont pas trouvé de paroisse où aller, au moins avec des offices dans une langue qu'ils pourraient comprendre. Par exemple, j'ai rencontré des gens qui avaient été orthodoxes depuis quarante ans mais n'avaient jamais participé à une vigile pascale dans leur propre langue! J'ai rencontré des gens qui étaient orthodoxes depuis cinq ans et n'avaient jamais assisté à la moindre vigile pascale, parce que leur communauté orthodoxe locale n'a que dix liturgies par an et uniquement des samedis matin ! J'ai rencontré des gens qui étaient orthodoxes depuis soixante ans et n'avaient jamais été à des vêpres ou un office de vigile! En d'autres mots, de telles personnes n'ont jamais eu l'opportunité d'apprendre et de s'intégrer. Cependant, il y a malheureusement aussi d'autres raisons pour lesquelles des gens ne s'intègrent pas dans la vie de l'Eglise.

En principe, le clergé ne devrait recevoir quelqu'un au sein de l'Eglise orthodoxe que pour des raisons positives. Le fait est qu'il y a des gens qui souhaitent rejoindre l'Eglise orthodoxe pour des raisons négatives, par exemple par dégoût pour une Eglise ou un membre de son clergé. C'est de la psychologie, pas de la théologie, et en plus, pas très saine, ni très chrétienne, comme psychologie.

Je me souviens comment dans les années 1970, celui qui est à présent l'évêque Kallistos [Ware] me raconta comment un groupe de convertis lui avaient demandé d'écrire un livre dénonçant toutes les hérésies de l'anglicanisme. Les convertis en question, et ils étaient en effet convertis, étaient bien entendu tous des ex-anglicans! Ils n'avaient pas compris que leur motivation, à tous, provenait de leurs problèmes psychologiques personnels, de leur réaction, qu'ils étaient occupés à masquer derrière leur zèle passionné. C'est fort justement que l'évêque Kallistos refusa d'écrire quelque chose de négatif. En tout cas, aucun orthodoxe n'aurait acheté le bouquin, parce qu'il n'aurait pu être de quelqu'utilité que ce soit pour des néophytes ex-anglicans. Ce fut un livre en moins à réduire en pâte !

Habituellement, un prêtre sait découvrir si les motivations de ceux qui souhaitent rejoindre l'Eglise orthodoxe sont négatives rien qu'en attendant de voir si ces gens viennent aux offices religieux. Habituellement, ces gens super-zélés qui aiment lire à propos de la foi ou parler de la foi dans des forums ou ailleurs, sont ces mêmes personnes qui font de l'absentéisme à l'église. Leur zèle se passe tout dans la tête ou dans leurs émotions, pas dans leur cœur et âme, et dès lors pas dans leur vie et leur pratique.

Ensuite, il y a ceux qui ont été attirés à l'Eglise par une découverte durant un voyage. J'appelle ces gens des "orthodoxes de vacances." Leur attirance n'est souvent pas vers le Christ, mais vers une culture étrangère et exotique – et plus exotique c’est, mieux c'est ! Menant une vie très monotone, l'Eglise orthodoxe leur donne quelque chose pour rêver, habituellement leurs prochaines vacances en Crête ou quelque part du genre. A nouveau, un prêtre sait facilement découvrir si leur intérêt est sérieux en regardant s'ils viennent à l'église. En général, ils ne viennent pas, parce qu'ils ne sont pas en vacances! Hélas, certains d'entre eux ont été reçus dans l'Eglise par des prêtres manquant de discernement, dans leur lieu de villégiature, que ce soit en Roumanie, Russie, Grèce, Chypre, au Mont Athos ou ailleurs. Ne connaissant rien de la foi orthodoxe, ils se présentent sur le pas de votre porte et vous avez à leur expliquer que bien qu'ils soient membres de l'Eglise orthodoxe, ils ne sont en réalité pas encore devenus orthodoxes. Souvent, de toute manière, de telles personnes peuvent bien vous téléphoner, mais en général ne viendront jamais à un office à l'église, parce qu'ils auront cessé de pratiquer avant de s'être préparés à venir à l'église.


