mercredi 30 avril 2014

Les persécutions des coptes en Egypte

 LETTRE D'UN PRÊTRE COPTE À L'IMAM D'AL AZHAR

Abouna Yoannis vient d’être nommé son secrétaire particulier par le pape François.

Lettre ouverte d’Abouna Yoannis Lahzi Gaid à l’imam Ahmed al-Tayyeb



L’université Al Azhar, au Caire 


Les coptes, longtemps discriminés, ont demandé et demandent une solution juste à leurs problèmes pour mettre fin aux injustices.

Leurs exigences se fondent toujours sur le principe qui affirme « La patrie pour tous mais la religion pour Dieu » qui, selon leur conscience, est le fondement de tout état civil et de toute civilisation évoluée.

Malheureusement, après chaque attentat, ils ont toujours obtenu la même réponse courtoise,et les habituelles phrases de compréhension et de solidarité, qui ne sont pas suffisantes pour leur besoin de pouvoir s’exprimer librement dans le domaine politique, social et surtout religieux, et de pouvoir vivre tranquillement, sans avoir peur de l’oppression et des menaces.

Les coptes, dans toute leur longue et lumineuse histoire, n’ont jamais demandé l’intervention des pays étrangers pour être aidés dans leurs problèmes, cherchant toujours à éviter les possibles récriminations de la part de leurs compatriotes qui auraient pu voir dans une telle intervention étrangère, la trahison à leur patrie de la part des coptes; et exerçant toujours une résistance pacifique, malgré la douleur, les injustices et le silence des autorités nationales.

D’ailleurs, nous vivons dans un monde globalisé, dans lequel les nouvelles du monde entier circulent en temps réel; c'est pourquoi il est plus que naturel, Respectable Imam Al-Azhar, que s’élève une multitude de voix internationales face aux évènements aberrants des multiples attentats qui ont eu lieu et qui ont lieu, et face aux intimidations dont font l’objet les chrétiens, obligés à émigrer du Moyen-Orient pour ne pas être massacrés.

Il est donc naturel alors, d’écouter la voix du Saint Père Benoît XVI, chef de l’Église Catholique, son invitation à protéger les minorités persécutées dans notre cher Orient.

Ce qui surprend, Respectable Imam, ce ne sont pas les paroles du Pape, mais l’attitude de quelques responsables religieux et politiques qui restent calmes et se taisent devant la multitude d’homicides de gens innocents; et que face aux injustices perpétrées contre nos frères, ils se limitent à prononcer les typiques et courtoises phrases de condamnation.

Le plus triste, respectable Imam, c’est que Al-Azhar, la plus grande institution religieuse islamique, se limite à condamner timidement à travers de courtoises déclarations, sans jamais citer clairement la question de la violence et de l’assassinat des « non musulmans ». Sans rejeter clairement les fatwas islamiques qui consentent, voire incitent et légitiment, l’effusion de sang des non musulmans et invitent à s’approprier les biens et propriétés des chrétiens comme s’ils étaient des butins de guerre.

C’est incroyable, Respectable Imam, que vous, comme Imam (Chef) d’Al-Azhar, vous n’ayez pas encore fait une déclaration explicite pour interdire l’assassinat des non musulmans, pour clarifier la position de l’Islam face à la violence, en expliquant la signification de la djihad (guerre sainte) contre les non musulmans, que vous n’ayez pas fait une déclaration claire, de manière à éviter toute manipulation du Coran de la part de terroristes.

Il est honteux, Respectable Imam, que quand les compatriotes parlent, spécialement ceux qui se déclarent « modérés » et « intellectuels », le maximum qu’il leur arrive de dire des coptes, c’est qu’ils sont des Ahl-Zimma - confiés à la tutelle de l'Islam - une expression qui détruit tout espoir d'obtenir une cohabitation pacifique et civile basée sur l’égalité et le respect. Puisque, le terme « sous la tutelle de l'Islam » est un terme qui repose sur une définition basée sur l'inégalité, dès lors qu’elle confie à un groupe la tâche de protéger l’autre, et ainsi provoque le racisme et la discrimination entre des personnes qui devraient être égales et aussi être sous la tutelle d’une même constitution et des mêmes lois de l’État.

Respectable Imam, les tragédies que vivent les coptes tous les jours sont bien plus graves qu’une visite de courtoisie au pape Shenouda III, pape de l’Église Copte Ortodoxe d’Égypte, beaucoup plus urgentes que des déclarations verbales; c’est le signal qu’en Égypte et dans la plupart des pays arabes (ndt le Père Yoannis, semble atténuer sa phrase en utilisant le mot "arabe" car les arabes ne sont pas tous musulmans et seulement 1/7 des musulmans est arabe), il manque «l’égalité» entre des citoyens, c’est un signal de ce qu’on applique le concept d’un État policier, où les corps des forces de sécurité et les religieux contrôlent les idées des personnes, leurs actes, et finalement ce qu’ils respirent.

La solution, Respectable Imam, ne se trouve pas dans la condamnation des paroles du Pape ou des états étrangers, mais dans le fait de soigner nos maladies avec nos propres mains. Ni le Saint Père ni l’opinion publique internationale n’auraient parlé si nos conditions de sécurité et de justice étaient garanties, si nos lois assuraient les droits de tous, si elles ne traitaient pas une partie du peuple comme « une minorité perturbante », ou seulement comme des êtres Ahl-Zimma –confiés à la tutelle islamique.

Personne ne serait intervenu, Respectable Imam, si notre pays avait été fondé sur des lois égales pour tous, sur des lois appliquées sans discrimination de religion, de langue ou d’appartenance politique. Personne n’aurait parlé, si le sang de nos fils et de nos frères, n’avait été versé, le jour de la Nativité et de la fin de l’année. Personne n’aurait parlé si les pays musulmans du Moyen Orient avaient été au côté de leurs frères musulmans et avaient freiné cette hémorragie d’émigration, en assurant leur protection.

Personne n’aurait parlé si les pays islamiques avaient agi contre le terrorisme religieux et l’intégrisme islamique, qui légitiment le massacre des chrétiens; comme c’est arrivé avec les caricatures (ndt: de Mahomet) considérées comme offensantes pour l’Islam. Pourquoi affirme-t-on d’un coté le droit d'un être humain, et nie-t-on le même droit à un autre être humain ? Pourquoi affirme-t-on le droit de condamner tout acte ou toute parole, quand on les considère comme offensantes pour les musulmans dans les pays occidentaux, sans jamais dire que cela interfère dans les affaires intérieurs de ces pays, pendant que l’on condamne la prière du Pape contre les massacres, contre les injustices ?

Respectable Imam, personne ne serait intervenu si nous avions adopté une unique mesure de comportement, si depuis longtemps nous avions étudié et analysé notre situation intérieure, si nous avions résolu nos problèmes de façon civilisée et en respectant une loi unique égale pour tous. ..

Des chrétiens innocents ont été assassinés à l’Église de Notre Seigneur du Bon Secours à Bagdad par des terroristes qui criaient le nom de Dieu et récitaient des vers du Coran. Les coptes ont été assassinés cette fin d’année à Alexandrie, par des intégristes qui suivent la volonté d’Allah. C’est une maladie qui réside dans cette façon d’interpréter les préceptes coraniques. Mais dans cette même maladie se trouve la guérison. Les massacres que les terroristes commettent contre les chrétiens, sont-ils acceptables du point de vue religieux et islamique? Les versets coraniques et leurs arguments doctrinaux se fondent-ils sur la vérité ? Ces terroristes sont-ils vraiment de fidèles musulmans? Ce sont des questions qui méritent des réponses, Respectable Imam, parce que dans leur réponse, se trouve la clef pour freiner ou alimenter encore plus les fleuves de sang répandus.

En résumé, respectable Imam, le Saint Père n’est pas intervenu dans les affaires intérieures de l’Égypte, mais il a parlé en faveur des chrétiens opprimés et persécutés, car sa voix s’élève toujours contre toute discrimination ou injustice, contre tout homme chrétien ou non, parce que «le silence face aux injustices c’est le démon». Comment oublier que lui, il a condamné tous les actes extrémistes contre des chrétiens ou des musulmans, comme il a condamné toutes les actions offensantes contre les sentiments des fidèles de toute religion.

Cela aurait été très mal si sa Sainteté s’était tue face aux meurtres, aux massacres, aux persécutions, aux migrations forcées des chrétiens du Moyen Orient qui ont eu lieu devant les yeux de tout le monde. Cela aurait été mal si lui, il avait fermé les yeux devant des églises profanées et saccagées et s’il n’avait pas élevé la voix en voyant que ses fils sont assassinés et persécutés pour le seul motif qu’ils sont chrétiens.

