lundi 18 mai 2020

Prolégomène II à une histoire de l'Orthodoxie d'Occident


Monseigneur Winnaert : soixante-dix ans

Soixante-dix ans ! Dix semaines d’années, comme dit l'Ecriture, depuis que sont survenus, en 1937, cinq événements qu'on ne rappellera jamais assez, ou qu'on n’apprendra jamais assez à ceux qui les ignorent, car ils sont, au vrai sens du terme, fondateurs de l'Eglise catholique orthodoxe de France, je veux dire que c’est sur ces fondations-là qu’elle a été édifiée.
 Ces événements sont, dans l'ordre :
-- le 5 février, la réception par le métropolite Eleuthère, exarque en Occident du patriarcat de Moscou, de Monseigneur Louis-Charles Winnaert comme hiéromoine et archimandrite sous le nom d’Irénée ;
-- le 7 février (on avait reporté à ce dimanche la fête de la Sainte Rencontre), la réception dans l'Eglise orthodoxe, pour la première fois depuis le schisme de 1054, d'une communauté intégralement constituée de Français de souche : celle que Mgr Winnaert a guidée jusque-là et qu’il reçoit en personne, quoique presque mourant ;
-- le 3 mars, la naissance au ciel de son pasteur, Mgr Winnaert ;
-- le 6 mars, l'ordination sacerdotale du père Eugraph Kovalevsky, le futur évêque Jean de saint Denis, demandée un mois auparavant par Mgr Winnaert ;
-- le 7 mars, la liturgie d'enterrement de Mgr Winnaert célébrée par le métropolite Eleuthère.
Revenons brièvement là-dessus, pour une commémoration reconnaissante. Ceux qui veulent véritablement se pénétrer de la personnalité hors du commun de ce « nouvel Abraham » - comme le qualifia l'évêque Jean - qui, mû par le Saint-Esprit, accepta d'entreprendre un exode sans aucune perspective à vue humaine, ceux-là sont instamment invités à lire et méditer l'ouvrage admirable que lui a consacré Vincent Bourne, c'est-à-dire Yvonne Winnaert, sous le titre : La Queste de vérité d’Irénée Winnaert[1]. Je ne ferai que le survoler de très haut.
Résumons sèchement sa vie. Naissance à Dunkerque le 4 juin 1880. Élève au Petit Séminaire d'Issy-les-Moulineaux en 1896, puis au Séminaire académique de Lille de 1900 à 1904. Ordonné prêtre à Lille le 17 juin 1905. Vicaire dans le Nord puis, à Paris, aumônier du Sillon, le mouvement créé par l’apôtre de la démocratie chrétienne, Marc Sangnier. Fait construire à Viroflay la chapelle Saint-Paul (1900) où il réunit autour de lui une communauté laïque de jeunes gens qu'il initie à la vie ecclésiale et liturgique ; il y risque des innovations audacieuses comme la lecture ou le chant en français d'une partie des offices de la Semaine sainte. Il organise des « journées liturgiques » qui contribuent au renouveau en France de la liturgie -- ce qu'on appellera le « mouvement liturgique ». Nommé curé de saint Paul en 1914, une crise de conscience le pousse néanmoins à quitter sa paroisse d'abord, en 1918, l'Eglise catholique romaine ensuite, en 1919. Cette crise de conscience, il est bon de le souligner, est provoquée par ses réflexions sur la vraie nature et le vrai rôle de la liturgie, et, par voie de conséquence, sur la vraie nature et le vrai rôle de l'Eglise du Christ : j’y reviendrai.  Crise de conscience rendue plus aiguë par la répression impitoyable exercée par le Pape Pie X à l'occasion de la crise du modernisme, et ensuite par l'attitude cocardière des évêques, français d'un côté et allemands de l'autre, qui ont mobilisé Dieu pour la cause de leur pays durant la Grande Guerre.
L'abbé Winnaert part donc. Pour aller où ? Lui-même ne le sait pas encore. Mais son cap est désormais fixé : l'unité dans la liberté. Dans le manifeste qu'il lance alors, sous le titre Vers un Libre Catholicisme – où il faut, bien entendu, comprendre le mot « catholicisme » dans son sens étymologique d'« universalité » - il écrit : « L'unité doit être l'idéal nécessaire de tout disciple du Christ. Mais il y a deux manières de concevoir l'unité : la première comprime les consciences, la seconde dilate les cœurs ». Louis-Charles Winnaert se met alors, inlassablement, en quête de l'Eglise authentique, de l'Eglise unique. Et comment mieux y parvenir qu’en servant, de toutes ses forces ? Pendant quelque temps, il dessert simultanément les protestants (à Ivry), les anglicans (en leur église Saint-Georges) et les vieux-catholiques, en l'église Saint-Denis, 96 boulevard Auguste Blanqui, à Paris - laquelle, 25 ans plus tard, devait devenir la cathédrale Saint-Irénée. « Pas une minute à perdre : j'essayais de me faire tout à tous » -- racontera-t-il plus tard.
Mais l'obsession de l'Eglise une et sainte le hante, et l'idée qu'il s'en fait devient précise. Il s’en explique dans une lettre de janvier 1922 à l'archevêque vieux-catholique d’Utrecht : il s'agit de « réaliser l'Eglise libre de France » et, pour cela, écrit-il, « il faut se présenter comme une Eglise française, non pas au sens nationaliste du mot, mais comme une Eglise qui n'apparaisse pas comme une importation étrangère ni comme une sorte de mission extérieure à notre pays »(QV 77). Plus tard, en 1924, il écrira : « Vouloir faire une Eglise française sous une juridiction étrangère est un non-sens spécialement avec une liturgie en langue vulgaire » (QV 92). Propos toujours d’actualité !
Il frappe à plusieurs portes : c'est l'échec. Refus de l'Eglise vieille-catholique, refus de l'Eglise anglicane ; et lui-même est trop catholique, au sens plein, trop liturge, trop attaché à l'eucharistie et aux sacrements, pour se résoudre au non ritualisme du protestantisme. Alors vient la tentation de la « forêt de Brocéliande », comme écrit poétiquement son biographe. Entré en relation avec Mgr Wedgwood, évêque de la Liberal Catholic Church, il accepte de recevoir de lui à Londres la consécration épiscopale. Candidement abusé, il ignore que cette « Eglise » est un masque de la Société théosophique de Mme Blavatsky ; elle n’est chrétienne qu'en apparence, mais en réalité elle est syncrétiste, « polychristique » (Vincent Bourne), et le Christ n’y est qu’un Maître parmi d'autres. Lorsque, quelques années plus tard, Mgr Winnaert sera détrompé, ce sera une cruelle désillusion, « un coup de massue » (QV p.88).
Avant cela, il aura publié une « Déclaration de Principes de l'Eglise libre- catholique » qui porte significativement en épigraphe ce passage de l’épître aux Ephésiens (4,13) : « …jusqu'à ce que nous soyons tous parvenus à l'unité de la foi, à l'état d'hommes faits, à la mesure de la stature parfaite du Christ ». Citons-en deux phrases seulement : « L’Eglise libre-catholique s'inspire pour l'accomplissement de son œuvre d'une foi intense dans le Christ vivant… Elle proclame, avec une foi profonde en son intégrité, la merveilleuse promesse faite par le Christ lorsqu'il fut sur terre : Je suis avec toujours, jusqu'à la consommation des âges (Matthieu 28/20) ; ou bien encore : Là où sont assemblés deux ou trois en mon nom, je suis parmi vous (Matthieu 18/20) ». Et : « L'Eglise libre-catholique considère l'Eglise chrétienne comme une vaste fraternité composée de tous ceux qui se tournent vers le Christ pour recevoir de lui l'inspiration de leur vie spirituelle et qui le considèrent comme leur Maître et Ami) » (QV 82 et 84).
En 1922, la Providence lui procure l'usage d'une chapelle, 72 rue de Sèvres à Paris, qu'il consacre en mai sous le vocable de « chapelle de l'Ascension » ; il y officiera durant vingt-cinq ans jusqu'à sa mort. Puis, en 1923, il fonde sa revue L'Unité spirituelle « dans l’esprit de contribuer à répandre parmi les hommes, et en particulier parmi les chrétiens, le respect mutuel et le sens de l'unité profonde existant entre les Eglises et les religions en dépit de leurs divergences » (QV 179), revue dont il sera l’unique rédacteur et diffuseur (QV 174).
Inlassable recherche de l'unité, qui lui vaut quantité d'amis, d'admirateurs… mais aucun coopérateur. Comment faire l'unité à soi tout seul. ?