Ensuite il y a ces gens qui viennent avec leur propre agenda, souvent des "je-sait-tout", qui ont lu tous les livres existant sous le soleil, mais n'ont pas encore la moindre idée de la lettre A de l'ABC chrétien. Et ils arrivent avec leurs desiderata qu'ils souhaiteraient imposer! "Oui, je veux rejoindre l'Eglise orthodoxe, mais à condition qu'elle ait d'abord été 'réformée' et 'modernisée'!" - "Oui, c'est bon ainsi, mais je voudrais qu'on rajoute quelques hymnes occidentaux avant le Canon!", ou "Je ne rejoindrai l'Eglise orthodoxe que lorsqu'elle célébrera Pâques en même temps que ma tante Suzanne qui est protestante!", ou "Tout est parfait sauf que vous utilisez beaucoup trop de cierges. Retirez ces cierges et je rejoindrai l'Eglise orthodoxe." - "Je ne deviendrai orthodoxe que si vous avez une icône de S. François d'Assise!" - "Je ne rejoindrai l'Eglise orthodoxe qu'à condition que tout le monde y vote pour le parti politique XYZ et aille en vacances en Toscane!". Ce sont peut-être des exemples extrêmes, mais ce sont des exemples authentiques. Ce sont tous des exemples de manque d'humilité. Aucun prêtre ne devrait recevoir des gens pareils au sein de l'Eglise pour la simple raison qu'ils n'aiment pas et n'acceptent pas l'Eglise et son Maître le Christ. Il n'y a qu'un seul critère pour entrer dans l'Eglise orthodoxe, c'est parce que vous êtes convaincus que c'est pour votre salut personnel, pour votre survie spirituelle, parce que c'est la sainte volonté de Dieu pour vous, parce que vous savez que c'est votre demeure spirituelle, et que quelqu'en soit le prix, vous ne pourrez jamais être rien d'autre.

Récemment, un prêtre qui avait reçu des gens dans l'Eglise au cours des vingt dernières années me raconta que la liste de gens qu'il avait reçus et qui avaient fait défection était plus longue que celle de ceux qu'il avait reçus et qui avaient persévéré. Ce prêtre est relativement prudent quand il s'agit de recevoir les gens, mais je connais deux autres paroisses où la liste des défections est au moins vint fois plus longue que celle des persévérants. Dans les deux cas, je dois admettre que c'est la politique de la paroisse qui est à remettre en cause. Présentez-vous y et demandez, et vous serez automatiquement reçus dans l'Eglise endéans les deux semaines, sans la moindre instruction.

Mais pourquoi alors est-ce que des gens abandonnent la pratique de la foi à laquelle ils ont choisit d'appartenir de leur plein gré? Si nous examinons cette question, peut-être pourrons-nous apprendre quelques leçons qui sont utiles pour nous et qui pourrons nous aider à rester un fidèle orthodoxe.

Tout d'abord, nous devons nous examiner nous-mêmes. A quoi sommes-nous en fait attachés dans l'Eglise? Il y en a qui disent : "C'était si merveilleux à l'église aujourd'hui! Le chant était si beau, l'encens sentait si bon!" Des paroles pareilles me font penser qu'il est peu probable que cette personne revienne. De telles personnes semblent avoir un feu intérieur qui éclate dans un jaillissement d'enthousiasme et d'émotion. Mais comme tous les feux vifs, ils brûlent vite et ne laissent que des cendres froides. Cet attachement aux apparences et à l'exotisme est dangereux, parce que nous passons à côté de l'essentiel.

L'attachement aux apparences peut s'étendre aux vêtements, langues, nourriture et folklore étrangers. Je me souviens d'une paroisse russe en Belgique, on savait directement qui y étaient les convertis : les hommes portaient des barbes de paysans russes du XIXe  siècle, et les femmes portaient des longues jupes sans élégance et semblaient porter une nappe de table sur la tête. Vous saviez qui étaient les Russes parce qu'ils étaient habillés normalement. Dans une paroisse grecque ici, il y avait deux prêtres, un Grec et un converti. Vous reconnaissiez directement qui était le converti parce qu'il portait d'énormes robes à large manches et un énorme chapeau-cheminée sur sa tête ; le Grec ne portait qu'une tunique. Dans une autre paroisse russe, les Russes parlaient toujours de chanter, de Noël et de Pâques, mais les "convertis" (et c'est bien ce qu'ils étaient) parlaient de "psalmodier" et "la Nativité" et "Pascha." Un vrai Russe, né en Union Soviétique, me raconta un peu cruellement pourquoi il aimait le converti de sa paroisse "parce qu'il me fait marrer avec tout son folklore." Le zèle non-éclairé est toujours ridicule.