Respectable Iman, vous auriez dû remercier le Saint Père pour ses émouvantes condoléances à ses/nos frères coptes, qui ont été assassinés le dernier jour de l’année, au lieu de condamner ses paroles comme une interférence. Vous auriez dû tendre la main au Saint Père, la lui tendre pour soutenir un dialogue pacifique entre les religions, au lieu de rejeter ses déclarations, provoquant contre lui, et évidemment contre tout chrétien, l’exacerbation d’une situation, déjà très délicate, et renforçant l’extrémisme.

Que le Seigneur ait pitié de notre bien aimée Égypte et écarte d’elle tout extrémisme, toute intolérance, en semant dans les coeurs, Sa compassion au service de la vérité et de la justice, pour travailler, coude à coude, dans le but d’établir l’égalité, la cohabitation pacifique et pour construire une nation fondée sur la liberté religieuse et sur l’égalité des droits et des devoirs de toutes les personnes. Qu’Il nous donne le courage de soigner sérieusement les maladies, au lieu de condamner ceux qui veulent notre bien, en les accusant d’intervenir dans nos affaires.

vendredi 25 avril 2014

Anniversaires royaux du 26 avril

26 avril 1319 : naissance de Jean II le Bon (+ 1364), fils de Philippe VI de Valois et de Jeanne de Bourgogne, roi de France de 1350 à 1364.

Son règne fut un des plus catastrophiques de l'histoire de France, avant celui de Charles VI. Il fut le premier (mais pas le dernier) roi capétien à être fait prisonnier, et le seul à mourir en captivité.



capture de Jean le Bon à la bataille de Poitiers


26 avril 1575 : naissance de Marie de Médicis (+1642), fille du grand-duc de Toscane François de Médicis et de l'archiduchesse Jeanne d'Autriche, épouse d'Henri IV, reine de France (1600-1610), régente de France (1610-1614).


Marie de Médicis jeune


26 avril 1782 : naissance de Marie-Amélie de Bourbon-Siciles (+ 1866), fille de Ferdinand II, roi des Deux-Siciles et de l'archiduchesse Marie-Caroline d'Autriche, elle-même fille de l'impératrice Marie-Thérèse et par conséquent soeur de la reine Marie-Antoinette, épouse de Louis-Philippe Ier, reine des Français (1830-1848). 

Marie-Amélie est donc la nièce par alliance de Louis XVI, la cousine de ses enfants Louis XVII et Madame Royale, mais aussi la tante de l'impératrice des Français Marie-Louise ainsi que de la duchesse de Berry.


Marie-Amélie avec les ducs d'Aumale et d Montpensier

Anniversaires royaux du 25 avril

25 avril 1214 : naissance de saint Louis (Louis IX)  (1270), fils de Louis VIII le Lion, lui-même fils de Philippe Auguste, et de Blanche de Castille, petite-fille d'Aliénor d'Aquitaine, roi de France (1226-1270), canonisé en 1297.



naissance de saint Louis



25 avril 1974 : naissance de Louis de Bourbon, duc d'Anjou, fils d’Alphonse de Bourbon (1936-1989), duc de Cadix, duc d’Anjou, et de son épouse Carmen Martínez-Bordiú y Franco (née en 1951), fille de Cristóbal Martínez-Bordiú, 10e marquis de Villaverde, et de Carmen Franco y Polo, duchesse de Franco, grande d’Espagne; roi de France de jure sous le nom de Louis XX.


Louis XX



mercredi 23 avril 2014

anniversaire chevaleresque du 23 avril

23 avril : fête de saint Georges de Lydda, patron des chevaliers chrétiens. 





saint Georges et le dragon et la princesse de Silène



Il est également le patron de la Géorgie, de l'Éthiopie, de la Bourgogne, de l'Angleterre, de l’Aragon et de la Catalogne, des villes de Beyrouth,  Moscou, Gênes, Venise, Barcelone et Fribourg en Brisgau. 

Il était le patron de l'Ordre du Temple ainsi que de l'Ordre teutonique. Il était aussi le patron des Dauphins du Viennois.

Il est le patron des chevaliers et des scouts.

Il est enfin le patron de la cavalerie et de l'arme blindée françaises.










Anniversaires royaux du 23 avril

23 avril 1170 : naissance d'Isabelle de Hainaut (+1190), fille de Baudoin V, comte de Hainaut, et de Marguerite d'Alsace, soeur de Philippe d'Alsace, comte de Flandre. Première épouse de Philippe Auguste, reine de France (1180-1190). 
Mère de Louis VIII.
Elle descendait par ses deux parents du roi carolingien Louis IV d'Outremer (921-954).

Isabelle (ou Isabeau) de Hainaut

23 avril 1464 : naissance de sainte Jeanne de France (+ 1505), fille de Louis XI et de Charlotte de Savoie, première épouse de Louis XII, reine de France (1498), canonisée en 1950. 

sainte Jeanne de France, fondatrice de l'Ordre de l'Annonciade

Anniversaire royal du 20 avril

20 avril 1936 : naissance d''Alphonse Jacques Marcellin Emmanuel Victor Marie de Bourbon (en espagnol : Alfonso Jaime Marcelino Manuel Víctor María de Borbón y Dampierre), duc de Bourbon , duc de Bourgogne, puis duc de Cadix et duc d’Anjou, fils aîné de Jacques-Henri de Bourbon (1908-1975) et de sa première épouse Emmanuelle de Dampierre (1913-2012), fille de Roger de Dampierre (1892-1975).
Roi de France de jure sous le nom d'Alphonse II.
Père de 
Louis Alphonse (Louis Alphonse Gonzalve Victor Emmanuel Mar) de Bourbon, duc d'Anjou,  roi  de France de jure sous le nom de Louis XX.


Armes d'Alphonse II

Anniversaire royal du 13 avril

13 avril 1519 : naissance de Catherine de Médicis (+ 1589) , reine de France après 1547, régente de France de 1560 à 1563 pendant la minorité du roi Charles IX (1550-1574), mais premier conseiller de ce roi jusqu'à sa mort en 1574 et ensuite de son frère le roi Henri III (1551-1589). 
Elle fut (en dépit des calomnies des historiens républicains du XIXe siècle, justice lui a été rendue) le plus grand homme d'Etat français de son temps.
Elle était fille de François II de Médicis, duc d'Urbino, et nièce du pape Clément VIII. Sa mère, Madeleine de la Tour d'Auvergne, était issue d'une des plus anciennes et nobles familles d’Auvergne. Elle était donc à demi-française, ce qu'on oublie généralement.


dimanche 20 avril 2014

Christ est ressuscité !

Christ est ressuscité !








Oui, il est ressuscité – vraiment !

De même qu’il est né, véritablement, dans notre humanité soumise à la mort, de même il est ressuscité, véritablement, dans notre humanité libérée de la mort.

Contemplons ce double mystère.

La naissance dans le temps, du sein de le Vierge, du Fils pré-éternel du Père sans commencement – « l’Ancien des jours », comme dit l’Ecriture – a été un événement capital, unique, qui a totalement changé le cours de l’Histoire en lui donnant un sens nouveau : l’Histoire de la chute est devenue l’Histoire du salut.

La chute d’Adam, l’Homme premier – chute volontaire, même si elle n’était pas entièrement consciente, car la conscience de l’homme n’était pas complètement éveillée, c’était en quelque sorte celle d’un enfant, disent les Pères, qui parlent de « l’enfantillage » du péché – cette chute avait précipité la race humaine dans la prison du péché et de la mort. Et le temps était devenu en quelque sorte la muraille infranchissable de cette prison dans laquelle l’homme tournait en rond, entraîné par la roue de la destinée, courbé sous le joug de la fatalité de la destruction inexorable sous ses deux aspects, la mort corporelle, et la mort spirituelle, c’est-à-dire le péché qui coupe de la source de vie, Dieu.