Or voici que, sans qu'il le sache, l’issue se rapproche lentement, très lentement. En 1927, deux membres de la confrérie Saint-Photius (fondée par Alexis Stavrosky et Eugraph Kovalevsky et à laquelle devait vite s'agréger Vladimir Lossky) ont un entretien avec Mgr Winnaert et établissent un rapport favorable où l'on peut lire : « Si (…) l'adhésion à l’Orthodoxie de Mgr Winnaert et de ses fidèles ne se pose pas pour le moment, elle pourrait par la suite jouer un rôle de tout premier plan dans l'évolution de nos travaux sur l'Orthodoxie occidentale ». La même année, le jeune Eugraph Kovalevsky (il a 22 ans) fait une brève visite à la chapelle de l'Ascension : il est saisi par la « majesté mérovingienne » de Mgr Winnaert et se demande « si quelque chose d'ancien et d'authentique n'a pas resurgi dans notre siècle, suscité par la Providence ». En 1928, c'est le père Lev Gillet, le « moine de l'église d'Orient », qui fait sa connaissance, et lui demande : « Monseigneur, pourquoi n’êtes-vous pas orthodoxe ? ». Mgr Winnaert raconte : « Je lui ai répondu : comment le pourrais-je ? Je suis Français. Et moi, m'a-t-il répliqué, ne suis-je point Français ? - Mais j'aime et je suis le rite occidental, ai je répliqué. Il a continué : l'Orthodoxie n'est pas un rite, elle contient tous les rites » (QV 225). Le père Gillet devint ensuite un fidèle ami.
Dès lors le cours des choses obéit à une étrange diachronie. Chez Mgr Winnaert la marche vers l'Orthodoxie s'accélère irrésistiblement. « Il dévore Khomiakov, Boulgakov, Philarète de Moscou, il relit les Pères et, soulevé de joie, il trouve dans le présent la résonance patristique et apostolique ». Enfin, en 1932, il s'exclame soudain : « Je suis orthodoxe ! Plus rien ne peut m'arrêter » (QV 226). Il change la dénomination de son Eglise en « Eglise catholique évangélique » et il en définit longuement les principes dans L'Unité spirituelle (1932), avec cette profession de foi : « Avec toute l'Eglise orthodoxe, elle demeure fermement attachée à la réalité de l’Eglise, corps mystique du Christ ; elle croit et elle professe que cette Eglise “ne pense et ne vit qu’unanimement’’ (Introduction  à la foi orthodoxe, p. 11, du P. L. Gillet), sous l'influence de l'Esprit-Saint qui fait de l'Eglise un mystère de charité »[2].  Or, étrangement, plus lui-même avance intérieurement, et plus l’entrée officielle en Orthodoxie de lui-même et de sa communauté se fait attendre, plus elle s’éloigne. Il frappe en vain à toutes les portes : Constantinople, Alexandrie… L'Institut Saint-Serge (en particulier les pères Boulgakov et Afanassiev), le métropolite Euloge, alors exarque du patriarche de Constantinople pour les Russes d'Europe occidentale, le soutiennent … En pure perte. En dépit d'une ambassade du père Gillet, la réponse du Phanar est impitoyable : réduction à l'état laïc de Mgr Winnaert, suppression du rite occidental au profit du « rite orthodoxe ».
Longue est l’attente, et douloureuse, d'autant que Mgr Winnaert est atteint d'une succession de crises d’urémie qui le torturent et l’épuisent. Puis les événements se précipitent : le père Gillet pense tout d'un coup à l'Eglise de Russie, ramène Eugraph Kovalevsky (au bout de neuf ans !)[3]. Celui-ci adresse, le 22 avril 1936, au métropolite Serge de Moscou le rapport circonstancié que lui-même a rédigé au nom de la Confrérie Saint-Photius et, moins de deux mois plus tard, le 16 juin 1936, le métropolite signe le décret (oukase) historique qui règle la question et constitue « l’Eglise orthodoxe occidentale », décret connu en France partiellement en août et intégralement en octobre.
Voilà la tâche de Mgr Winnaert, le précurseur, accomplie. Maintenant le serviteur peut s’en retourner à Dieu - après une agonie atroce de plusieurs semaines (décrite en détails dans La Queste de Vérité).
Selon les paroles inspirées du métropolite Eleuthère lors de la liturgie d'enterrement : « Tu étais comme un ruisseau de printemps qui descend des montagnes. Tel ce ruisseau annonciateur du renouveau de la vie, se dirigeant vers la mer sans altérer la pureté de ses eaux, tu t’élançais vers l'unité plus parfaite. Le ruisseau est mû par une force inconsciente, il obéit aux lois de la nature, mais toi, c'est en toute conscience que tu as répondu à l'appel de la volonté divine (…). Sur ton lit de souffrance, tu as cherché le chemin de la vie éternelle, et tu as trouvé l'Eglise de Dieu, tu as trouvé l'Orthodoxie, l'Eglise russe, grande par ses martyrs, purifiée par ses épreuves. (…) Tu es entré dans la grande Eglise-mère, dans un océan de lumière et de repos. Et la Grande Eglise a décidé que ton Eglise serait orthodoxe et que ses rites seraient occidentaux. Elle t’entoure de ses prières, afin que ton âme repose dans le Seigneur » (QV 329).
Mgr Winnaert fut un pionnier, un fondateur, je le disais en commençant. Mais nous ne devons pas nous contenter de l'honorer comme une relique du passé, car il reste un inspirateur. Pourquoi ?
En premier lieu, il incarne la recherche, tâtonnante au début, puis de plus en plus éclairée, et toujours traversée d'embûches et de souffrances, que l'Occident fait, par son propre effort, de son identité foncière et authentique, c'est-à-dire de ses racines orthodoxes. Ce qui met en branle cette quête, c’est la conscience de l'Eglise et la conscience de la liturgie. Pendant des siècles a subsisté en France une conscience, imparfaite certes et faussée par les déformations du gallicanisme - lequel était plus une défense contre Rome qu’une affirmation positive – et pourtant néanmoins réelle, de l'Eglise locale : en l'occurrence l’Eglise de France. Pendant des siècles a coexisté avec elle -- et s'est même mariée avec elle dans les esprits les plus élevés -- une conscience de la liturgie et de sa richesse multiforme : qu'on pense aux nombreux liturges énumérées par l'évêque Jean au début de son Canon eucharistique. Les deux ont été progressivement anéanties par l’ultramontanisme, qui triomphe en 1870 avec le concile de Vatican I et la promulgation de l'infaillibilité pontificale. Mais il est typique que cette double conscience ait conduit le père Guettée, prêtre gallican auteur à la fois d'une monumentale Histoire de l'Eglise et d'études sur l'ancienne liturgie des Gaules -- et même d’une tentative de restauration de celle-ci - à devenir orthodoxe, dans l'Eglise de Russie déjà, et à entrer dans le clergé de cette dernière[4]. Mais il devint orthodoxe seul ; Mgr Winnaert voulut, quant à lui, partager cette révélation avec tout son troupeau.
En second lieu, l'ardent désir de l'Orthodoxie ne peut en effet être comblé que par révélation. Eugraph Kovalevsky a eu pour idée constante que la Providence a permis la révolution soviétique pour que la Russie puisse redonner l'orthodoxie à l'Occident. Or il faut bien reconnaître que cet apport, ce don, ne se firent pas spontanément : les Russes émigrés avaient emporté, si l'on ose dire, leur patrie comme leur Eglise à la semelle de leur soulier et n'entendaient partager ni l'une ni l'autre avec qui que ce soit. Il fallut des hommes inspirés comme Eugraph Kovalevsky pour déceler quel dessein providentiel se dissimulait là, pour comprendre que la France était par grâce divine tout aussi sainte que la Russie et que celle-ci n'avait pas à convertir celle-là, mais simplement à réveiller son âme religieuse endormie. Ce refus du don gratuit qui caractérise les émigrations religieuses, et qui valut à Mgr Winnaert tant de souffrances et à Mgr Jean tant d’inimitiés, ne persiste-t-il pas aujourd’hui ?
Il est clair pourtant que toute naissance débute par une union : la renaissance de l’Orthodoxie en Occident ne peut résulter que de l’union de cet Occident avec l’Orient, en aucun cas de la vassalité de l’un par l’autre.
Enfin, et c'est peut-être moins aisé à accepter et pourtant irrécusable, ce chemin est chemin à la fois de souffrance et de joie. Agonie et mort, puis résurrection ; Semaine sainte et Pâques : c'est le chemin du Christ et celui de tout chrétien, c’est le chemin de l’Eglise du Christ et celui de chacune des Eglises en laquelle l’Eglise une se particularise. Méfions-nous d’une Eglise triomphante, méfions-nous d'une Eglise qui cultive la souffrance : l'Eglise est à la fois et souffrante et triomphante.
Et encore une vérité : le pasteur donne sa vie pour ses brebis. Notre Seigneur lui-même l'a annoncé par son enseignement et prouvé par son sacrifice, Mgr Winnaert et Mgr Jean ont été sur ce point aussi ses imitateurs, tout comme l'apôtre Paul.
Terminons par ce que le père Eugraph Kovalevsky, à la saint Irénée 1959, proclamait au sujet de Mgr Winnaert : « Parce que son âme est universelle et catholique, elle fut crucifiée au monde, et Dieu lui accorde la grâce qu'il a accordée à ses amis : Abraham, Moïse, Basile… Il le fera entrer dans la certitude au-delà de l’espérance et dans la joie qui coule goutte à goutte du martyre. Les échecs répétés l'amèneront à la puissance des temps à venir et consoleront les multitudes » (QV 337).
Bénissons Monseigneur Louis Charles Irénée Winnaert, notre père dans la foi !