Le zèle doit être canalisé afin d'atteindre quelque chose de positif. J'ai un ami Chypriote grec, né et élevé à Londres, qui me raconta que son plat préféré était le steak et la tourte aux rognons, et que c'était la première chose qu'il mangeait à Pâques lorsque le jeûne était finit. Je lui ai demandé s'il mangeait parfois dans un restaurant grec. Il répondit : "Oh non, ça c'est juste bon pour les Anglais." Il me raconta aussi comment à Londres, dans les mariages entre Chypriotes, les invités avaient l'habitude d'attacher des billets de banque aux vêtements du nouveau couple, une sorte de cadeau de mariage. Lorsque pour la première fois il vit un mariage à Chypre, alors qu'il avait 25 ans, les gens là-bas ne firent pas cela. Pourquoi? Parce qu'ils avaient cessé de le faire dans les années 1960, considérant cela comme une sorte de coutume paysanne primitive. En d'autres termes, ils avaient cessé de le faire après que la plupart de leurs compatriotes Chypriotes grecs avaient émigré à Londres, mais ceux à Londres avaient conservé la vieille coutume des années 1950. Et voilà que les convertis veulent imiter cette coutume morte !

A cet égard, j'ai rencontré récemment un autre "converti" qui venait de rentrer de vacances en Grèce, et en parlait avec beaucoup d'enthousiasme comme étant une "terre sainte" pleine de "saintes personnes," parce que "les orthodoxes sont saints". Hé bien, je ne peux que supposer qu'il a dû passer tout son séjour dans d'excellents monastères – en passant, tous les monastères ne sont pas excellents. Je recommanderais à de telles personnes d'aller visiter les prisons grecques. Elles sont pleines d'orthodoxes – des voleurs, des assassins, des violeurs, des proxénètes, des escrocs orthodoxes. Vous pouvez le dire, ils sont tous orthodoxes! Voyez-vous, la nature humaine est la même dans le monde entier.

Ce que je veux dire c'est que si nous nous attachons aux apparences, alors nous devrions d'abord nous demander à nous-mêmes : à quelles apparences sommes-nous donc attachés? Si nous ne faisons pas preuve de discernement, nous pourrons en effet avoir l'air fort bête. Toutes les apparences ne sont naturelles que si elles reflètent ce qui est en nous. Si le christianisme orthodoxe est en nous, alors nos apparences seront celles de tout chrétien orthodoxe. Nous gagnerions certainement à prendre l'habitude de visiter d'autres paroisses orthodoxes, des pays où il y a beaucoup d'églises orthodoxes, observant et analysant notre aspiration à l'authenticité. La pire des choses ce sont ces petites communautés de "convertis", refermées sur elles-mêmes, et qui ne voient jamais rien d'autre. Elles peuvent finir par avoir des pratiques qui n'existent nulle part ailleurs sur terre, et cependant penser être "plus orthodoxes" que qui que ce soit d'autre! A nouveau, l'humilité est la solution pour guérir cette maladie, et l'humilité commence avec le réalisme, pas avec la fantaisie. Aucune spiritualité n'a jamais été fondée sur de la fantaisie. Sans une sobre humilité, il y a toujours l'illusion, qui est suivie par le découragement et la dépression. C'est la loi spirituelle.

Voir la réalité d'églises orthodoxes est un excellent remède contre la maladie des fantaisies. Se rappeler que certaines Eglises orthodoxes sont des Eglises d'Etat, et que bien d'autres ont des mentalités d'Eglise d'Etat. Une expérience qui donne à réfléchir, c'est la rencontre avec un certain nombre de ces diacres, prêtres et évêques qui se vantent de combien "ils gagnent" comme salaire, qui sont "hors service" à partir de 17h et les lundis et jeudis, et qui ne peuvent dès lors pas y célébrer de funérailles, qui disent qu'être dans le clergé c'est un bien meilleur boulot que ce qu'ils auraient autrement dû faire parce qu'ils n'étaient pas trop brillants à l'école et que l'alternative c'était être larbin dans une usine. .. Mais c'est la réalité. Le contact avec cette réalité peut être de grand secours pour mettre un terme au zèle non-éclairé, aux ghettos de convertis, à tout ce que j'appelle "l'effet de serre". Cela ramène les gens les pieds sur terre, et cela leur rappelle que c'est là où il devrait se trouver, car notre religion est la religion de l'Incarnation. Ce que les autres pensent et font, ce ne sont pas nos affaires, notre tâche c'est le salut de notre propre âme.

