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lundi 7 novembre 2011

JESUS (ter)

Je vous ai déjà instamment recommandé le Jésus de Jean-Christian Petitfils.

Je n'insisterai jamais suffisamment pour vous dire de le lire et de le faire lire. Les incroyants, pour prendre connaissance d'arguments scientifiques qui leur sont rarement proposés. Les fidèles, pour, non pas étayer leur foi, qui n'a pas besoin d'arguments rationnels, mais pour avoir de quoi répondre aux objecteurs qui font parade d'une pseudo-science.

Je répète : lisez et faites lire ! C'est un acte de salubrité publique.

Exceptionnellement, j'emprunte tout ce qui suit, c'est-à-dire les explications de l'auteur, à un autre blog : celui de Valeurs actuelles.


Jean-Christian Petitfils : « S’arrêter devant le mystère »



Connu pour ses biographies de Louis XIV ou de Louis XVI, l'historien explique à "Valeurs actuelles" sur quelles sources peut s’appuyer une biographie de Jésus.

Comment un historien plutôt spécialisé sur l’Ancien Régime français en arrive-t-il à travailler si loin de ses bases, et comment travailler sur un sujet où les sources sont si rares et qui émanent toutes de disciples de Jésus ?

En fait, c’est un sujet sur lequel je travaille depuis longtemps, accumulant depuis vingt-sept ans études historiques, travaux d’exégèse, ouvrages d’archéologie biblique. Jésus est le personnage le plus connu de l’Histoire universelle. Comment ne pas se poser de questions non seulement sur son enseignement spirituel, son message éthique, mais aussi sur sa personne ? Au-delà des affirmations de la foi chrétienne, nombreux sont les croyants ou les incroyants qui s’intéressent à sa figure historique. Qui est-il vraiment ? Que sait-on de lui ? Que dit-il de lui-même ? Pour effectuer ce travail d’enquête historique, on dispose de quelques sources documentaires extérieures aux communautés chrétiennes : deux ou trois passages de Flavius Josèphe, qui font mention de Jésus (« homme exceptionnel », «accomplissant des choses prodigieuses »), des textes religieux juifs permettant de mieux situer son environnement, comme la Mishna, compilation rabbinique des vieilles lois et traditions orales juives, enfin de nombreuses données archéologiques, liées au développement récent des fouilles en Israël, je pense à une synagogue du Ier siècle de notre ère qu’on a trouvée à Magdala, la ville d’où vient Marie Madeleine, sur les bords du lac de Tibériade, une synagogue que Jésus a certainement connue, de même qu’il a connu la petite maison datant de la même époque dont on a retrouvé en 2009 les fondations au centre du village de Nazareth. Mais, bien entendu, la source principale reste les Évangiles canoniques : pour l’historien, la question est de savoir si les faits rapportés n’ont pas été déformés, voire dénaturés, par les affirmations de foi des premières communautés chrétiennes. Son premier travail consiste donc à les dater, à connaître leur genèse et, partant de là, à évaluer leur historicité. La conclusion est qu’au plan historique ils apparaissent comme relativement fiables. Evidemment, on ne peut pas raconter la vie de Jésus comme celle d’un personnage de l’époque moderne, sur lequel les sources abondent. Il s’agit ici de déterminer les hypothèses les plus plausibles, les plus cohérentes.

Contrairement à l’idée reçue, vous affirmez que l’Évangile de Jean est le plus historique.

 
C’est vraiment le texte d’un témoin oculaire, le « disciple bien-aimé », qui n’est pas l’un des Douze, comme on le dit souvent, mais un membre de la haute aristocratie de Jérusalem. Il connaît à la perfection la ville, le Temple, son administration, son personnel. C’est lui, par exemple, qui permet à Pierre d’entrer dans la cour du grand prêtre. Il est difficile de l’identifier au fils de Zébédée, l’humble pêcheur du lac de Génésareth, d’autant qu’il semble mieux connaître la géographie de la Judée que celle de la Galilée. Certes, il n’a pas suivi constamment Jésus, mais pour son ministère galiléen il a été renseigné par quelques apôtres dont André, qui authentifieront son texte : « Nous savons que son témoignage est vrai. » Jean est à la fois le plus mystique des évangélistes et en même temps le plus historique.