Conférence prononcée en février 2007




[1] Cité ici sous l’abréviation QV, le numéro qui suit cette mention indiquant la page.
[2]  Lire aussi dans La Queste de Vérité (pp. 237-243) des extraits substantiels du Mémoire sur l’Eglise catholique-évangélique adressé (probablement en 1933) au patriarcat de Constantinople, qui ne répondit que par le silence.
[3]  Voir dans La Queste de Vérité leurs émouvantes retrouvailles : « Ce n’est pas le fils qu’il attendait, c’est le frère, c’est l’ami, le berger audacieux et fidèle… » (QV 280).
[4]  « Toutes mes études (…) me confirmaient dans les vrais principes catholiques, et je retrouvais ces principes dans toute leur pureté au sein de l’Eglise orthodoxe », écrit-il dans ses Souvenirs d'un prêtre romain devenu orthodoxe (1889).

dimanche 3 mai 2020

Prolégomène I à une histoire de l'Orthodoxie d'Occident



Saint Jean de Saint-Denis et l’Orthodoxie d’Occident


Le réveil de l’Orthodoxie d’Occident[1] : telle fut la mission d’Eugraph Kovalevsky, évêque Jean de Saint-Denis. Divinement inspiré, il comprit que l’Orthodoxie n’avait pas besoin d’être rapportée, importée et réimplantée en Occident, car elle n’était pas morte : elle demeurait latente, endormie, et il suffisait de la réveiller et de la ranimer, ce à quoi il se consacra avec flamme, détermination et compétence. Il écrira plus tard : « Ce sera la lutte de toute ma vie : prouver que l’Orthodoxie occidentale existe et que l’Occident en son instinct est orthodoxe. »

Qui était donc cet homme de Dieu, qui fut à la fois un génie et un saint ? Evgraph Evgraphovitch Kovalesky – nom francisé en Eugraph Kovalevsky - était issu d’une famille d’ancienne noblesse de l’Ukraine, région qui faisait depuis toujours partie intégrante de l’empire russe dont elle constituait le cœur historique – car l’Ukraine est à la Russie ce que l’Ile-de-France est à la France. Cette famille avait donné beaucoup de serviteurs à la Russie : des militaires, mais peu, surtout des juristes, des diplomates, des enseignants…C’est ainsi par exemple qu’un oncle d’Eugraph, le professeur Maxime Kovalevsky, était un sociologue mondialement connu qui partageait son temps entre la France et la Russie. Quant à son père, dénommé lui aussi Eugraph, député à la Douma (Chambre des députés) pendant la période libérale de l’Empire, il obtint, comme rapporteur du budget de l’Instruction publique, un plan de construction de 200 000 écoles primaires. Il mit ensuite ses compétences au service du Concile de Moscou réuni en 1917 – le premier depuis le règne de Pierre le Grand – qui restaura l’Eglise de Russie dans ses fondements traditionnels…. avant d’être tragiquement interrompu par la révolution bolchevique. Sa mère, quant à elle, était professeur d’histoire. Bref c’était un milieu hautement cultivé où, en sus du russe, on parlait couramment trois langues : le français, l’allemand et l’anglais.