A cet égard, une des principales raisons pour laquelle certains convertis ne cessent pas d'être des convertis et ne deviennent pas orthodoxes, c'est parce qu'ils n'ont pas de travail. Le besoin de gagner votre pain quotidien, d'être avec d'autres personnes, est un excellent moyen pour que les gens commencent à vivre leur foi (au lieu de juste y réfléchir). Ceci peut éviter ce qu'on appelle les tentations de la gauche et de la droite. Les tentations de gauche sont le laxisme, la faiblesse, le compromis, l'indifférence. Les tentations de droite sont : juger sévèrement les autres, le zèle méprisant du Pharisien, "le zèle non-éclairé." Ces tentations sont d'un danger équivalent et doivent être autant combattues les unes que les autres. Toutes amènent à un gaspillage d'une quantité énorme de temps et d'énergie dans des distractions telles que la discussion sur des problèmes sans intérêt genre l'œcuménisme, plutôt que de prier. Vivre dans la société est le moyen qui nous permet d'apprendre à nous connaître nous-mêmes, voir nos défauts et éviter de nous fourvoyer dans des problèmes théoriques. 

Certains sont vraiment imbus d'eux-mêmes! Certains sont vraiment pleins de suffisance et se gonflent. D'abord – si vous le leur permettez – ils vont vous détailler l'histoire de leur vie, et ensuite ils vont vous raconter les derniers ragots à propos du prêtre X, de l'évêque Y, et ensuite de la juridiction Z. Et cela quand bien même ils ne connaîtraient pas l'ABC de la foi d'un enfant. Cependant, le fait est que le christianisme, et c'est ce dont nous parlons, ce n'est rien de tout cela. Si vous n'avez pas de contact avec la réalité, alors vous n'apprendrez jamais les choses réelles. La vie de l'Eglise n'a rien à voir avec toute cette absurdité. Il n'y a rien de plus ennuyeux que de discuter de la personnalité et des activités d'autrui, clergé ou laïc, sauf bien sûr du péché les concernant, car le péché est toujours ennuyeux, c'est toujours la même chose. Posez la question à quelqu'un qui écoute des confessions !

La vie d'Eglise, c'est : qui va faire le café? Qui va faire la vaisselle? Qui va s'occuper des fleurs? Qui va tondre la pelouse? Qui va préparer et cuire les prosphores? Qui va nettoyer les toilettes? Saint Nectaire accomplissait cette dernière tâche alors qu'il enseignait à Athènes, quand bien même il portait l'imposant titre de "métropolite de la Pentapole". Alors comment pourrions-nous nous en plaindre? Après tout, c'est une des premières tâches confiées aux novices dans les monastères !

Bien entendu, ce ne sont pas les principales tâches dans la vie de l'Eglise. Continuons :

La vie d'Eglise, c'est : Qui va apprendre à chanter? Qui va venir à tous les offices à l'église? Qui va respecter tous les jeûnes de l'Eglise? Qui va lire chaque jour ses prières matinales et vespérales? Qui va se préparer consciencieusement pour la confession et la communion? Qui va lire tous les jours les lectures prévues de l'évangile et de l'épître? Et en fait, si vous voulez la réalité brute, qui choquera certains "convertis": la vie d'Eglise c'est aussi: qui paiera les factures? Oui, la vie d'Eglise, cela concerne l'engagement, la chose qui manque le plus dans notre culture actuelle, tiédasse et médiocre. Etre un chrétien, et je vous le rappelle, c'est tout ce que le mot "orthodoxe" signifie, c'est très difficile. Depuis le Christ, personne n'a jamais dit autre chose. Sans un engagement ferme, nous ne resterons jamais orthodoxes. Etre chrétien, c'est aimer Dieu et aimer son prochain. Si nous ne sommes pas préparés ne fût-ce qu'à l'essayer et le mettre en pratique, alors ça n'ira jamais. Malheureusement, certains pensent qu'être un chrétien orthodoxe – je sais, c'est un raisonnement vide, un cercle vicieux – ça ne concerne pas l'amour de Dieu et de son prochain. Ils pensent qu'il s'agit de lire des bouquins, d'avoir des opinions, de condamner autrui, de manger de la nourriture étrange, d'être intolérant, ou de porter des vêtements bizarres. Notre Seigneur n'a jamais rien dit de tout cela. Il a dit : "Je vous donne un commandement nouveau: Aimez-vous les uns les autres" (Jean 13,34). Le fait est que tous les chrétiens étaient autrefois chrétiens orthodoxes, mais la plupart n'ont pas compris et ont chuté.