Il est particulièrement important pour l’historien de bien saisir cette double perspective qui se déploie tout au long de son Évangile. Jean n’invente rien, ne crée jamais des histoires ou des situations à seule fin de faire passer un message. On peut considérer que tous les détails qu’il donne sont authentiques. L’ennui est qu’il en est assez avare ! Il s’attache à tirer une signification symbolique de la réalité. Prenons les noces de Cana, par exemple. Il transcende cette humble noce villageoise, à laquelle Jésus a bien participé avec sa famille et ses cinq premiers disciples et au cours de laquelle il a opéré son premier miracle (l’eau changée en vin), en une noce eschatologique de Dieu et de son peuple. Il omet de nous donner le nom des mariés et le lien de parenté entre eux et Marie, venue de Nazareth, à quelques kilomètres de là. Mais tous les détails qu’il fournit, par exemple la présence de six et non de sept jarres de pierre (sept étant le chiffre de la perfection), signifient pour lui l’imperfection de l’Israël ancien. D’où la mention qu’il en fait. Ceux qui prétendent que l’épisode de Cana est une pure invention se trompent, parce qu’ils négligent l’intention profonde de cet auteur extrêmement subtil, dont les exégètes n’ont pas fini de découvrir la richesse cachée. Quand on lit l’évangile de Jean, il faut avoir constamment en tête ce double registre : le fait matériel et sa dimension symbolique et spirituelle. Ce qui revient à dire que le fait matériel, en lui-même, ne peut être qu’authentique.


Accepter cette dimension historique repose pourtant sur un postulat, celui de la bonne foi des rédacteurs des Évangiles.


Les Évangiles ne sont pas des ouvrages historiques, au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Ce sont des biographies catéchétiques destinées à annoncer la mort et la résurrection de Jésus ainsi que le salut offert par lui au monde. Les évangélistes et les auteurs chrétiens du Ier siècle, comme Paul, ont un respect scrupuleux de la vérité. « Si quelqu’un retranche quelque chose des paroles du livre qui contient cette prophétie, écrit Jean dans l’Apocalypse, Dieu l’effacera du livre de vie, l’exclura de la Ville sainte et ne lui donnera point part à ce qui est écrit dans ce livre. » La thèse inverse a été énoncée par Rudolf Bultmann, cet exégète protestant du début du XXe siècle, qui a fait un travail de recherche particulièrement poussé, mais qui était animé d’un scepticisme radical, ravageur même, qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans les autres sciences humaines. Pour lui, on ne peut atteindre le Jésus de l’Histoire parce que tous les textes ont été travaillés, « mythologisés » : le Christ de la foi n’est que la création des premières communautés chrétiennes et c’est lui seul qui peut être objet d’étude. Disons-le, cette approche-là est aujourd’hui largement dépassée, même chez ceux qui se réfèrent encore à ses travaux. De plus en plus de chercheurs – particulièrement aux États-Unis, où la recherche est féconde – admettent la fiabilité historique des Évangiles, au moins dans les traits principaux qu’ils rapportent.

D’autant que les Évangiles, selon vous, ont tous été écrits avant l’an 70, c’est-à-dire à une époque où beaucoup de témoins oculaires étaient encore vivants…

Paul, vers 55, écrit : Jésus « est apparu à Céphas (Pierre), puis aux Douze, et à plus de 500 frères à la fois, la plupart vivent encore ». On peut considérer que dix ans plus tard, date à laquelle les Évangiles ont été écrits, tous ces gens n’avaient pas disparu. Outre Jean qui meurt à Ephèse en l’an 101, il y avait encore Siméon, cousin germain de Jésus, qui s’éteint au tournant du siècle : un témoin plus jeune que Jésus, mais qui a connu son milieu d’origine.


Ce milieu d’origine (c’est un point important, mal connu en France, que je souligne dans mon livre), ce sont les Nazôréens, c’est-à-dire les descendants d’un petit clan davidique, venus de Mésopotamie au IIe siècle avant notre ère, qui s’étaient installés en Galilée sur les ruines d’un ancien village qu’ils avaient baptisé Nazara ou Nazareth, autrement dit « le petit surgeon », allusion au rejeton de la race de Jessé. Ce groupe marginal, qui s’était établi également dans un autre village appelé Kokhaba (« l’étoile », autrement dit l’étoile de David), prétendait descendre directement du roi David, alors qu’on avait perdu la trace de cette antique lignée, vieille de mille ans. Jésus passait pour leur héritier, leur prétendant. Toute la difficulté pour Jésus a été de se détacher de ce clan et de son aspiration à un messianisme temporel. Il ne veut pas être intronisé roi des Juifs. Il refuse d’être le chef d’une révolte militaire contre l’occupant, comme l’ont fait un certain nombre de faux messies après la mort d’Hérode le Grand. « Mon royaume n’est pas de ce monde », dira-t-il à Pilate. Quand Jésus retourne à Nazareth après avoir accompli des guérisons, des exorcismes, et annoncé la proximité du royaume de Dieu, les Évangiles nous montrent la déception immense qu’il provoque parmi les siens. Les membres du clan, ses « frères » - autrement dit ses cousins dans l’Orient ancien – comptaient sur lui. Ils ne tardent pas à s’apercevoir qu’il n’était pas le Messie attendu.