Ils étaient trois frères : l’aîné Pierre (1901-1978), le puîné Maxime (1903-1988 ) et le cadet Eugraph (1905-1970). Très unis et pourtant très différents : pour les caractériser d’une façon imagée, on disait que Pierre était toujours à l’heure, Maxime toujours en retard et Eugraph toujours en avance.

Pierre Kovalevsky fut un historien (et professeur d’histoire) de grand talent ; il a, entre autres, publié une remarquable Histoire de la Russie et de l’URSS ainsi qu’une Histoire de l’émigration russe. C’était aussi un théologien de grand talent : citons, entre autres publications, son Saint Serge et la spiritualité russe (dans la collection « Maîtres spirituels »), petit ouvrage hautement recommandable, ou encore l’Exposé de la foi orthodoxe. Ce qui caractérise les travaux de Pierre Kovalevsky, c’est la précision, la rigueur, le tour classique du style. Il n’adhéra pas à l’Eglise fondée par ses frères, restant fidèle à celle de Moscou, mais il soutint leur œuvre de toutes ses forces.

Maxime Kovalevsky était un génie. En mathématiques, en musique et musicologie, en science liturgique. De profession, il était actuaire d’une grande compagnie d’assurances : du temps où l’ordinateur n’existait pas, un actuaire effectuait les calculs de probabilités sur lesquels repose le métier de l’assurance, et ces calculs mathématiques sont les plus complexes qui soient. Sa science de la composition musicale, qu’il avait travaillée auprès de la célèbre Nadia Boulanger, et de la musicologie, de même que l’histoire de la liturgie et la liturgie comparée, qu’il enseigna, il les mit presque exclusivement au service de l’Eglise orthodoxe de France (plus tard Eglise catholique orthodoxe de France) dont il composa toute la musique liturgique. Au fil de ses recherches, il avait découvert qu’à la base du chant grégorien comme à la base du chant byzantin, il existe des « cellules musicales » qui leur sont communes. C’est en partant d’elles qu’il réalisa ses compositions en fonction du génie propre de la langue dans laquelle elles doivent être chantées, le génie du français n’étant pas celui de l’allemand, qui n’est pas celui de l’anglais, etc. Ses enseignements en la matière se trouvent dans deux ouvrages majeurs : Retrouver la source oubliée[2] et L’homme qui chantait Dieu[3]. Selon Nicolas Lossky, « il  a été le plus grand compositeur de musique liturgique du XXe siècle ». C’était aussi un très fin théologien. Sur tous ces sujets, il s’exprimait lui aussi avec grande précision et un sens pédagogique hors du commun. Sa parole était lente parce qu’il cherchait – et trouvait toujours – la formule exacte et sans ambiguïté. Son mot préféré était : la justesse.

Eugraph Kovalevsky enfin. C’était un être de feu, un peu comme Isaïe ; car il avait, entre autres dons, celui de prophétie. Disons aussi qu’il avait commerce ordinairement avec les anges et avec les saints. Ce qui ne l’empêchait pas d’être très réaliste et très concret : c’est très russe, cela, d’être relié à la fois à Dieu-Père et à la Terre-Mère. Simultanément, il s’était totalement intégré à sa patrie d’adoption, la France.
Je parlais de génie : le sien était multiforme. Il avait en commun avec Maxime le génie des mathématiques – et tous deux s’amusaient à se lancer des défis. Le génie des langues. Le génie de la philosophie. Pour ce qui nous concerne, le génie de la liturgie, le génie de l’icône, le génie de la théologie. Ce qui, en résumé, le caractérisait le mieux, c’était l’amour ardent de la Tradition : la Tradition vivante et vivifiante, non la tradition sclérosée et sclérosante. La Tradition dont, enseignait-il, l’ennemi mortel est l’habitude, le conformisme, la routine. Il faut savoir, en pleine conscience et pour le bon motif, transgresser les règles. Et savoir que la miséricorde surpasse nécessairement la justice. Nul mieux que le père Lev Gillet (celui qui signait « Un moine de l’Eglise d’Orient ») n’a mieux décrit Eugraph Kovalevsky. Parlant de son art d’iconographe il écrit : « Un mouvement violent, un impétueux élan vital emportait les personnages. Et ici l’art d’Eugraph rejoignait la voie spirituelle de l’artiste lui-même. Car sa spiritualité était un envol. Il avait, dans ses meilleurs moments, une sorte de légèreté divine, quelque chose de lumineux et d’aérien. La grâce abolissait la pesanteur ».

Adolescent, Eugraph avait été tenté par la vie monastique, et il avait fait un stage, si l’on peut dire, de quelques mois dans un monastère. A la fin, l’archimandrite l’interroge : « Que préfères-tu ? Servir Dieu et être servi par les hommes ? ou bien servir les hommes et être servi par Dieu ? » - « Servir les hommes et être servi par Dieu », répond Eugraph. « Alors, tu n’es pas fait pour nous », conclut l’archimandrite, « retourne dans le monde ». Eh bien, on peut dire que ç’a été la règle de vie d’Eugraph Kovalevsky : embaucher Dieu pour le mettre au service des hommes !

J’ai dit que d’emblée Eugraph avait « senti » l’âme orthodoxe de la sainte France – évangélisée, aimait-il à répéter, mille ans avant la sainte Russie. Et cette âme, où va-t-il la chercher ? auprès des saints locaux. Il multiplie les visites aux saints locaux, c’est-à-dire les pèlerinages. « Sans les saints locaux, sans les lieux saints, » écrit-il, « je ne pouvais respirer. Ils m’étaient aussi nécessaires que l’air et le soleil. »

La plus déterminante de ces rencontres est celle sainte Radegonde. On sait que le tombeau de sainte Radegonde, dans l’église qui lui est dédiée à Poitiers, est surélevé et supporté par trois piliers entre lesquels on passe courbé. Ce que fait Eugraph. Et alors il a une extase. Une vision au cours de laquelle la sainte lui dévoile la mission qu’il doit remplir, avec tous ses détails, y compris les terribles obstacles qui lui seront opposés et les attaques venimeusement « fraternelles » dont il sera la victime … Il sort et, attablé dans un café en face de la basilique, il couche sur le papier la révélation qui lui a été faite. Il remplit des pages et des pages…Elles ont longtemps été perdues ; il semblerait qu’elles aient été retrouvées il y a peu.