L’incarnation du Verbe a fait éclater cette roue, elle a renversé cette muraille. Comme l’écrit notre Père saint Irénée :

«  Afin de nous procurer la vie, le Verbe de Dieu se fit chair selon l’économie de la Vierge afin de détruire la mort et de vivifier l’homme : car c’est dans la prison du péché que nous nous trouvions,  pour avoir cédé au péché et être tombés sous le pouvoir de la mort. Riche en miséricorde, Dieu le Père nous envoya donc son Verbe industrieux. Celui-ci, venant pour nous sauver, descendit jusque dans les endroits et les lieux mêmes où nous nous trouvions, et il brisa de la sorte les chaînes de notre prison. »

« Le Verbe descend dans les endroits et les lieux où nous nous trouvons », cela veut dire qu’il endosse notre humanité pécheresse, tombée sous le joug du péché, il fait sien notre « corps de mort », comme dit l’apôtre Paul,  c’est-à-dire condamné à la mort et porteur de mort. Comme nous le disons à chaque liturgie, dans le Canon eucharistique :

« Il est descendu des cieux, a pris la forme d’esclave [les esclaves du péché et de la mort, c’est nous] acceptant de plein gré de souffrir pour libérer son œuvre et la reformer à l’image de sa gloire. »

Oui, il a pris sur lui toutes les souffrances du monde, souffrances physiques, morales et spirituelles – c’est ce que nous récapitulons tout au long de la Semaine sainte. Lui, le Juste, l’Immaculé, il a pris – et il prend – sur lui tous nos péchés, tous nos crimes, tous ceux de tous les pécheurs et de tous les criminels de tous les temps passés, présents et à venir – et cela c’est l’agonie au jardin de Gethsémani. Lui, l’Innocent, il se soumet aux insultes, aux humiliations, aux tortures, celles de toutes les victimes de tous  les temps – et c’est la comparution devant Pilate, la flagellation, le couronnement d’épines, le chemin de croix. Lui l’Immortel, il se soumet à la mort sur le gibet dans les souffrances de tous les condamnés – coupables ou innocents – de tous les temps.

Sur la croix, il expérimente l’abandon de tous – ses disciples qu’il vient auparavant d’appeler ses amis ont fui ; seule sa Mère et quelques femmes, avec le disciple bien-aimé, restent, à l’écart. Et cet abandon va jusqu’à une limite inconcevable : l’abandon de Dieu. D’où ce cri « : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Lui Dieu, abandonné par Dieu ! quel abîme de mystère ! En quelque sorte, il accepté l’occultation de sa propre Divinité afin de descendre au fin fond du désespoir humain.

Or, de sa part, pas un cri de refus, de révolte : seulement acceptation totale, abandon à la volonté du Père – et pardon.

Et don, également : il nous lègue, en la personne de Jean (qui nous représente tous car chacun de nous est le disciple bien-aimé), ce qu’il a de plus cher : sa Mère ; c’est-à-dire cette humanité qu’il a reçue d’elle, qui est la nôtre, qu’il a sanctifiée et qu’il va glorifier.

Car voici, événement foudroyant : « il brise les chaînes de la mort et sort victorieux des enfers ténébreux » ; il ressuscite par sa propre puissance, non pas Dieu seulement mais Dieu ET Homme. Il est né, comme nous, homme mortel, il nous fait, comme lui, hommes immortels. Il ressuscite personnellement,  et il nous ressuscite aussi avec lui, « lui, Adam nouveau, père d’une nouvelle humanité, Premier-né d’entre les morts », et cela parce que nous sommes désormais les membres de son corps, que nous sommes un avec lui comme lui est un avec son Père.

Et où et comment sommes-nous un avec lui ? Dans l’Eglise, qui est son corps et dont il est la tête ; et par les mystères que l’Eglise célèbre et pour lesquels elle a été instituée.

Oui, l’Eglise est porteuse de la Résurrection. Non seulement, elle l’annonce, elle en témoigne, elle la proclame à la face du monde ; mais, plus encore, elle actualise, elle rend présente, effective et réelle cette résurrection du Christ et de nous tous dans la célébration du mystère eucharistique et en particulier chaque dimanche, « jour du Seigneur », qui est à chaque fois la Pâque renouvelée.

Soyons conscients de cela : dans le mystère eucharistique, si nous le vivons pleinement, c’est-à-dire dans la plénitude de la foi, nous accomplissons notre propre résurrection en même temps que celle du Christ ; nous sommes libérés de la prison du péché, nous sommes sauvés ! En tant que nous sommes « dans le monde », nous sommes encore assujettis au péché et à la mort ; mais en tant que nous ne sommes plus « du monde », nous ne sommes plus esclaves du péché ni de la mort, nous pouvons les dominer avec et dans le Christ. Nous sommes pécheurs, mais justifiés ; nous sommes mortels, mais immortels : féconde antinomie si nous savons tenir ensemble ces deux éléments, ces deux bouts de la chaîne.

Pour nous, chrétiens, qui sommes du Christ, qui sommes le Christ (c’est le sens du terme « chrétien »), la Résurrection est le seul motif de notre vie. Sans la Résurrection, comme dit l’apôtre Paul, vaine est notre foi, vaine est notre prédication, et nous sommes de faux témoins devant la face de Dieu.  Mais si la Résurrection est le motif de notre vie, il faut la vivre concrètement et effectivement chaque jour ; chaque jour nous devons vivre concurremment et notre mort et notre résurrection ; pas l’une sans l’autre : les deux ensemble.  Vivre la Résurrection et vivre en Christ  sont deux choses rigoureusement synonymes, car le Christ  a dit : « Je suis la Résurrection et la Vie ». Notre seule préoccupation doit donc être de faire croître en nous le Christ ressuscité.

Comment faire ? comment y parvenir ? Il y a maintes méthodes, mais deux sont parfaitement éprouvées, que le Christ lui-même a enseignées par la parole et par l’exemple : le don et le pardon.

Le don de soi : « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » - étant entendu que, selon l’enseignement du Christ, nos ennemis sont aussi nos amis. Le don de soi ne requiert pas forcément de grands actes héroïques : ce peut être simplement donner du temps, de l’attention, de l’écoute, du respect, de la bienveillance, un sourire… comme on peut, chacun à sa mesure ; mais avec constance, pas par éclipses.

Le pardon : c’est le moyen le plus sûr de nous rendre conformes au Christ. « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » : telle est la prière du Christ  au moment même où on le crucifie ; et ce sera aussi la prière de saint Etienne le protomartyr, le premier martyr.  Le pardon est libérateur : c’est un moyen assuré de nous libérer de la loi du péché, qui est la loi de la haine.

Les deux ensemble, don et pardon, peuvent se dire autrement : charité et amour. « Là où est la charité et l’amour, là est Dieu. C’est l’amour du Christ  qui nous rassemble et nous unit et au milieu de nous demeure le Christ  notre Dieu ». Voilà ce que nous chantons le Jeudi-Saint. Et aujourd’hui : « C’est la joie de la résurrection. Pardonnons tout à cause de la résurrection ». Le pardon prolonge pour nous et en nous la réalité de la résurrection.

Tout à l’heure, nous allons bénir et ensuite vous distribuer les œufs de Pâques, symboles d’immortalité ; dans les églises coptes, héritières de traditions antiques, un œuf d’autruche pend en face de chaque autel, précisément pour signifier cela : l’immortalité, que nous buvons à la coupe eucharistique.

Puis venez, venez nombreux tout au long de cette semaine pascale, la « semaine des sept dimanches », célébrer les mystères de la vie immortelle. Laissez-vous inonder et transporter de joie devant la beauté du Christ ressuscité, le plus beau des enfants de l’Homme, notre Beau Dieu ! Et ensuite partagez cette joie avec la terre entière, soyez partout les porteurs de la Bonne Nouvelle. Annoncez-la à toute créature, aux hommes, aux animaux, aux plantes, aux arbres, aux pierres du chemin, aux rivières et aux océans, en proclamant, le cœur rempli d’allégresse et d’action de grâces :

Christ est ressuscité !








mercredi 16 avril 2014

Franc-maçonnerie et religion : liaisons dangereuses ou entente cordiale ?

Franc-maçonnerie et religion :
liaisons dangereuses ou entente cordiale ?



Ceci est le texte d'une conférence donnée le 2 avril dernier à Nantes devant un parterre de maçons, de maçonnes et de "profanes", comme on dit.


Pour débuter, je vais vous conter une histoire. Pas une histoire légendaire: une histoire vraie.  Pourquoi ? Parce qu’une bonne partie de mon propos sera historique, sera de l’histoire. Or qu’est-ce que l’histoire, sinon la vie des gens ou, pour être plus précis, un compte-rendu fidèle de la vie des gens. En sorte que si, en écrivant l’histoire, on ne conte pas des histoires, cette vie des gens n’est pas véridique, elle n’est pas vivante, elle est factice et desséchée. 

Cette histoire, c’est celle d’un long conflit, tantôt larvé, tantôt véhément, entre ces deux champions de la religion et de la maçonnerie que sont, d’une part, l’Eglise catholique romaine et, d’autre part, le Grand Orient de France. Pourquoi ces deux organismes parmi d’autres ? Parce qu’ils sont éminemment représentatifs de ces deux domaines aux yeux du Français moyen, je veux dire du Français moyennement informé, le lecteur des hebdomadaires. Pour ce Français middle class, la religion, c’est pour l’essentiel le catholicisme, les autres religions étant ou marginales ou exotiques ; et, statistiquement, il n’a pas tort. Et pour le même Français, LA franc-maçonnerie, c’est le Grand Orient, le reste du paysage maçonnique n’étant qu’un fouillis incompréhensible, et, statistiquement, il n’a pas tort.