Vous sollicitez aussi un certain nombre de reliques généralement dédaignées par les historiens…

La plupart des médias se sont arrêtés à l’analyse au carbone 14 du linceul de Turin, faite en 1988. Or, les conclusions négatives de cette analyse sont aujourd’hui balayées par les derniers travaux scientifiques. On a établi notamment que les taches de sang figurant sur les trois grandes reliques de la Passion pouvaient se superposer : le linceul de Turin, le suaire d’Oviedo (linge qui aurait été mis sur le visage de Jésus aussitôt après sa mort) et la tunique d’Argenteuil, que Jésus aurait portée sur le chemin de croix. Le groupe sanguin est le même, AB : la simple probabilité d’observer le groupe AB sur les trois linges s’établit à 0, 000125, soit une chance sur 8 000 (le groupe sanguin AB représente à peu près 4 % de la population), et je ne parle pas des autres probabilités de concordance du modelé des taches sanguines. Compte tenu de beaucoup d’autres travaux, on peut considérer que l’analyse au carbone 14 n’est pas fiable pour des linges aussi pollués et que ces trois reliques sont authentiques. Ce sont par conséquent des sources très précieuses, en particulier pour le déroulement de la Passion.


On a énormément écrit sur Jésus. Est-il encore possible d’apporter du neuf sur le sujet ? Mon livre a d’abord pour ambition de présenter à un large public une synthèse complète de tous les travaux et de toutes les avancées récentes de la recherche sur le Jésus de l’Histoire. Cela n’avait pas été fait depuis de nombreuses années, peut-être depuis le livre de Daniel-Rops,Jésus en son temps, qui est bien dépassé aujourd’hui. Cela dit, j’ai essayé d’apporter certains éclairages peu connus, en particulier sur la Passion de Jésus.


J’ai montré – en m’appuyant sur l’évangile de Jean – qu’il n’y avait pas eu de “procès juif”, au sens d’une comparution de Jésus devant le Sanhédrin en séance plénière. Les synoptiques, qui ne présentent qu’une seule “montée” de Jésus à Jérusalem, ont composé à ce sujet un récit destiné à présenter de manière schématique et didactique les discussions et débats ayant opposé Jésus aux pharisiens et aux sadducéens. Jean montre que ces discussions, parfois fort vives, se sont déroulées à chaque fois que Jésus venait à Jérusalem pour les grandes fêtes (la Pâque, Soukkot, Hanukkah…). Il y a eu en réalité une réunion secrète du Sanhédrin après la résurrection de Lazare, en dehors de la présence de Jésus qui n’était pas encore en prison à ce moment-là. Poussé par le grand prêtre en exercice, Joseph dit Caïphe, les deux groupes religieux rivaux qui composaient ce Grand Conseil, les pharisiens et les sadducéens, se sont mis d’accord pour arrêter cet « agitateur », les premiers parce qu’il se faisait l’égal de Dieu, les seconds, parce qu’il avait trois ans auparavant (en l’an 30) chassé les marchands du Temple et par là menacé le pouvoir financier des grands prêtres. Après son arrestation le jeudi soir, 13e du mois de Nisan (2 avril de l’an 33), Jésus comparaît devant l’ancien grand prêtre Hanne, beau-père de Caïphe, qui l’interroge sur sa doctrine et ses disciples. Cette séance, à laquelle ont probablement assisté un certain nombre de membres de l’aristocratie de Jérusalem, peut-être Jean l’évangéliste lui-même, n’était pas une réunion formelle du Sanhédrin, qu’on n’avait matériellement pas le temps ni même le droit de convoquer en cette période de fête pascale. Le lendemain matin, Jésus, transféré chez Caïphe, est livré à Pilate.