Le christianisme orthodoxe, ce n'est pas être reçu dans l'Eglise orthodoxe et puis dire : "Ça y est, j'y suis arrivé." C'est entrer dans l'arène, c'est se trouver sur la croix. J'ai souvent entendu des anglicans dire: "Je sais que l'orthodoxie, c'est l'authentique, mais je n'y parviendrais jamais." Je suppose que cela a au moins le mérite de l'honnêteté. Je pense toujours à ces paroles de ce saint prêtre, Clément d'Alexandrie, au IIIe siècle: "Si l'homme n'est pas couronné par le martyre, veillez à ce qu'il ne soit pas loin de ceux qui le sont." La solution, c'est de lire l'évangile selon saint Jean, d'avoir une règle de prière quotidienne. "Le Royaume des cieux est pris par la force", dit l'évangile. 

La nostalgie se définit par un attachement au passé. Ce n'est pas chrétien, quand bien même nous trouverions naturel et humain d'avoir de l'indulgence envers nous-mêmes de temps à autre. Le problème est que cela nous détourne de vivre dans la réalité du temps présent, ce que nous sommes supposés faire. Certains par exemple vous diront qu'ils ne peuvent pas rester orthodoxes parce que cela signifie qu'ils ne pourraient plus faire ce qu'ils avaient l'habitude de faire – aller au bistrot les samedis soirs, ne plus manger de viande les dimanches durant les jeûnes. D'autres vous diront qu'ils trouvent non-hygiénique le fait d'embrasser des icônes, des reliques, la main du prêtre (et même prendre la communion) – ils n'ont jamais eu l'habitude de le faire. On se demande pourquoi de telles personnes se sont donné la peine de venir ici !

Oui, je comprends les problèmes des mariages mixtes, les problèmes de régime alimentaire, le problème de rendre visite à des parents qui ne sont pas orthodoxes, le problème des calendriers. Alors, voici deux choses. La première, l'Eglise n'est pas un bâton qui est là pour nous décourager. Mais souvent, les gens se fabriquent leur propre bâton pour se battre eux-mêmes. Si nous rendons visite à un parent durant une période de jeûne et qu'il nous offre de la nourriture non-carémique, l'Eglise ne nous dit pas d'être des bigots auto-satisfaits et de refuser. Elle nous dit d'être humbles. Certains disent : "Je ne peux pas manger cela car je suis saint." Oh oui, nous avons tous entendu cela, sinon dans ces termes-là, au moins dans cet esprit. Si l'oncle Alfred de votre épouse est terriblement malade, cloué sur son lit d'hôpital et désespérément seul et que la seule solution pour lui rendre visite, c'est le dimanche matin, alors l'Eglise nous dit d'aller lui rendre visite. C'est mieux que de refuser d'emmener votre épouse parce que vous avez besoin de la voiture pour aller "à mon église" et puis avoir une querelle familiale. Le bon sens commun et le discernement dans nos choix sont essentiels.

En ce qui concerne les mariages mixtes, le discernement est vital. J'ai vu des "convertis" orthodoxes harceler et harceler leur conjoint pour devenir membre de l'Eglise orthodoxe. Le résultat est toujours négatif. D'un autre côté, j'ai vu des gens attendre patiemment, 10, 20 ou 30 ans durant, sans ne fût-ce que mentionner la possibilité d'entrer dans l'Eglise orthodoxe, et pour finir, l'autre conjoint demandait spontanément à y entrer. C'est l'exemple de patience chrétienne du conjoint qui avait converti.