A vous, qui êtes bien ou très bien informés, cette vue des choses paraît sommaire et simpliste, donc extrêmement inexacte. Et vous avez bien sûr raison. Mais l’histoire n’est pas seulement le compte rendu des choses et des gens, c’est aussi le compte rendu de la manière dont les choses et les gens sont perçus. Et c’est à cet exercice que je vais me livrer pour commencer. Mais, rassurez-vous : j’élargirai ensuite le spectre de ma vision.

Histoire d’une brouille

C’est l’Eglise romaine qui a dégainé la première, il y a plus de deux siècles et demi, en 1738 exactement ; et, disons-le tout de suite, elle n’a depuis jamais rengainé. Depuis le premier texte, la constitution apostolique In Eminenti, on ne compte pas moins de 15 condamnations et même 17 si l’on inclut les deux codes de droit canonique sur lesquels je reviendrai : six excommunications au XVIIIe siècle (en 1738, 1751, 1758, 1759, 1766, 1775) ; huit au XIXe siècle (1821, 1826, 1829, 1832, 1846, 1849, 1865, 1884) et une au XXe siècle (1906), plus les deux codes de droit canon de 1917 et de 1983. Ces derniers couronnant le tout comme le bouquet d’un feu d’artifice.

Qu’est-ce qu’un code droit canonique, ou de droit canon (les deux expressions sont synonymes) ? C’est à la fois le code civil et le code pénal d’une Eglise organique : toutes en ont, les Eglises orthodoxes comme l’Eglise romaine (mais pas les communautés protestantes, qui sont des fédérations plutôt que des Eglises organiques). Les plus récents et les mieux codifiés ayant trait à notre sujet sont ceux de 1917 et de 1983.

Le code de 1917, promulgué par le pape Benoît XV, contient un canon (c’est-à-dire un article) appelé à un certain retentissement, le canon 2335, qui stipule :
« Ceux qui adhèrent à une secte maçonnique ou à toute autre association semblable qui complote contre l'Eglise ou les pouvoirs civils légitimes encourent de ce fait l'excommunication réservée simplement au Saint-Siège. »
(« Réservée simplement au Saint-Siège » signifie que nulle autorité autre que le pape ne peut relever de cette excommunication.)

Il faut citer aussi (ce que personne ne fait) le canon 1339 qui stipule ceci :
« Sont frappés d'interdit les livres […]: qui soutiennent que le duel, le suicide ou le divorce sont permis ; qui traitent des sectes maçonniques et autres sociétés du même genre, soutiennent qu'elles sont utiles et qu'elles ne sont pas nuisibles à l'Eglise et à la société civile. »

(Notez ces mots : « les pouvoirs civils légitimes » et « la société civile », nous reviendrons là-dessus.)

Une révision de ce code fut entreprise (de 1963 à 1983) à l’initiative du pape Jean XXIII. Nous allons en parler, car cette nouvelle réglementation fut à l’origine de ce qu’on peut appeler, au choix, un quiproquo ou un marché de dupes.

Entre temps, étaient intervenus quelques faits non négligeables. En premier lieu, les relations tissées entre un jésuite, le père Berteloot (1881-1955) et Albert Lantoine (1869-1949), poète, romancier, membre éminent de la Grande Loge de France,  et réputé surtout comme historien de la franc-maçonnerie, en particulier de la franc-maçonnerie dite « écossaise », c’est-à-dire celle des hauts grades. Il adressa en 1937 une « Lettre au Souverain Pontife » dans laquelle il proposait, sinon une union, du moins une collaboration de ces deux forces spirituelles qu’étaient la franc-maçonnerie symbolique (vous verrez ce que j’entends par cette expression) et l’Eglise catholique pour faire front contre les Etats totalitaires. Inutile de préciser que cette adresse ne reçut aucune réponse.

De plus amples conséquences furent les initiatives d’un autre jésuite bien plus renommé, le père Riquet. Le père Riquet fut, entre cent autres occupations, le « conférencier de Notre-Dame » le plus réputé depuis Lacordaire. Ces conférences prononcées à la cathédrale de Paris chaque dimanche de carême avaient été à l’origine de la notoriété de Lacordaire, leur fondateur, et elles valurent au père Riquet, durant douze ans (de 1946 à 1955) une notoriété équivalente. Je me souviens : elles étaient diffusées en direct par la radio nationale, sans que personne y trouve à redire. Il faut dire que la personnalité de Michel Riquet était presque intouchable : grand résistant, déporté à Mauthausen puis à Dachau, il n’aurait pas fait bon s’en prendre à lui, d’autant qu’il avait du répondant… Bref, ces conférences de Notre-Dame, après lui, retombèrent dans la grisaille dont il les avait sorties. Mais pour l’instant, nous sommes hors sujet. Revenons-y.

Dans la résistance comme en déportation, le père Riquet avait cohabité avec les Français  les plus divers : des juifs, des communistes, des francs-maçons – nous y voici – et il s’était lié d’amitié avec certains. De là plusieurs engagements dans sa vie ultérieures. D’abord la défense des anciens résistants et déportés[1]. Ensuite la mise en œuvre des « amitiés judéo-chrétiennes », étendues ensuite à toutes les « religions du Livre » (christianisme, judaïsme, islam) avec la fondation de l’association dénommée « La Fraternité d’Abraham »[2] (par la suite une loge du même nom fut fondée par Jean Granger au sein de la Grande Loge Nationale Française). Et enfin  la cause devant le Vatican des francs-maçons croyants (cette épithète est capitale), plus précisément « croyant en Dieu », ou, en un mot « théistes ». Convaincu que ces maçons-là n’entraient pas dans le champ d’application du code 2335, à savoir qu’ils n’adhèrent pas «  à une secte maçonnique ou à toute autre association semblable qui complote contre l'Eglise ou les pouvoirs civils légitimes », bien au contraire, il s’employa avec persévérance à faire lever officiellement cette excommunication.  Il mit en branle ses réseaux, qui étaient fournis, et, avec la promulgation par le pape Jean-Paul II en 1983 du nouveau code de droit canonique, il pense avoir partie gagnée car il n’y est plus fait mention de la franc-maçonnerie. On y lit simplement ceci (canon 1374) :
« Qui s'inscrit à une association qui conspire contre l'Église sera puni d'une juste peine ; mais celui qui y joue un rôle actif ou qui la dirige sera puni d'interdit ». Plus aucune mention de la franc-maçonnerie, plus aucune mention de la peine d’excommunication.

Ainsi donc, selon l’interprétation du père Riquet et de beaucoup, voilà l’excommunication levée pour les catholiques. Ceci en janvier 1983.

Hélas, en novembre de la même année (26 novembre 1983), explose une bombe : une Déclaration de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (c’est l’ancien Saint-Office) où on lit notamment ceci :

Le jugement négatif de l’Eglise sur les associations maçonniques demeure donc inchangé, parce que leurs principes ont toujours été considérés comme inconciliables avec la doctrine de l’Eglise, et l’inscription à ces associations reste interdite par l’Eglise. Les fidèles qui appartiennent aux associations maçonniques sont en état de péché grave et ne peuvent accéder à la sainte communion.
Les autorités ecclésiastiques locales n’ont pas compétence pour se prononcer sur la nature des associations maçonniques par un jugement qui impliquerait une dérogation à ce qui a été affirmé ci dessus […]
Le Souverain Pontife Jean-Paul II, dans l’audience accordée au cardinal préfet soussigné, a approuvé cette déclaration, qui avait été délibérée en réunion ordinaire de la Congrégation, et en a ordonné la publication. […]
Et c’est signé :
Joseph, card. Ratzinger, Préfet.

Nul n’ignore que le cardinal Ratzinger n’était autre que le futur pape Benoît XVI…

Bref, retour au commencement. Sauf que la situation nouvelle est singulièrement ambiguë (pour ne pas employer d’autres qualificatifs) : les francs-maçons ne sont plus spécifiquement excommuniés mais… ils restent interdits de communion. Où est la différence ?[3]

 D’où des commentaires juridiquement et casuistiquement astucieux du père Riquet et de son comparse maçon catholique de la Grande Loge Nationale Française maître Alec Mellor, pour démontrer que les catholiques ne peuvent pas être visés, puisque la lettre du code 1374 est explicite et que la congrégation pour la doctrine de la foi en a donné une interprétation lato sensu qui contredit cette lettre même. En bref, le canon 1374, c’est la loi ; une interprétation qui contredit et l’esprit et la lettre de la loi est illicite, elle est nulle et de nul effet. On doit observer que nombreux ont été les catholiques romains qui ont pensé et continuent de penser de même, et sont entrés en maçonnerie croyante, souvent avec l’accord implicite, ou même explicite, de leur prêtre, voire de leur évêque. C’est pour eux affaire de conscience qu’on ne peut pas trancher à leur place.