J’ai voulu aussi replacer le procès romain de Jésus dans son contexte historique. Ponce Pilate avait fait l’objet l’année précédente, en 32, d’une plainte émanant de quatre princes hérodiens, tous fils d’Hérode le Grand, à cause de l’affaire dite des boucliers d’or. Ces boucliers portant des inscriptions à la gloire de Tibère avaient été introduits de nuit à Jérusalem par le préfet romain. La population juive, ennemie farouche de toute forme d’idolâtrie, en avait été émue. Une lettre avait été envoyée à Tibère, qui avait réprimandé Pilate. Celui-ci est animé par un violent mépris à l’égard de ses administrés et surtout des autorités juives. Cela transparaît dans le texte de Jean en particulier. Ce sont pour lui des collaborateurs – l’occupant méprise toujours le collaborateur en même temps qu’il s’en sert. Dans le procès de Jésus, il refuse de se faire manipuler par les grands prêtres. Il va donc tout faire pour libérer Jésus, non par compassion, mais par antijudaïsme, par volonté de provoquer Hanne et Caïphe. Mais il n’ira pas jusqu’au bout, à cause de la crainte d’être dénoncé une nouvelle fois à l’empereur. Quand ils lui disent : « Si tu le relâches tu n’es pas ami de César… Nous n’avons pas d’autre maître que César », il cède et fait crucifier Jésus.

Beaucoup de livres à succès, notamment ceux de Jacques Duquesne, ont eu pour ambition de “démythifier” les Évangiles. Ce n’est pas votre démarche…

Mon livre est un livre d’historien, mais d’historien ouvert sur la foi, sur le miracle ; je ne dis pas comme Renan : « Si le miracle a quelque réalité, mon livre n’est qu’un tissu d’erreurs. » L’historien doit s’arrêter devant le mystère ; il ne saurait asséner, par exemple, au nom d’un positivisme hors d’âge, que la multiplication des pains n’a été qu’un banal partage de casse-croûtes tirés du sac. Les Évangiles en parlent à six reprises, preuve que l’événement a frappé les esprits. L’historien ne peut pas se prononcer sur les miracles, sur la Résurrection, il ne peut que constater les faits rapportés. Le Christ de la foi ne s’oppose pas au Jésus de l’histoire, mais l’historien s’interdit au nom de sa seule science de passer de l’un à l’autre. Une telle démarche en effet relève de la foi, par conséquent de la liberté de chacun.


Propos recueillis par Laurent Dandrieu


dimanche 30 octobre 2011

JESUS (bis)

J’ai recommandé il y a trois semaines le Jésus de Jean-Christian Petitfils après une lecture cursive – ce qui ne veut pas dire : superficielle : ma formation m’a appris à jauger un livre de cette façon.


J’ai maintenant achevé de le lire ligne à ligne, je peux même dire de le déguster. Et je persiste plus que jamais dans mon conseil : lisez-le et faites-le lire !

Il ne faut pas se dissimuler que l’auteur a un parti-pris. Le fameux poncif sur l’objectivité de l’historien est une blague à laquelle personne ne croit – expers sum, c’est-à-dire que je m’y connais. Je pose même en principe qu’un historien qui n’a pas de sympathie, c’est-à-dire de compréhension par l’intérieur, pour ce qu’il étudie, ne peut faire qu’un mauvais travail. Ce serait par exemple mon cas si j’étudiais Robespierre, ce monstre froid et sanguinaire. Là où, en revanche, l’objectivité est non seulement possible mais indispensable, c’est dans la recherche et le traitement des documents.

Jean-Christian Petitfils remplit parfaitement les conditions que je viens d’énoncer. Il éprouve une admiration sans failles pour Jésus, admiration qui est celle de l’historien, même si celle du croyant n’est pas loin derrière. Mais cette admiration est étayée par une foule impressionnante de documents : sa bibliographie est impressionnante (21 pages du livre) et l’on voit bien à la teneur des très nombreuses notes que cette bibliographie a été utilisée (contrairement à certains travaux universitaires qui proposent pour la parade une bibliographie fournie dont l’auteur n’a pas utilisé le dixième…)

La narration de Petitfils suit donc les évangiles (dont il prouve l’authenticité testimoniale), et singulièrement celui de saint Jean, qu’il affirme être le plus fiable historiquement et géographiquement. Cette thèse n’est pas nouvelle, je l’avais découverte jadis sous la plume d’une historienne juive, Jacqueline Genot-Bismuth dans son ouvrage Jérusalem ressuscitée, La Bible hébraïque et l’Évangile de Jean à l’épreuve de l’archéologie nouvelle, F.-X. de Guibert, 1992. Sa thèse se résume en ceci : « L’Évangile de Jean correspond de façon absolument photographique à la situation des années 20-30, y compris les termes utilisés pendant le procès de Jésus, qui sont très fiables. » L’amusant est que le site Wikipédia qui reprend cette phrase (extraite d’une interview de J. Genot-Bismuth par Markos Zafiropoulos et Bertrand Meheust dans la revue Synapse ) agrémente ces propos de cette indication : « Cet ouvrage n'a aucune réception dans les milieux académiques et scientifiques spécialisés. » Ce qui prouve quoi ? que lesdits milieux sont congénitalement bornés, et c’est vrai dans tous les domaines.