Dans les petites paroisses anglaises de l'Eglise orthodoxe, certains des problèmes d'isolement rencontrés par beaucoup qui se joignent à l'Eglise orthodoxe ont été résolus, au moins en partie. Si vous allez dans ce que j'appelle des "paroisses d'Eglise d'Etat", vous ne trouverez pas souvent du café ou du thé après l'office, ou quelqu'un avec qui parler. Inversement, la plupart des paroisses anglaises ont une salle paroissiale. Là, après la liturgie ou un office de semaine, les orthodoxes isolés, de quelqu'origine que ce soit, peuvent se rencontrer. Une personne venue chez nous, provenant d'Europe orientale, voyant cela, dit : "Ici, c'est comme dans l'Eglise ancienne". Bien sûr, elle ne voulait pas dire que nous étions "saints" ou quelque chose du genre, mais elle voulait dire que dans notre communauté, nous étions proches, nous nous connaissions les uns les autres.
Et ceci ne veut en rien dire qu'ici c'est "mieux" qu'en Europe orientale; c'est simplement que nous avons à former une communauté, avec une salle paroissiale, avec café et thé, parce que sinon nous ne pouvons pas survivre en tant que petit groupe minoritaire confessant des valeurs spirituelles dans le grand désert spirituel de la Grande-Bretagne moderne [- ou quelqu'autre pays d'Occident; note du traducteur]. C'est notre survie, c'est notre famille et communauté de substitution dans la société actuelle, fragmentée, individualiste, consumériste et sans vie relationnelle. Ce n'est pas nécessaire dans certaines parties de l'Europe orientale, parce que tout le monde y est orthodoxe, donc la communauté orthodoxe est tout autour de vous. Mais ici ce n'est plus le cas. 


A présent, j'aborderai un problème très particulier qui concerne spécialement l'Anglais contemporain, et en particulier, le caractère anglican. La culture protestante ambiante en Grande-Bretagne pour au moins les six dernières générations a rendu les gens très "coincés" et réservés, ce qui est en réalité une forme d'orgueil. Pour nombreux Anglais, il est très difficile d'aborder la confession, un important sacrement dans l'Eglise orthodoxe. C'est pourquoi dans des cultures protestantes un peu moins coincées, comme dans ces Etats-Unis imprégnés de culture de l'introspection, bien que les gens n'aillent pas se confesser, ils vont chez leur psychothérapeute. Là, ils peuvent tout dire, et puisqu'ils paient, ils peuvent s'y entendre dire qu'ils sont des gens bien comme il faut. La confession est différente de cela. C'est une question délicate, et je pense qu'il est bon de parler de vos réserves avec un prêtre en dehors de la confession avant même d'aller en confession. Apprenez d'abord à vous connaître mutuellement. 

Voici un certain nombre de choses à comprendre: Premièrement, aucune confession n'est faite à un prêtre. C'est à Dieu, en présence d'un prêtre, qui est supposé essayer de donner quelques conseils judicieux. La plupart des prêtres n'auront aucune objection à ce que vous vous confessiez auprès d'un autre prêtre, hors de votre propre paroisse. Certains se réjouiront même que vous le fassiez ! Trouvez le bon confesseur, qui vous convienne. S'il vit fort loin, donnez-lui votre confession par téléphone, courrier électronique ou lettre. Il vous répondra et ensuite vous irez chercher l'absolution auprès de votre prêtre local qui est au courant de cet arrangement. C'est la solution utilisée par les épouses et enfants des prêtres. Elle pourrait l'être par vous.
Pour finir, comme je l'ai déjà dit, il n'y a rien de plus ennuyeux que le péché. Je suis toujours surpris lorsque des gens viennent en confession et s'attendent à ce que je me souvienne de leur dernière confession. J'oublie toujours les choses ennuyeuses. Un des meilleurs pères confesseurs que j'aie jamais rencontré était presque totalement sourd. Après avoir dit ma partie, dont il n'avait quasiment rien entendu, il me donnait quelques-uns des meilleurs conseils que j’aie jamais reçus.