Cette Déclaration provoqua aussi un commentaire d’une tout autre encre, par un autre jésuite éminent, le père Ferrer Benimeli. Je vais en parler tout bientôt.

Suivre le fil de l’histoire m’a amené presque à nos jours, il faut maintenant rebrousser chemin.

Je viens d’aborder un sujet qui entre parfaitement dans notre propos : la réception par les catholiques romains des décisions papales. Au début, au XVIIIe siècle, il n’y eut aucune réception, pour la bonne et simple raison qu’en vertu du concordat dit de Bologne passé en 1516 entre le roi François Ier et le pape Léon X, aucune décision du pape, bulle ou constitution apostolique ou autre, ne pouvait avoir force de loi en France qu’une fois enregistrée par le parlement de Paris. Or ni la constitution In Eminent de 1738, ni la constitution Providas de 1751, ni aucun des quatre autres textes (mineurs) du XVIIIe siècle ne furent jamais enregistrés. C’est pourquoi les catholiques ne voyaient nulle difficulté à adhérer à la franc-maçonnerie, et ils le faisaient en masse, non seulement laïcs, mais aussi ecclésiastiques de toutes sortes : prêtres, moines, évêques…

A ce propos, il est temps de dire un mot du père Benimeli que je viens de nommer. Le père Benimeli est un jésuite espagnol qui a consacré son existence de chercheur et d’universitaire à l’histoire de la franc-maçonnerie. C’est même, je crois, le plus grand historien vivant de la franc-maçonnerie. Maintenant à la retraite, il a longtemps dirigé le Centro de Estudios historicos de la Masonerìa espanola de l’université de Saragosse[4]. Son opus majeur est sa thèse de doctorat soutenue et éditée à Caracas en 1976 (on comprend pourquoi à Caracas et pas à Madrid…sous le règne du général Franco) et publiée en traduction française par Dervy en 1982, puis de nouveau en 1989 - avec une préface… du père Riquet (comme cela s’imposait). Cet ouvrage, établi sur la base d’une documentation monumentale tirée des archives du Vatican, des archives nationales de maints pays et de nombreuses bibliothèques et fonds documentaires, est absolument indispensable à quiconque veut avoir une vision concrète, complète et précise du phénomène maçonnique en Europe à l’âge des Lumières. Son titre en français est : Les Archives secrètes du Vatican et de la franc-maçonnerie. Histoire d’une condamnation pontificale. A noter tout de suite que le titre en espagnol est bien plus explicite : Los Archivos segretos vaticanos y la masoneria. MOTIVOS POLITICOS de una condena pontìficia.  « Motifs politiques » : le terme a fait reculer l’éditeur français, mais la couleur est annoncée. J’y reviendrai plus tard.

Pourquoi vous parler d’ores et déjà de cet ouvrage ? Pour appuyer mon propos. Le père Benimeli publie en effet sur cent pages une table nominative des ecclésiastiques appartenant à des loges dont il a trouvé mention, et il précise qu’elle est incomplète ! Pour l’anecdote, plusieurs couvents, dont Clairvaux ou Fécamp en France (mais ailleurs aussi) possédaient leur propre loge…

C’est la révolution qui modifia de fond en comble l’état des lieux. Les loges se vidèrent des aristocrates et des ecclésiastiques, soient qu’ils aient émigré, soit qu’ils se soient camouflés, soit encore qu’ils aient été tout simplement exécutés. Les loges elles-mêmes cessèrent leurs travaux sous la Terreur et ne les reprirent que lentement.

J’accélère. Sous l’Empire, la franc-maçonnerie (dont Napoléon n’était pas membre mais son frère Joseph et la plupart des maréchaux, si) fut un instrument de la domination du pouvoir. Pour l’empereur, la loge idéale avait pour vénérable maître le préfet, pour premier surveillant le maire et pour second surveillant le commissaire de police !

Instrument du pouvoir, la maçonnerie le demeura jusqu’en 1870. L’exemple le plus flagrant est celui du maréchal Magnan (1791-1865). Pour écarter le grand maître du Grand Orient, le prince Lucien Murat (1803-1878)[5], pourtant son cousin, mais avec lequel il était en dissentiment politique, Napoléon III nomma à cette fonction le maréchal Magnan, un de ses intimes (il avait activement participé au coup d’Etat de 1851). Celui-ci n’était pas franc-maçon : il reçut en conséquence les 33 degrés maçonniques en 48 heures. Cela se passait en 1862.

Il va de soi que ni l’ancienne aristocratie, demeurée royaliste dans son immense majorité, ni a fortiori les ecclésiastiques, ne rejoignirent les rangs de cette franc-maçonnerie politisée. Le franc-maçon typique de cette partie du XIXe siècle peut s’identifier grosso modo (il y a évidemment des exceptions) au bourgeois louis-philippard, cossu, en méfiance du peuple, et voltairien, voire agnostique. Deux  figures emblématiques ? Le duc Decazes, ministre favori de Louis XVIII mais surtout grand industriel capitaliste[6] ; et le ministre favori de Louis-Philippe, François Guizot (qui n’était pas tout à fait agnostique, mais protestant libéral).

Il est clair que durant toute cette période, en France (je précise bien : en France), l’Eglise catholique, qui pactisait plus ou moins, mais plutôt plus que moins, avec le pouvoir, n’avait aucune raison de s’en prendre à la franc-maçonnerie, instrument docile de ce même pouvoir.

Après l’effondrement de l’Empire en 1870, une réaction politique au sein de la maçonnerie française était inévitable ; et elle ne fut pas évitée.

Je viens d’écrire les mots « maçonnerie politisée ». Mais ne le fut-elle pas dès le départ ? Ma réponse est : oui. Ceci est ma certitude, que beaucoup sans doute contesteront. Peu importe. J’ai fait complètement mienne la thèse que développe depuis 1996 et surtout depuis une dizaine d’années André Kervella, brillant historien iconoclaste, lui-même franc-maçon (membre du GODF). J’y ai adhéré d’autant plus que j’en avais depuis longtemps l’intuition, sans pouvoir étayer cette intuition[7]. Quelle est-elle ? Pour résumer sommairement et d’une façon un peu simpliste : que la franc-maçonnerie moderne, dite spéculative, n’est pas du tout née à Londres en 1717, comme l’enseigne sans broncher la vulgate maçonnique, mais qu’elle est bien antérieure, et écossaise d’origine. Selon lui, elle serait née en 1689 dans l’entourage du roi Stuart détrôné Jacques II d’Angleterre - Jacques VII d’Ecosse (1633-1701), en exil au château de Saint-Germain en Laye où Louis XIV, son cousin germain, lui avait offert l’hospitalité On se souvient que la « glorieuse révolution », comme les Anglais l’appellent non sans forfanterie, détrôna Jacques II pour cause de conversion au catholicisme romain  et lui substitua son neveu et gendre Guillaume d’Orange, prince protestant. Après la mort de Guillaume III (1701), puis de la reine Anne, fille de Jacques II et épouse du précédent (I714), la dynastie des électeurs de Hanovre (Georges Ier et la suite) fut appelée à occuper le trône de ce qui, entre temps, était devenu le Royaume uni.[8] Les partisans de Jacques II-VII, puis de son fils Jacques III-VIII (1688-1766) - (dit « le chevalier de Saint-Georges », ou encore « le vieux prétendant »), puis de son petit-fils Charles III –Edouard (1720-1788) - (dit «Bonnie prince Charlie », ou encore « le jeune prétendant ») n’acceptèrent pas cet état de choses, et ils lancèrent plusieurs expéditions de reconquête dont plusieurs réussirent un temps, en particulier celle de 1715 et surtout celle de 1745 (qui mena Charles-Edouard jusqu’à Derby, à moins de 200 km de Londres)[9].  Les réfugiés « jacobites », comme on les appelle (ne pas confondre avec les jacobins !), en France ne furent pas moins de 50 000, Ecossais, Irlandais et Anglais mêlés, non seulement catholiques, mais aussi protestants partisans de la monarchie légitime. Beaucoup (quelque 25 000) formèrent des régiments au service du roi de France. Le sort des autres ressembla beaucoup à celui des émigrés français aux temps de la révolution. La cour du roi Jacques à Saint-Germain en Laye comptait toutefois environ 2500 personnes, ce qui est à la fois peu (par rapport à Versailles) et beaucoup (pour un souverain exilé). Chose importante à noter : la plupart des seigneurs anglais et écossais avaient conservé leurs fiefs sur place, soit qu’ils les aient confiés à des parents de confiance, soit même qu’ils aient prêté mensongèrement un serment d’allégeance au souverain de Londres. On en voit beaucoup faire des allers et retours entre le continent, c’est-à-dire la France, et les îles.