Je n’écris pas la vie d’Eugraph Kovalevsky, il y faudrait des heures (et Yvonne Winnaert
[4] l’a fait infiniment mieux :  La Divine Contradiction, en 2 volumes). Ce qui suit sera donc en style télégraphique :
1925 : constitution par Eugraph Kovalevsky et cinq autres jeunes russes de la « Confrérie Saint-Photius » dans le but de « travailler à l’indépendance et à l’universalité de l’Orthodoxie ». Elle est partagée en plusieurs « provinces » dont une, la « Province Saint-Irénée », présidée par lui-même, est consacrée à l’Occident.
1936 : première rencontre d’Eugraph Kovalevsky avec Mgr Winnaert[5].
Sur la documentation fournie par la Confrérie Saint-Photius,
16 juin 1936 : oukase (décret) du métropolite (et futur patriarche) Serge de Moscou instituant l’EGLISE ORTHODOXE OCCIDENTALE.
Décembre 1936 : Mgr Winnaert est reçu dans la communion de l’Eglise orthodoxie.
7 février 1937 (fête de la Sainte Rencontre reportée) : Mgr Winnaert reçoit sa communauté dans la communion de l’Eglise orthodoxe.
3 mars 1937 : Mgr Winnaert naît au ciel.
7 mars 1937 : Eugraph Kovalevsky, ordonné prêtre la veille (à la demande de Mgr Winnaert) célèbre sa première liturgie, celle des funérailles de Mgr Winnaert, dont il prend la suite.
mai 1940- octobre 1943 : captivité du père Eugraph.
L’Eglise est réduite à … trois femmes. Tout est à reconstruire !
15 novembre 1944 : inauguration de « l’Institut français de théologie Saint Denys l’Aréopagite ».
3 février 1945 : publication au Journal Officiel de la déclaration de « l’Association cultuelle de la paroisse Saint-Irénée de l’Eglise catholique orthodoxe occidentale de France ».
1er mai 1945 : première célébration de la liturgie (restaurée) « selon l’ancien rite des Gaules ».
1948 : déclaration de l’« Union des Associations cultuelles orthodoxes françaises. »
23 novembre 1957 : première rencontre du père Eugraph Kovalevsky avec l’archevêque Jean de Bruxelles et d’Europe occidentale pour l’Eglise russe hors frontières (ROCOR), futur saint Jean de San Francisco.
11 novembre 1959 : sur son rapport, l’archevêque est chargé « de l’organisation de la vie ecclésiale de la communauté orthodoxe française en concordance avec le saints canons de la tradition de l’Eglise orthodoxe, avec le maintien par elle du rite occidental ».
8 mai 1960 : l’archevêque Jean concélèbre, en la cathédrale Saint-Irénée, la divine liturgie selon l’ancien rite des Gaules (qu’il avait personnellement étudiée avec minutie).
11 novembre 1964 : le père Eugraph Kovalevsky est sacré dans la cathédrale de San Francisco (dont l’archevêque Jean avait été nommé archevêque en mai). Il reçoit deux noms d’évêque : Jean (en l’honneur de saint Jean de Cronstadt, tout récemment canonisé[6]) et Nectaire (en l’honneur de saint Nectaire d’Egine[7] - dans l’usage, on ne retiendra que le premier des deux. Il est nommé évêque de Saint-Denis (le diocèse catholique romain du même titre n’existait pas encore). En cette occasion, l’archevêque Jean a ces paroles mémorables : « Tu as fait la mission selon les paroles : Allez, enseignez toutes les nations. Le peuple français est dans la joie, mais tu rencontreras des difficultés car la haine est grande […] Aujourd’hui, c’est saint Martin, fête de toute la France. Irénée est ton protecteur par la sûreté de la doctrine. Tu es entouré de saint Jean de Cronstadt, de saint Nectaire d’Egine, mais souviens-toi aussi du métropolite Antoine, ton parent[8], à l’âme universelle, et fait ce qu’il ferait à ta place.
2 novembre 1966 : naissance au ciel de l’archevêque Jean.
30 janvier 1970 : naissance au ciel de l’évêque Jean de Saint-Denis en la fête des Trois Saints Docteurs de l’Eglise, Basile le Grand, Jean Chrysostome et Grégoire de Nazianze [9], un vendredi à 3 heures précises de l’après-midi, en la trente-troisième année de son sacerdoce.
11 juin 1974 : sacre du père Gilles Bertrand-Hardy, ancien vicaire général de Mgr Jean, sous le titre d’évêque Germain de Saint-Denis.
31 janvier 2016 : sacre du père Jean-Louis Guillaud, vicaire épiscopal de Mgr Germain, sous le titre d’évêque Benoît.
2 février 2020 : canonisation de Mgr Winnaert (archimandrite Irénée) et de Mgr Jean sous les titres respectifs de saint Irénée le Nouveau et saint Jean de Saint-Denis. Célébrés le premier le 2 février et le second le 31 janvier.
  
Et maintenant je laisse la parole à saint Jean de Saint-Denis, elle est bien plus éloquente que la mienne.
Archiprêtre JF.V. 

Sous le règne de l'empereur Alexis Comnène (1081-1118), une querelle vint à diviser à Constantinople les hommes instruits dans les choses de la foi et zélés pour la vertu, au sujet des trois saints hiérarques et Pères de l'Eglise : Basile le Grand, Grégoire le Théologien et Jean Chrysostome. Les uns disaient préférer saint Basile aux deux autres, parce qu’il a su expliquer les mystères de la nature comme aucun autre et il s'est élevé au rang des anges par ses vertus. Organisateur du monachisme, chef de l'Eglise entière pour lutter contre l'hérésie, pasteur austère et exigeant quant à la pureté des mœurs, il n'y avait en lui rien de bas ni de terrestre. C'est pourquoi il était, disaient-ils, supérieur à saint Chrysostome qui, par nature, était plus facilement porté à pardonner aux pécheurs.
 
D'autres, prenant le parti de l'illustre archevêque de Constantinople, rétorquaient que saint Chrysostome n'avait été en rien moins zélé que saint Basile pour combattre les vices, porter les pécheurs au repentir et élever tout le peuple à la perfection évangélique. Insurpassable par son éloquence, ce pasteur à la « bouche d'or » a arrosé l'Eglise d'un véritable fleuve de discours, dans lesquels il a interprété la parole de Dieu et a montré comment l'appliquer dans la vie courante, avec une maîtrise supérieure aux deux autres saints docteurs.
 
Un troisième groupe soutenait que saint Grégoire le Théologien leur était supérieur, à cause de la majesté, de la pureté et de la profondeur de son langage. Maîtrisant en souverain toute la sagesse et toute l'éloquence helléniques, il avait atteint, disaient-ils, un tel degré dans la contemplation de Dieu que personne comme lui n'a su exprimer si parfaitement le dogme de la Sainte Trinité.
 