Il est inévitable que vous ne vous entendrez pas toujours avec tout le monde dans votre paroisse. Ainsi en est-il de la nature humaine. Mais ce n'est pas une raison pour vous en aller, claquant la porte, et ne restant pas orthodoxe. Peut-être passez-vous trop de temps à l'église en dehors des offices? Oui, nous prenons une tasse de café ou de thé après l'office, mais vous n'êtes pas obligé de rester. Certains des meilleurs orthodoxes ne restent pas ! Peut-être vos relations sont-elles trop proches avec les autres paroissiens ? Est-ce que ces personnes-là ne sont pas dans la même situation ? Si vous n'avez pas de centres d'intérêt communs, autres qu'avoir une foi commune, pourquoi passer tant de temps avec eux ? Passer trop de temps avec des gens avec qui vous avez si peu en commun en termes de caractère et de goûts est une bonne recette pour les conflits. Après tout, vous n'êtes pas marié avec eux !

Et il en est de même concernant votre relation avec le prêtre. Vous pouvez avoir quelque chose en commun en matière de personnalité. Mais peut-être pas. Peut-être ne le trouverez vous "pas assez monastique" ou peut-être le trouverez-vous trop "libéral" [laxiste, moderniste, ndt], ou peut-être tout simplement profondément ennuyeux. Bon, d'accord, mais aller à l'église n'a rien à voir avec une étroite amitié avec le prêtre et acheter les mêmes céréales pour petit-déjeuner que lui. Franchement, si vous savez ce qu'il mange au petit-déjeuner, alors vous le connaissez un peu trop bien.

Un autre domaine de conflits dans la vie paroissiale ce sont les assemblées et conseils paroissiaux. Dans la plupart des paroisses orthodoxes, ils ont lieu une fois par an, après la liturgie dominicale, durant le Grand Carême. Et cependant, j'ai entendu de certains groupes de convertis qu'ils se réunissent sans cesse, une fois par mois voire plus, discutant toujours des mêmes vieux trucs. C'est quelque chose qui vient de l'anglicanisme, pas d'une pratique orthodoxe. Franchement, cette sorte de vie est "presqu'incestueuse", beaucoup trop de proximité pour être à l'aise. La discussion de détails pointilleux n'est pas seulement ennuyeuse, mais c'est aussi une perte de temps. Pire encore, certains s'y impliquent de manière passionnée et s'attachent aux détails. Je me souviendrai toujours d'une personne, professeur d'Université, dans une réunion paroissiale il y a quelque 25 ans d'ici, qui déclara que si on repeignait le plafond de l'église en bleu, il n'y remettrait plus jamais les pieds. En fait, il ne l'a pas fait. Il est mort peu après…

Que retiendrez-vous de cet exposé? J'espère les points suivants :

Nous rentrons dans l'Eglise et nous restons dans l'Eglise afin de sauver nos âmes, et rien d'autre. L'Eglise n'est pas un loisir, un jeu, un intérêt privé, un prétexte, ou même une communauté. C'est le salut de nos âmes. Nous y réussissons en étant d'abord nous-mêmes et ensuite en étant le meilleur de nous-mêmes. S'il y a quoique ce soit d'autre, tout cela est secondaire. Nous ne devons jamais perdre cela de vue. Si nous le faisons, alors nous nous trompons et nous sommes sur la voie pour quitter l'Eglise.

Afin de sauver nos âmes, nous devons d'abord nous connaître nous-mêmes, recherchant et découvrant nos propres fautes, péchés et défauts. Ensuite, nous devons les prendre à bras le corps et les combattre, mais progressivement et en douceur, et commencer à les dompter, et ne jamais laisser tomber ce combat. Nous saurons que nous ne sommes pas occupés à cela à chaque fois que nous commencerons à nous occuper des fautes des autres. Si notre fierté personnelle est blessée au cours de la vie ecclésiale, Dieu merci. C'est pour ça que nous y sommes, pour devenir humble.

Ce texte est long, peut-être trop long pour beaucoup de mes visiteurs ; mais je me suis régalé en le lisant, et je pense que certains d'entre eux se régaleront aussi. Merci à mon ami Pierre B. de me l'avoir fait découvrir !
Il est empreint de ce réalisme teinté d'humour qui est un des traits les plus attachants du caractère anglais.
Et s'ils concernent au premier chef les orthodoxes, bien des faits gentiment moqués peuvent aussi se rencontrer dans les autres "dénominations", comme on dit en anglais, c'est-à-dire les autres confessions. Nulle n'est à l'abri !