Pourquoi ce rappel historique détaillé? Parce que la thèse de Kervella, fondée sur un dépouillement quasi exhaustif de documents d’archives jusqu’à présent délaissés, en particulier des correspondances diplomatiques et des correspondances privées, cette thèse, je le répète iconoclaste, est la suivante : les premières loges sont apparues à Saint-Germain en Laye autour de Jacques II à partir de 1689, et elles n’étaient pas autre chose que (le vocabulaire est de moi) des cellules de conspirateurs travaillant à la restauration du roi, notamment en réunissant fonds et armements en vue de ces expéditions par mer que j’ai déjà mentionnées. Et cela se poursuivit avec Jacques III son fils, puis Charles-Edouard son petit-fils jusque vers 1750, où, après l’échec déconcertant de 1745, le découragement gagna tous les jacobites et le prince lui-même. 

Et les loges anglaises, notamment celles de la soi-disant Grande Loge d’Angleterre créée en 1717 ? Eh bien ? elles furent la réponse du berger à la bergère, c’est-à-dire la réplique des hanovriens aux jacobites, légitimité contre légitimité. Et j’avoue que cette explication me paraît bien meilleure que celle qui prévalait jusqu’à présent – et qui en réalité n’en était pas une. La théorie dite de la « transition », selon laquelle les loges « opératives », composées de bâtisseurs, de techniciens de la construction, se seraient peu à peu transformées en loges « spéculatives » par l’entrée en nombre croissant de nobles et de bourgeois, théorie brillamment défendue en son temps par le grand « docteur en maçonnerie » anglais Harry Carr, est aujourd’hui définitivement abandonnée faute de document qui vienne à l’appui. Mais le problème demeurait pendant. Pourquoi diable ces nobles et ces bourgeois auraient-ils eu l’idée saugrenue de se réunir pour faire semblant d’édifier fictivement le temple de Salomon ? Si en revanche cette symbolique est une sorte de paravent et que Salomon représente, pour les uns Jacques III et pour les autres Georges Ier, et le temple leur royaume, alors tout change, et l’on a affaire à une explication rationnelle.   

Et c’est ainsi que les jacobites, pour ne pas être en reste devant le plagiat des hanovriens, inventèrent des grades « supérieurs » à celui de maître, notamment un quatrième grade dénommé (à juste titre) écossais, et aussi des grades chevaleresques templiers. C’était dans l’air du temps. En effet se produit à l’époque un retour à un moyen-âge assez mythique et à une chevalerie tout aussi mythique. Cela se manifeste en littérature comme dans les arts plastiques : on dénomme cette mode « le style troubadour ». Il débute sous Louis XV et se poursuit jusqu’au Consulat en marge et en réaction du style pseudo-romain dont les révolutionnaires étaient friands. Son apogée fut le Génie du Christianisme publié par Chateaubriand en 1802 (mais écrit bien avant) ; et je voudrais mentionner aussi la première pièce de théâtre inspirée par l’Ordre du Temple, la tragédie Les Templiers de François Raynouard (1761-1836) publiée et jouée en 1805. Cette mode « médiévale » était tellement établie que Voltaire lui-même produisit  en 1756 une épopée intitulée La Pucelle d’Orléans.

Tout cela pour dire que Ramsay (mort et enseveli, notons-le, à Saint-Germain en Laye en 1743) avec son Discours, ou plutôt ses Discours (car il y en a deux versions, une qui fut prononcée en loge en 1736, et une autre qui devait être prononcée en grande loge en 1737 et ne le fut jamais, à cause de l’interdiction du premier ministre, le cardinal de Fleury), Ramsay, donc, en faisant remonter au moins allégoriquement aux croisés l’institution de la franc-maçonnerie[10], n’était pas un farfelu isolé, contrairement à ce que les historiens maçonniques affirment volontiers, et que son entreprise s’inscrivait dans un contexte qui lui donne une perspective politique – ou, pour être précis, une perspective politico-maçonnique précise.

Je pense que, pour la majorité de ceux qui connaissent un peu l’histoire des débuts de la franc-maçonnerie, cette thèse d’une origine, j’y insiste, « politique » de ce mouvement est, pour dire le moins, déconcertante, tant elle bouscule les idées reçues… Et pourtant : le croisement qu’André Kervella a fait des noms des émissaires occultes de Jacques III avec les membres répertoriés des loges est tout à fait convaincant : il est des similitudes qui ne peuvent être le fruit du hasard.

Pour ceux que cela intéresse, je recommande particulièrement le dernier en date des ouvrages d’André Kervella (il en a publié une douzaine), qui s’intitule Les rois Stuart et la franc-maçonnerie, paru l’an dernier en 2013 aux Editions Ivoire-Clair. Je l’ai beaucoup aimé, comme tous ceux à qui je l’ai recommandé.

Et c’est là que nous retrouvons ce qu’on appelle inexactement la bulle In Eminenti  de 1738, qui est en réalité une constitution apostolique. Dans son ouvrage monumental déjà cité, le père Benimeli prouve que les motifs réels de ce texte (auquel le pape Clément XII n’a pas mis la main, sauf pour la signature) sont purement politiques car liés à la politique du pape en tant que souverain temporel au sein d’une Italie en pleine mutation politique (j’insiste de nouveau sur cette épithète), les motifs théologiques invoqués n’étant que rideau de fumée. Rappelons-les pourtant brièvement, ces motifs, car ils seront reproduits ultérieurement à satiété.

Premièrement, ces « sociétés, assemblées, réunions, conventicules », se font en secret : preuve qu’elles sont criminelles, car « si elles ne faisaient point de mal, elles ne haïraient pas ainsi  la lumière ». Preuve en est que, « dans plusieurs Etats [qu’on ne nomme pas], elles ont été […] proscrites et bannies comme contraires à la sûreté des royaumes ». Le motif politique fait ici plus que transparaître. Il est confirmé quelques lignes plus loin par une référence à « la tranquillité des Etats temporels ».

Le second grief est la coexistence d’« hommes de toute religion et de toute secte », situation évidemment impensable en un temps où les rapports interreligieux n’étaient que polémiques au sens propre, c’est-à-dire des rapports de guerre.

Le troisième grief s’exprime ainsi : « … et pour d’autres causes justes et raisonnables connues de nous… ». Et c’est tout ! On avouera que c’est plus que léger. Ajoutons que la constitution Providas de 1751 du pape Benoît XIV n’en dit guère plus et se contente de broder sur le texte d’In Eminenti.

La preuve que les motifs profonds de cette condamnation furent politiques résulte clairement du rapprochement avec l’ouvrage de  Kervella cité précédemment. Il apparaît que Robert Walpole, premier ministre anglais durant cette période cruciale, de 1721 à 1742, franc-maçon lui-même, utilisait les membres des loges hanovriennes comme émissaires, comme « honorables correspondants », c’est-à-dire comme agents secrets et comme espions, principalement en Italie où le prétendant avait trouvé refuge[11]. Il apparaît non moins clairement que les loges jacobites des Etats pontificaux ne furent jamais vraiment inquiétées ; et même lorsque l’Inquisition, prenant à la lettre la constitution In Eminenti, voulut s’en occuper, la procédure fut rapidement stoppée. Jacques III était lui-même maçon et son fils Charles-Edouard aussi, contrairement à ce que ce dernier affirma mensongèrement quelques années plus tard[12]. Simplement, il avait promis au pape de faire profil bas.

Tout cela éclaire d’un jour nouveau la condamnation papale de 1738. Souvenons-nous qu’il est question de la « sûreté des royaumes », de la « tranquillité des Etats temporels ». Mais qui était le roi légitime de Grande-Bretagne aux yeux du Saint-Siège ? Certainement pas l’électeur de Hanovre, ce prince hérétique et schismatique, fauteur de troubles dans le Saint-Empire dont il était un des électeurs, mais bien le roi Stuart, fidèle de la sainte Eglise catholique romaine.

N’oublions pas (c’est un défaut fréquent que de déconnecter l’histoire de la maçonnerie du panorama historique européen qui est en toile-de-fond) que cette époque est celle de la guerre de succession d’Autriche (1740-1738) où l’on voit souverains catholiques et protestants s’affronter en Allemagne – la France jouant, comme souvent depuis Richelieu, à contre-camp[13]. Et par conséquent les décisions papales s’inscrivent  dans ce contexte, je le répète une fois de plus, politique.

Toutefois, je l’ai déjà dit, ces condamnations furent en France nulles et de nul effet.