Quoi qu’il en soit, Petitfils adopte les thèses de J. Genot-Bismuth, y compris celle, qui a d’abord heurté mes convictions reçues, selon laquelle Jean l’évangéliste n’était pas le fils de Zébédée le pêcheur et le frère de Jacques, mais un (jeune) prêtre du Temple, appartenant à une famille aristocratique ecclésiale. J’avoue que les arguments avancés sont plutôt convaincants (pp. 524 à 528).

Qu’on n’aille pas croire que Petitfils reçoive tous les textes évangéliques comme… paroles d’Evangile. Il en fait un examen critique assez poussé ; mais il s’appuis sur l’exégèse la plus récente qui, à la faveur des nombreuses découvertes archéologiques et épigraphiques de ces dernières années, conclut de plus en plus à une rédaction précoce des évangiles, en tout cas avant la destruction de Jérusalem par Titus en 70. L’exégèse qui repoussait très tard dans le temps cette rédaction est complètement dépassée et poussiéreuse ; c’est malheureusement la seule que connaissent nos journalistes autoproclamés exégètes, qui sont tout simplement mal informés… Dur pour des journalistes !

Je n’entrerai pas dans le détail de tout ce que moi, qui ne suis pourtant pas totalement ignare, ai appris à la lecture de ce grand bouquin. Je ne veux pourtant pas terminer sans parler des sept annexes où l’auteur étudie les sources antiques (juives et latines), analyse les évangiles apocryphes, expose ses hypothèses sur la généalogie et la datation des évangiles synoptiques, analyse l’évangile de Jean, met en valeur l’historicité des évangiles, expose l’état de la recherche sur Qûram et les manuscrits de la mer Morte, et enfin inventorie les « reliques de la Passion », c’est-à-dire le linceul de Turin (le Saint Suaire), la tunique d’Argenteuil et le suaire d’Oviedo, dont il prouve, à l’aide d’arguments empruntés à la médecine légale la plus avancée, la parfaite authenticité. Qui qu’en grogne ! Et malgré la couardise (pardon !) de l’Eglise catholique romaine qui s’était laissé impressionner par une pseudo-expertise au carbone 14 en octobre 1988 – l’Eglise romaine mais pas le pape Jean XXIII.

En bref, ne laissez pas passer cette occasion de vous instruire. Vous convaincre, c’est autre chose, ce n’est pas le labeur de l’historien, c’est l’action douce et puissante de la grâce.


mercredi 13 octobre 2010

Lectures II Raimon Panikkar

On raconte que La Fontaine, sous le coup d'une découverte qui l'enthousiasmait, abordait toutes ses connaissances en leur demandant de but en blanc : "Avez-vous lu Baruch ?" C'est un peu de la même façon que, m'adressant à mes visiteurs, je leur demande : "Avez-vous lu Panikkar ?" J'appréhende un peu la réponse. Nous serions en Catalogne, elle coulerait de source, ce serait : "Sì, siguro !" ; mais en France ? La nouvelle de sa mort - ou plutôt, selon la belle expression des orthodoxes, de sa naissance au ciel - en août dernier à l'âge de 92 ans, est passée chez nous totalement inaperçue. Preuve surérogatoire de l'inculture spirituelle des milieux soi-disant instruits et des médias qui véhiculent cette écume des mots qui tient lieu de vie de l'esprit.


(Soit dit en passant, cette inculture éclate même dans les éléments documentaires, lorsqu'il y en a. L'article qui lui est consacré dans Wikipédia fait de lui "un des plus grands spécialistes mondiaux du bouddhisme". On se frotte les yeux !)


Raimon Panikkar était de ces hommes exceptionnels dont la rencontre réconcilie avec l'humaine condition. Né d'un père hindou et d'une mère catalane catholique, prêtre, philosophe, théologien, il n'avait pas eu besoin d'aller à la rencontre de l'hindouisme comme les pères Monchanin et Le Saux qui -  c'est une opinion personnelle - devinrent, surtout le second, plus hindous que chrétiens. Non, Raimon Panikkar avait reçu ce double héritage, et ce qui aurait pu engendrer chez lui une sorte de schizophrénie spirituelle se révèla au contraire une union étonnamment féconde.