Chacun défendant ainsi l'un des Pères contre les deux autres, la querelle gagna bientôt tout le peuple chrétien de la capitale et, loin de favoriser la dévotion pour les Saints, il n'en sortait que troubles, discordes et disputes sans fin entre les trois partis. C'est alors qu'une nuit les trois saints hiérarques apparurent en songe à saint Jean Mauropos, métropolite d'Eucheita, d'abord séparément puis tous les trois ensemble. Et, d'une seule voix, ils lui dirent :
« Comme tu le vois, nous sommes tous les trois auprès de Dieu et aucune discorde ou rivalité ne nous séparent. Chacun d'entre nous, selon les circonstances et selon l'inspiration qu'il avait reçue du Saint-Esprit, a écrit et enseigné ce qui convenait pour le salut des hommes. Il n'y a ni premier, ni second, ni troisième entre nous ; et si tu invoques l'un de nous aussitôt les deux autres sont présents avec lui. Aussi ordonne à ceux qui se disputent de ne pas créer de divisions dans l'Eglise à cause de nous, car lorsque nous étions en vie tous nos efforts ont été consacrés à rétablir l'unité et la concorde dans le monde. Puis réunis en une fête nos trois mémoires et composes-en l’office en y insérant les hymnes dédiées à chacun d'entre nous, selon l'art et la science que Dieu t'a donnés, et transmets-le aux chrétiens en leur ordonnant de le célébrer chaque année. S'ils nous honorent ainsi, comme étant un auprès de Dieu et en Dieu, nous leur promettions d'intercéder dans notre commune prière pour leur salut ».
Sur ces mots, les saints furent enlevés au ciel dans une lumière infinie, en s'adressant l'un à l'autre par leurs noms.
 
Saint Jean rassembla alors sans retard le peuple et lui communiqua cette révélation. Comme il était respecté de tous pour sa vertu et admiré pour la force de son éloquence, les trois partis firent la paix et tout le monde l'exhorta à se mettre sans retard à la composition de l'office de la fête commune ; il choisit de consacrer le trentième jour de janvier à cette célébration.
 
Les trois hiérarques, trinité terrestre, distincts par leurs personnes mais unis par la grâce de Dieu, nous ont enseigné, tant par leurs écrits que par leur vie, à adorer et à glorifier la Sainte Trinité, le Dieu unique en trois Personnes. Ces trois luminaires de l'Eglise ont répandu par toute la terre la lumière de la vraie foi, au mépris des dangers et des persécutions, et ils nous ont laissé, à nous leurs descendants, ce saint héritage par lequel nous pouvons atteindre aussi la béatitude suprême et la vie éternelle en présence de Dieu, avec tous les saints.
 
En clôturant le mois de janvier par la fête commune des trois grands hiérarques, l'Eglise récapitule en quelque sorte la mémoire de tous les saints qui ont témoigné de la foi orthodoxe par leurs écrits et par leur vie. Avec cette fête, c'est tout le ministère d'enseignement, d'illumination de l'intelligence et des cœurs des fidèles par la parole, que nous honorons. La Fête des trois hiérarques est donc en fait la commémoration de tous les Pères de l'Eglise, de tous ces modèles de la perfection évangélique que le Saint-Esprit a suscité d'époque en époque et de lieu en lieu, pour être de nouveaux prophètes et de nouveaux apôtres, les guides des âmes vers le ciel, les consolateurs du peuple et des colonnes de prière incandescentes qui soutiennent l'Eglise et la confirment dans la vérité.
 
Nouveau prophète et nouvel apôtre, tel fut l’évêque Jean de Saint-Denis de sainte mémoire, premier évêque de l’Eglise orthodoxe de France, égal par son génie théologique à ces immenses Pères. La Providence voulut par un signe manifeste l’associer à eux, puisqu’il naquit au ciel le 30 janvier 1970 à trois heures de l’après-midi. Aussi notre Eglise célèbre-t-elle le même jour, non pas trois, mais quatre saints docteurs.




[1] « Orthodoxie d’Occident » : cette formulation est préférable à celle d’« Orthodoxie occidentale », car l’Orthodoxie n’est ni occidentale, ni orientale, ni septentrionale, ni méridionale : elle est une et unique, de même que la foi orthodoxe. Ce sont les confessions qui sont occidentale, orientale, etc. donc aussi les Eglises.
[2] Editions Présence Orthodoxe, 1984.
[3] Editions Osmondes, 1995.
[4] NB : Prononcer OUINARTE
[5] J’ai relaté cela dans un exposé en réunion du clergé.
[6] 1829-1908. Canonisé en 1964 par l’Eglise russe hors-frontières et en 1990 par l’Eglise de Russie.
[7] 1846-1920.  Canonisé par le peuple (culte autorisé en 1961). A noter que, révoqué de sa fonction d’évêque de la Pentapole, il n’a jamais été réhabilité…
[8] Mgr Antoine Khrapovitsky, qui avait failli être élu patriarche de Moscou en 1917. Il avait été consécrateur de l’archevêque Jean.
[9] Patrons de l’église russe où il avait été ordonné prêtre….

vendredi 1 mai 2020

IN MEMORIAM

DANIEL FONTAINE

(6 NOVEMBRE 1929-17 AVRIL 2020)


Ce m'est un devoir de saluer la mémoire de ce grand homme qui a tant compté pour moi : c'est lui qui m'a introduit dans la maçonnerie chrétienne, à savoir le Régime écossais rectifié, et dans l'orthodoxie occidentale - les deux la même année 1982... Il a donc été les deux fois mon initiateur, mon double parrain pour ce qui spirituellement compte le plus pour moi.

Le Grand Prieuré des Gaules, dont il dirigea avec fermeté et éclat les destinées durant plus de 20 ans, lui rendra en temps voulu un juste hommage. Pour ma part, je veux simplement exprimer ici les prières de l'Eglise qui fut, ou plutôt qui est la sienne, afin qu'elles accompagnent dans son ascension personnelle.

Donne-lui,Seigneur, le repos éternel
Et que brille à jamais sur lui ta lumière.

Dieu des esprits et de toute chair, qui vainquis la mort et terrassas le diable et donnas la vie au monde, accorde le repos à l'âme de ton serviteur défunt Daniel dans un lieu verdoyant, dans un lieu de lumière et de paix, où il n'est plus ni maux ni tristesse ni soupirs. Pardonne ses péchés commis en actions, en paroles, en intentions, car il n'est point d'homme qui vive et ne pèche pas, toi seul est hors du péché. Ta justice est éternelle et ta parole est véridique, car tu es la résurrection, la vie et le repos de ton serviteur défunt, ô Christ notre Dieu, et nous te rendons gloire avec ton Père Co-éternel et ton Saint, Bon et Vivifiant Esprit, maintenant et toujours et aux siècles des siècles. Amen.