Mais quid de la maçonnerie elle-même ? André Kervella a bien débrouillé la question. Il y eut au départ en France une maçonnerie jacobite – et il n’est pas inutile de noter que les premiers grands maîtres de la grande loge, Mac Lean et Derwentwater étaient des aristocrates écossais[14]. Puis se formèrent concurremment des loges hanovriennes. Ainsi, contrairement à ce qui s’écrit, les origines de la maçonnerie française ne doivent rien à Londres, mais tout à Saint-Germain-en-Laye, puis à Rome. Point à retenir, si ces maçons se faisaient la guerre en Ecosse et en Angleterre, ils entretenaient en France (et plus tard en Italie) des rapports courtois. L’esprit maçonnique ?

Et les Français dans tout cela ? Le fait est que les grands maîtres suivants[15] furent des aristocrates de haute volée, d’abord Louis de Pardaillan de Gondrin, duc d'Antin (1707-1743), puis Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont (1709-1771), prince du sang, c’est-à-dire proche parent du roi, et enfin Louis Philippe d'Orléans (1747-1793), cousin du roi, premier prince du sang[16], montre à suffisance que la maçonnerie fit l’objet d’un véritable engouement et que la noblesse d’épée, de robe et d’église s’y engouffra. Inutile de dire que la maçonnerie française avait alors perdu jusqu’au souvenir du ou des caractères politiques de ses débuts. Elle était devenue tout uniment, comme la décrira peu après Joseph de Maistre[17], une « société de plaisir » où l’on se consacrait, comme je me suis plu à l’écrire dans une de mes études, en citant le titre d’une célèbre valse de Johann Strauss, à « Aimer, boire et chanter ». Plus de politique, pas d’ésotérisme – le mot n’existait pas, ni la chose non plus, sauf dans une société dont je vous parlerai plus tard – rien que du divertissement.

Cette franc-maçonnerie était, précisons-le, à double face. De même que coexistent au sein de l’Eglise d’Angleterre une High Church et une Low Church, de même coexistaient, sans se fondre, ce qu’on pourrait appeler une « haute franc-maçonnerie » et une « basse franc-maçonnerie ». Une franc-maçonnerie modeste, faite de boutiquiers, de cabaretiers, de clercs de justice, de curés… Et une franc-maçonnerie de haut vol, emplie de la plus haute aristocratie de la cour, de la ville et de l’Eglise, où se côtoyaient les deux frères du roi, les comtes de Provence et d’Artois, futurs Louis XVIII et Charles X, des princes du sang, de grands aristocrates comme le duc de Montmorency-Luxembourg, « premier baron de France », c’est-à-dire issu de la plus ancienne famille de France (et adjoint du grand maître le duc d’Orléans), des cohortes d’archevêques et d’évêques, de parlementaires (c’est-à-dire de hauts magistrats)[18] … et même la reine et son amie intime la princesse de Lamballe – car il existait aussi une maçonnerie féminine[19].

Inutile de dire que tout ce beau monde ne conspirait pas. Même si ces grands seigneurs étaient pour la plupart « libertins » dans les deux sens du terme, à savoir quant aux mœurs et quant aux idées[20], ils étaient bien trop attachés à leurs privilèges qui leur garantissaient les agréments de la vie pour mettre en cause le trône et l’autel d’où ils tenaient ces privilèges. Quant au petit peuple des loges, même s’il grognait contre les impôts trop lourds (surtout avec les guerres)…, rien ne lui répugnait plus que le républicanisme, qui sentait le fagot, avec l’exemple peu attrayant de « ces messieurs de Genève »[21].

Ce qui fait que lorsque la politique rattrapa cette franc-maçonnerie devenue complètement apolitique, ce qui se produisit en plein cœur de la révolution, elle le fit d’une façon tout à fait nouvelle et inattendue et, disons-le d’emblée, complètement à contre-sens. De 1797 à 1799, un polygraphe, l’abbé Augustin Barruel, ancien (et futur) jésuite[22] publia des Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme (Hambourg, P. Fauche,  5 vol.) qui furent un immense succès de librairie et ont engendré une postérité innombrable. Il fallait en effet trouver des causes à cette révolution française qui avait englouti sans explication rationnelle la plus ancienne monarchie du monde civilisé. Ces causes, ou plutôt cette cause unique, Barruel, qui affirmait avoir lui-même été reçu en loge, la dévoilait au grand jour : c’était l’action des francs-maçons. Ou, pour être plus précis : l’action conjuguée « des philosophes athées, des nouveaux templiers, des rosicruciens et des francs-maçons » occultement dirigés par les Illuminati, afin de détruire les pouvoirs en place, à savoir l’Eglise et la monarchie.

Vu la description que j’ai donnée de la franc-maçonnerie française pré-révolutionnaire, il est clair que ces assertions sont un non-sens total. Mais il fallait un coupable : la recherche d’un ou de coupables est une constante de l’action politique, qui dispense d’un effort toujours difficile d’analyse. Le coupable était tout trouvé, et pour longtemps, car on continue encore de nos jours à désigner comme telle la franc-maçonnerie dans les milieux contre-révolutionnaires. On en était arrivé – et on reste encore dans certains milieux – à ce comble d’absurdité d’accuser le convent maçonnique de Wilhelmsbad de 1782 d’avoir été la réunion européenne des conjurés planifiant la destruction de l’Eglise et des monarchies, alors que ce convent réunissait les partisans résolus d’un type de maçonnerie chrétienne, et exclusivement chrétienne, dont je parlerai au terme de cet exposé. Alexandre Dumas disait qu’il faut parfois violer l’histoire pour lui faire de beaux enfants : ce n’est pas le cas ici !

Il y a dans les accusations que je viens de relater plusieurs termes qui retiennent l’attention. « Nouveaux templiers » : ce sont ces grades chevaleresques que j’ai déjà mentionnés, et il y avait en effet en Allemagne un système chevaleresque dénommé la Stricte Observance qui prétendait reconstituer l’Ordre du Temple, lequel n’aurait été, affirmait-on, aboli qu’en apparence par le concile de Vienne en 1312. Toutefois ce système était dirigé par des proches de princes régnants ou même de rois, qu’on voit mal, osons dire, scier la branche sur laquelle ils étaient assis ! Et rappelons que l’empereur Joseph II, fils de Marie-Thérèse, était franc-maçon, à la suite de son père l’empereur François Ier, ainsi que le roi de Prusse Frédéric II le Grand, pour ne parler que d’eux. « Rosicruciens » : il s’agit des fameux « rose-croix », dont je ne veux rien dire, il y faudrait une conférence entière, mais sachez qu’ils n’ont strictement rien à voir avec la franc-maçonnerie. Les Illuminati non plus, mais il s’en fallut de peu. Pour faire bref, les « Illuminés de Bavière » (pour donner à cet ordre sa véritable dénomination) furent fondés en 1776 dans ce pays par un professeur de droit canonique, Weishaupt, mais – paradoxe ! – sur la base d’une philosophie matérialiste, progressiste et égalitaire, qui visait effectivement à renverser le trône et l’autel. Ils tentèrent de noyauter progressivement la maçonnerie allemande : ce qui leur fut fatal, car les princes et clercs reçus dans leurs rangs furent épouvantés, l’ordre fut interdit dès 1786 et Weishaupt révoqué et exilé. De toute façon l’Ordre des Illuminés n’eut jamais de ramifications en France.

Pour en revenir à Barruel, son arsenal s’enrichit à partir de 1806, sur la base de « révélations » d’un correspondant italien, de l’arme de l’antijudaïsme, les « forces occultes » de la maçonnerie (pour reprendre le titre d’un film violemment antimaçonnique de mars 1943) étant en réalité les juifs travaillant à la domination du monde.

Pourquoi insisté-je sur tous ces détails ? Parce que vous avez là, constitué une fois pour toutes, le thème du « complot judéo-maçonnique » qu’on retrouve inchangé jusqu’aux temps présents. Cette thèse – anticipons quelque peu - devait recevoir son habillage théologique des mains d’un jésuite allemand, archevêque de Bombay, Mgr Leo Meurin, avec la publication en 1893 d’un ouvrage au titre qui fit mouche : La Franc-maçonnerie, synagogue de Satan. Cette formule a été attribuée à bien des personnes, rendons-en la paternité à Mgr Meurin !

Cette rhétorique, avec ses formules, a défié les temps et on l’a retrouvée telle quelle successivement au moment de la séparation de l’Eglise et de l’Etat dans les années 1900, dans les polémiques de La Libre Parole d’Edouard Drumont avant la guerre de 1914, dans celles de L’Action française de Charles Maurras et de Léon Daudet entre les deux guerres, dans les publications officielles sous le régime de Vichy, et de nouveau de nos jours à l’occasion des débats « sociétaux », comme on les appelle. Elle s’est simplement accrue chemin faisant, lors de l’affaire Dreyfus, d’un autre élément : l’anti-germanisme. Ainsi, selon Maurras, les quatre constituants de l’Anti-France étaient : les francs-maçons, les juifs, les protestants et les métèques.