Pour caractériser sommairement mais assez exactement la position du père Panikkar, on peut dire ceci.


Le message évangélique a subi, comme notre Seigneur lui-même s'y est plié, les conditionnements humains du temps et du lieu où il a été révélé, puis ceux des temps et des lieux où il a été prêché. Je m'explique. L'Evangile est à coup sûr de portée universelle, mais son universalité n'est pas abstraite, puisqu'incarrnée. Donc le mode d'expression de ce message a d'abord été sémitique. Puis, premier élargissement, il a reçu un mode d'expression grec, d'où un changement radical de conception et de formulation. Même si le message est resté identique à lui-même, la façon de le concevoir, de l'exprimer et aussi de le recevoir est devenue autre : la pensée sémitique et la pensée grecque ont peu en commun. D'où la dialectique entre Athènes et Jérusalem chère à Léon Chestov. Bien évidemment, cet élargissement a été providentiel car, s'il était resté purement sémitique, l'Evangile n'aurait eu d'incidence que locale et circonscrite, alors que son passage par la pensée grecque, matrice de la civilisation, l'a fait accéder à l'universel : non pas dans son fond, qui l'était déjà par nature, mais dans sa forme, son mode de communication. Il n'est pas inintéressant de noter que, très exactement à la même époque, Philon, à Alexandrie, coule la révélation biblique dans des concepts grecs. Aidé en cela par cette splendide transcription en grec de la Bible que constitue la Septante, dont je parlerai une autre fois.


Puis, après l'étape hellénique et hellénistique, vient, nouvel élargissement, l'étape de Rome et du latin. Alors l'Evangile, le message du Christ, s'inscrit en plein et définitivement dans la civilisation gréco-romaine, occidentale au sens étendu du terme, disons européenne, et il en devient le fondement premier.


Et nous en sommes restés là...La forme actuelle du christianisme est restée, depuis des siècles, européenne. Il est caractéristique qu'à de très rares exceptions près, les missions chrétiennes dans le monde, principalement au XIXe siècle, mais aussi avant et après, ont diffusé de concert le message évangélique et les "valeurs de la civilisation", sans épithète mais celui-ci était implicite car la civilisation ne pouvait qu'être occidentale. Le missionnaire et le colonisateur marchaient du même pas. A valeur de contre-épreuve l'échec, programmé par Rome, de la tentative des jésuites, à la suite du célèbre P. Ricci, de créer en Chine des rites liturgiques chinois.


Le christianisme est depuis lors resté foncièrement euro-centriste. Non seulement cela nuit à sa diffusion, maintenant que l' European way of life est de plus en plus contestée dans le monde, mais surtout c'est un déni de son caractère universel, "catholique" au sens vrai du terme.


L'apport que j'estime irremplaçable de Raimon Panikkar est de donner à cette catholicité ses dimensions véritables, celles du monde, lequel n'est plus unipolaire. Sans du tout dévier de la regula fidei traditionnelle, il enrichit son expression par l'apport des expériences spirituelles et intellectuelles des autres traditions, entre autres l'hindoue, et cela sans aucun syncrétisme, ce qui donne une théologie du dépassement des limitations. Et cela vaut pour toutes, en sorte d'aboutir à ce que Panikkar appelle "l'intuition cosmothéandrique".


De ce point de vue, ses ouvrages les plus essentiels me paraissent être Une christophanie pour notre temps (trad. fr. Actes Sud, 2001) et La Trinité, une expérience humaine primordiale (trad. fr. Le Cerf, 2003). Un passage résume exactement son inspiration :


"Si, pendant deux mille ans, Israël vécut d'une théologie tribale, avant que les prophètes ne fissent du dieu tribal YHVH un Dieu universel, les chrétiens ont aussi vécu, pendant deux mille ans, d'une christologie tribale. Et maintenant, le grand défi est de surmonter une christologie tribale au moyen d'une christophanie qui permette aux chrétiens de reconnaître partout l'oeuvre du Christ, sans prétendre monopoliser ce mystère."


Ce passage est extrait (p. 113) d'un autre ouvrage capital, L'expérience de Dieu (trad. fr. Albin Michel, 2002), dont je vous entretiendrai une autre fois.