Demandons au Seigneur qu'il obtienne de parvenir à la gloire du Royaume céleste, par la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, par l'intercession maternelle de la très douce Vierge Marie, Mère de Dieu, consolatrice de ceux qui pleurent, par les prières du saint apôtre Pierre aux clefs célestes, du saint apôtre Jean au secret divin, de saint Paul apôtre des nations, de tous les apôtres auxquels le Seigneur a donné le pouvoir de lier et de délier, des saints élus de Dieu qui pour le nom du Christ ont subi le supplice dans le monde, du saint prophète Daniel,et de tous les saints.

Que le Seigneur l'accueille dans son Royaume, que les cieux s'ouvrent pour lui et que les anges s'associent à sa joie.

dimanche 25 février 2018

LE TOME II DE MA TRILOGIE
"LA FRANC-MAÇONNERIE A LA LUMIÈRE DU VERBE"
VIENT DE PARAÎTRE   




4e de couverture pour mon tome II

Le présent volume est le deuxième volet du triptyque consacré à La Franc-maçonnerie à la Lumière du Verbe.

Cette formule A La Lumière du Verbe est la transcription en mode chrétien de la formule d’usage universel en maçonnerie A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers. Car pour les chrétiens, c’est le Verbe qui est le Créateur et l’Ordonnateur du monde, c’est lui qui est le Démiurge. Or c’est de maçonnerie chrétienne qu’il est question dans tout cet ensemble ; et, plus particulièrement, de ce parangon de la maçonnerie chrétienne qu’est le Régime écossais rectifié.

Le premier tome s’intitulait donc tout uniment Le Régime écossais rectifié.  Celui-ci, qui le complète, s’intitule Nouvelles études sur le Régime écossais rectifié. La matière en est plus variée.

Une première partie est constituée de mises au point sur diverses questions secondaires et pourtant importantes du Régime et de sa doctrine, questions qui ne sont pas toujours bien comprises parce qu’elles ne sont pas bien posées.

Une seconde partie s’aventure sur un terrain délicat qui se situe aux confins de l’ésotérisme et de la théologie.

Les trois parties qui suivent sont de nature historique : la troisième présente Jean-Baptiste Willermoz et son œuvre, la quatrième retrace les diverses réformes successives, huit au total, qu’a subies le Régime rectifié, la cinquième enfin offre plusieurs éléments de la correspondance de Willermoz ayant trait au convent de Wilhelmsbad.

Enfin dix annexes proposent des sujets variés, dont la connaissance peut être utile à une bonne compréhension du Régime.

Ce panorama est varié, mais il a un point focal qui en fait l’unité : le Régime écossais rectifié.




mardi 16 janvier 2018

Réponse aux assertions de mes ennemis

Réponse aux assertions de mes ennemis

C’est un fait, des ennemis, j’en ai.
Je ne dis pas : des adversaires, qui sont tout autre chose. Avec des adversaires, on peut engager des discussions, des disputationes, vives parfois mais toujours courtoises, où l’on échange des arguments qui n’outrepassent jamais la sphère de la raison. Les désaccords n’entachent pas les relations personnelles.
Les ennemis, au contraire, sont vindicatifs et haineux. Echanger des arguments n’est pas leur méthode. Ils insultent, ils injurient, ils surenchérissent dans l’outrage, et l’outrage ad hominem. Il leur faut salir, vilipender celui qu’ils ont choisi pour victime.
C’est mon sort depuis quelques années. Et cela pourquoi ? Parce que j’ai eu l’audace de ne pas m’incliner devant leur gourou, qui règne sur leur secte, mais au contraire de combattre les théories fausses et dangereuses de ce nouveau prophète. Je dis secte : leur groupuscule en a toutes les caractéristiques. Ils s’érigent en parangon de la maçonnerie rectifiée. C’est à rire ou à pleurer. Leurs manières sont aux antipodes du comportement maçonnique : ils sont dogmatiques, ils sont sectaires, ils multiplient anathèmes et condamnations, personne ne trouve grâce à leurs yeux. C’est un concentré d’orgueil et de haine. Eux qui se revendiquent du christianisme le plus pur et le plus élevé – transcendant, disent-ils – ils s’en révèlent les pires ennemis car aptes à le faire honnir par toute personne équilibrée. Il en va de même pour le Régime rectifié : l’image qu’ils en donnent est tout simplement repoussante.
Ces méchantes gens sont même pires que les inquisiteurs qui instruisaient des procès en bonne et due forme : eux condamnent a priori et sans examen. Ainsi à peine mon éditeur avait-il annoncé sur Facebook le 6 octobre 2017 la parution de mon petit Willermoz que, dans l’heure qui suivit, je ne mens pas, dans l’espace d’une heure, on assista à un déluge d’imprécations de la part d’énergumènes qui n’en avaient pas, et pour cause, lu la première ligne ! L’un d’entre eux a même sans vergogne décrété que j’étais « disqualifié » pour parler du Régime rectifié en général et de Willermoz en particulier ! Disqualifié par qui ? Par leur grand prophète… Quelle dérision ! Le grand Willermoz, je l’étudie depuis plus d’un quart de siècle – bien avant que ledit prophète existât maçonniquement, fût-ce en tant qu’apprenti…Je me suis efforcé avec persévérance de lui élever une statue digne de lui. Et il faut dire qu’à l’époque, ce n’était pas dans l’air du temps. Les quelques auteurs qui avaient parlé de lui, les Alice Joly, les René Le Forestier (lui surtout !), les Paul Naudon, le faisaient avec condescendance, voire dérision. Seul Antoine Faivre s’inscrivit en faux contre cette tendance au dénigrement – mais il n’avait pas encore la notoriété qui est la sienne aujourd’hui.
Maintenant les choses ont changé, et la grandeur singulière de Jean-Baptiste Willermoz est maintenant généralement reconnue. Je ne m’attribue pas le mérite de ce renversement, à Dieu ne plaise, mais j’y ai pris ma part.
Témoin ce petit volume, qui reproduit une conférence que je fis il y a 25 ans à la loge rectifiée de Bruxelles Geoffroy de Saint-Omer, à l’invitation et sous les auspices de Pierre Noël, éminent spécialiste (entre autres) du Régime rectifié, qui se trouvait être alors Grand Prieur du Grand Prieuré de Belgique. C’est d’un commun accord que nous avons pris la décision de reproduire à l’identique, moi mon texte et lui sa préface, sauf quelques infimes ajustements toujours signalés. Et l’approbation de Pierre Noël a pour moi infiniment plus de prix que la désapprobation du prophète grenoblois et de ses sicaires.
Comme ces derniers ont cru juste et bon d’envahir les colonnes d’Amazon pour dire pis que pendre de mon ouvrage, je veux remettre les choses au clair sur un ou deux points.
Il m’est fait reproche de ne rien apporter de neuf. Je n’ai jamais eu cette ambition. Le neuf, je l’apporte ailleurs. J’ai voulu présenter sous une forme accessible et maniable, donc synthétique, l’essentiel de ce qu’il importe de connaître sur « le fondateur du Régime rectifié », à qui tous les membres de ce Régime sont pour toujours redevables, sans laisser de côté les traits qui le font apparaître comme un homme et pas seulement comme une statue.
A cet effet j’ai utilisé toute la documentation existante alors, à commencer par l’ouvrage d’Alice Joly, indispensable en dépit de son ton déplaisant. J’en ai tiré la substantifique moelle.
C’est pourquoi la remarque d’un autre « contributeur », qui fait remarquer que cet ouvrage a été réédité et est maintenant aisément accessible, cette remarque est particulièrement niaise : bon courage aux débutants – car c’est à eux essentiellement que je m’adresse – qui seraient désireux de s’attaquer à cette somme érudite de 329 pages ! Il ne faut pas mélanger les genres !
En revanche, ce qui était neuf à l’époque (et qui l’est moins aujourd’hui, ne serait-ce que parce que j’ai souvent développé ces thèmes), c’est mon exposé en forme de la doctrine rectifiée telle qu’énoncée et fixée par Jean-Baptiste Willermoz.
En résumé, je considère mon petit livre comme un manuel à l’usage des maçons rectifiés, de ceux qui ne le sont pas et des profanes curieux : à tous je pense apporter des éclaircissements incontestables sur cette forme de maçonnerie chrétienne qui, après bien des péripéties, fait aujourd’hui florès et sur celui qui en fut l’architecte inspiré. De ma part, c’est un hommage qu’il m’est bon de lui rendre ;

16 janvier 2018




vendredi 29 décembre 2017


Cet ouvrage sans grande prétention n'en a qu'une seule : exposer clairement et synthétiquement tout ce qu'il est nécessaire de connaître sur ce maçon exceptionnel qui survit encore dans son oeuvre.Son oeuvre, c'est le Régime écossais rectifié, qui réunit de nos jours grosso modo 8000 maçons en France.Sans forfanterie, je pense qu'ils peuvent trouver là un manuel utile.On peut se le procurer chez l'éditeur, La Pierre Philosophale, editiones@lapierrephilosophale.com ou 0954208542, dans les librairies maçonniques, ou encore sur Amazon, au prix de 19€50.

jeudi 26 octobre 2017

Les racines chrétiennes de la laïcité

Une excellente étude parue dans le site chrétien 
https://fr.aleteia.org/

Non, la laïcité ne date pas de 1905 !
Ces dernières années, en France, l’habitude a été prise d’opposer à la laïcité le christianisme, les deux étant supposés absolument contraires l’un à l’autre. Preuve en est notamment le nombre de procédures contre les crèches de Noël en mairie, perçues comme une « atteinte à la laïcité » par certaines associations. L’erreur est justement là : la laïcité n’est pas un pur produit républicain, mais tire au contraire son origine dans le christianisme. Explications.
Une filiation historique 
Ce mot, souvent utilisé en lieu et place d’athéisme, a pourtant une définition tout à fait différente de ce dernier. Le mot « laïkos » en grec signifie ce qui est du peuple, populaire pourrait-on dire, bien que le sens s’approcherait plus de celui de profane. Il fut utilisé la première fois par l’Église des premiers siècles pour désigner d’abord l’assemblée qui assistait à l’office puis, plus largement, ceux qui n’étaient pas dans un état religieux, contrairement aux prêtres et aux moines, lesquels étaient des « kléros ». La même summa divisio se retrouve presque mots pour mots en Français de nos jours : les laïcs et les clercs.
Il n’a donc rien à voir avec l’athéisme qui, rappelons-le, signifie « sans dieu » en grec, c’est-à-dire qui ne croit pas à l’existence de forces surnaturelles.
La France, un royaume laïc depuis le début
Une erreur fréquente est de penser qu’avant la Révolution, la France était un régime religieux ou « de droit divin », expression très équivoque qui laisse penser que le droit civil émanait directement d’une source religieuse. On nous l’apprend à l’école et pourtant, si on s’en tient à la définition stricte de laïcité, la France a toujours eu un régime laïc. Affirmer l’inverse reviendrait à dire qu’elle était une théocratie, ce qui est faux. Il y a théocratie quand des personnalités religieuses gouvernent (comme en Iran ou Tibet traditionnel) ou lorsque le pouvoir civil est aussi une autorité religieuse comme dans beaucoup de civilisation païennes (Égypte, Rome, Japon…) ou en islam (Empire ottoman, Maroc). Or la France n’a jamais connu cela. Le roi, seul garant de l’intérêt général, n’était pas prêtre et n’avait aucune juridiction religieuse, il était donc laïc. Il avait un certain pouvoir sur les clercs qui étaient ses sujets, mais pas sur les dogmes, les sacrements ou la discipline de l’Église — un pouvoir néanmoins limité par certains privilèges ecclésiastiques permettant de garantir l’indépendance de l’Église. De même l’Église n’avait aucune juridiction sur l’État.
C’est là toute la formule chrétienne du pouvoir.
La séparation du spirituel et du temporel 
Que d’encre (et de sang !) n’a pas fait couler la fameuse réponse du Christ « rendez à César ce qui est à César » ! Qui, à l’époque, se doutait que l’Église poserait grâce à elle les bases d’une formule politique originale : la séparation du spirituel et du temporel. D’un coté les rois gouvernent les hommes, de l’autre, l’Église gouverne les âmes : le pouvoir est laïc.
Paradoxalement, c’est César et non Dieu qui est finalement tombé de haut : on donne une pièce à lui plutôt qu’à Dieu, certes, mais cela veut précisément dire qu’il n’est pas Dieu. Il était Pontifex Maximus, pont entre terre et ciel, le voilà pauvre créature pècheresse. Lui à qui on élevait des temples et vouait un culte se fait un jour exclure des églises par saint Ambroise de Milan après avoir fait massacrer les habitants de Salonique. « Tu peux décider de réprimer une révolte par ce que tu es l’Empereur, mais pas en massacrant une toute une ville innocente, parce que tu es chrétien » dit-il en substance à Théodose qui ne peut revenir qu’après une pénitence publique.
Inversement, lorsque Boniface VIII, par ailleurs très grand pape, a prétendu gouverner l’Occident et faire des rois ses vassaux, c’est cette même doctrine de séparation des deux ordres qui donna à Philippe le Bel les arguments pour s’y opposer victorieusement. Il faut dire que le cas d’espèce ressemblait fort à la jurisprudence puisqu’il s’agissait entre autres de savoir si le clergé pouvait se voir prélever des impôts. Difficile de dire un « non » catégorique, avec cette phrase du Christ écrite noir sur blanc dans l’Évangile…
Bien sûr il y eut bien des exceptions et des compromissions. Les États pontificaux étaient en quelque sorte une théocratie, il y avait dans l’Empire des princes-évêques, il y avait des veto autrichiens et français pour l’élection du Pape. Mais ce n’était là que des arrangements avec le principe, le principe est resté.
La laïcité a souvent conduit les responsables politiques à nier les racines chrétiennes de l’Europe. Il faudra pourtant un jour reconnaître les racines chrétiennes de la laïcité.

Charles Rouvier  7 février 2017