Mais, m’objecterez-vous peut-être, je m’éloigne de mon sujet ? Point du tout. Car ce sont exactement ces armes-là qui furent utilisées par l’Eglise de France dans ce qu’il faut bien appeler la guerre d’une part antimaçonnique et d’autre part antireligieuse, guerre politico-religieuse qui fit rage dès les premières décennies de la IIIe république. Je vous ai montré plus haut que l’autel avait pactisé avec le trône jusqu’en 1870. La réaction antimonarchique qui suivit devait forcément prendre le tour d’une réaction anticatholique. Il fallait en finir avec le règne conjoint du sabre et du goupillon ! Et ce combat, ce fut le Grand Orient de France qui le mena. D’autant plus vigoureusement que l’Eglise de France était dans son immense majorité demeurée très hostile à la république – en dépit du « ralliement » aux institutions républicaines prôné par le pape Léon XIII (1810-1903) dans son encyclique « Au milieu des sollicitudes » (16 février 1892)[23], mais il ne fut guère écouté en France.

Le premier coup de canon fut tiré dès 1877 par Gambetta (qui avait été initié à la fin du Second Empire) avec cette formule passée à la postérité : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! ». Dès lors, il y eut identification, on pourrait dire osmose, de la franc-maçonnerie et du pouvoir républicain, et des deux avec la « libre pensée » et l’anticatholicisme.

 On a pu dire, sans vraiment exagérer, qu’au moins jusqu’en 1914, les gouvernements se faisaient et se défaisaient au sein des loges. C’est à la même époque que le Grand Orient de France décida, si l’on me passe ce néologisme, de s’« athéiser ». Je m’explique. Depuis 1849, à l’initiative de son grand maître le prince Murat que j’ai déjà signalée, l’article Ier des constitutions de ses constitutions était ainsi libellé :
« La Franc-Maçonnerie, institution essentiellement philanthropique, philosophique et progressive, a pour base l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. »

Ce qui en faisait une obédience théiste.

Or en septembre 1877, sur le rapport du pasteur Desmons (cela ne s’invente pas !) qui était aussi député républicain, le convent du Grand Orient à une très forte majorité modifia ainsi cet article Ier :
« La Franc-Maçonnerie, institution essentiellement philanthropique, philosophique et progressive, [le début ne change pas, mais la suite, si] a pour objet la recherche de la vérité, l'étude de la morale universelle, des sciences et des arts et l'exercice de la bienfaisance. Elle a pour principes la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine. Elle n'exclut personne pour ses croyances. Elle a pour devise : Liberté, Égalité, Fraternité.[24] »

Dix ans plus tard, un nouveau pas fut fait et l’invocation au Grand Architecte de l’Univers devint facultative ; dans les faits, elle disparut complètement.

Ainsi, officiellement, l’obédience était devenue agnostique ; mais, dans la réalité, elle développa non seulement un anticléricalisme mais aussi un anticatholicisme militant, (et parfois provocateur avec les banquets du vendredi-saint au cours desquels on mangeait – et on mange toujours – du cochon)[25].

Dès lors, la presque totalité des présidents du conseil qui se succédèrent furent des « frères trois points » (comme on les appelait désormais d’après le titre éponyme d’un ouvrage[26] du célèbre mystificateur Léo Taxil), le plus célèbre étant Emile Combes, « le p’tit père Combes », un ancien séminariste devenu athée militant. Ils prirent toute une série de mesures destinées à abattre la puissance politique et sociale de l’Eglise catholique : interdiction d’enseignement sauf autorisation aux congrégations religieuses (juillet 1904) puis refus systématique d’autorisation à ces dernières, ce qui entraîna leur exil et la fermeture de milliers d’établissements[27] ; rupture des relations diplomatiques avec le Vatican (mai 1904) ; séparation de l’Eglise et de l’Etat (loi du 9 décembre 1905) [28], d’où les inventaires des 68 000 édifices religieux existants, inventaires qui provoquèrent des échauffourées avec les fidèles qui s’y opposaient en foule - et même quelques morts – ainsi que des refus d’obéissance de nombreux officiers[29] ; puis confiscation des biens du clergé (loi du 2 janvier 1907) passant aux mains, soit de l’Etat, soit des communes ; enfin épuration du personnel préfectoral et surtout de l’armée, jugée peu loyaliste. Cette dernière épuration donna lieu à un scandale inouï, « l’affaire des fiches ». Elle éclata lorsqu’il fut révélé publiquement en 1904 que le général André, ministre de la guerre du cabinet Combes, demandait au Grand Orient de faire établir par ses loges des fiches sur les opinions politiques et religieuses des officiers, et que cette pratique durait depuis trois ans[30] ; l’indignation fut à son comble, ce qui provoqua la chute – et la mort politique – d’Emile Combes [31]

Et l’Eglise, dans tout cela ? Eh bien, elle réplique, avec non moins de virulence. Son artillerie, c’est le journal La Croix qui s’en charge. Fondé en 1880 par la congrégation des assomptionnistes en visant délibérément un public populaire, ce fut dès le départ un journal de combat, qui dénonça avec virulence la république, la franc-maçonnerie et les juifs dont on opérait l’amalgame dès avant Maurras. La Croix se vantait d’être « le journal catholique le plus anti-juif de France ». Quant à son antirépublicanisme, il était si marqué qu’il refusa avec force le « ralliement » décidé par Léon XIII et que le pape, par mesure d’autorité,  fit révoquer en 1900 son rédacteur en chef le père Bailly. La même année, douze assomptionnistes, surnommés « les douze moines ligueurs » sont condamnés par le tribunal de la Seine pour menées séditieuses mettant en danger l’ordre public républicain, et leur congrégation est dissoute.

La suite de l’histoire de La Croix n’est plus de notre ressort. Le journal devint le porte-parole fidèle du Vatican, y compris pour la condamnation de l’Action française en 1927, marqué par des orientations de plus en plus sociales (l’Action catholique, la JOC, jeunesse ouvrière catholique), soutenant après la Libération le parti de la démocratie chrétienne (le MRP, mouvement républicain populaire), ce qui en fit un journal très souvent progouvernemental. De nos jours, c’est un journal sinon de gauche, du moins de centre gauche. On est loin du quotidien ligueur des origines !

Cette chronique déjà longue va bientôt s’achever. La Grande Guerre, celle de 1914-18, par la cohabitation forcée dans les tranchées de Français de toutes catégories et de toutes opinions, opéra une sensible réconciliation entre le curé et l’instituteur franc-maçon, qui se manifesta dans la politique nationale avec, en particulier, le rétablissement en 1921 des relations diplomatiques avec le Saint-Siège.

La deuxième guerre mondiale et l’établissement de l’Etat français faillirent être fatales à cette réconciliation, la majorité des  membres du haut clergé ayant fait allégeance au Maréchal[32] et approuvé au moins tacitement, et encore pas toujours, les mesures antimaçonniques du gouvernement de Vichy (lois du 13 août 1940 et du 11 août 1941)[33] et le statut des juifs (octobre 1940 et juillet 1941). Fort heureusement, d’autres prélats (très minoritaires, il faut bien le reconnaître) avaient publiquement dénoncé le sort fait aux juifs : ainsi l’archevêque de Toulouse, Mgr Salièges[34], et même l’archevêque de Lyon, le cardinal Gerlier, pourtant pétainiste. Et surtout, quantité, non seulement de laïcs catholiques (tels Georges Bidault et Edmond Michelet) mais aussi de prêtres et de religieux, avaient participé à la résistance et avaient été déportés (tel le père Riquet) ou exécutés (environ 600, dit-on). Ce qui facilita bien les choses à la Libération.

L’histoire ensuite s’accélère car elle s’apaise. Pourtant deux éruptions sont encore à signaler durant la IVe et la Ve républiques, toutes deux dues à l’école, qui a constamment été un abcès de fixation entre le camp catholique d’une part, et le camp laïque d’autre part, le principal acteur de ce dernier étant toujours la franc-maçonnerie. Ce fut d’abord, après la Libération (les établissements catholiques d’enseignement ayant été favorisés par le régime de Vichy, d’où remise en cause), la « querelle scolaire » qui dura plus de dix ans et fut résolue au moins momentanément par la loi Debré du 31 décembre 1959 réglementant les établissements d’enseignement libre sous contrat. Cette querelle rebondit en 1984 lorsque le gouvernement Mauroy et son ministre de l’éducation nationale Alain Savary entreprirent de mettre en œuvre un des 101 engagements du candidat François Mitterrand, à savoir la réalisation d’un «grand service public unifié de l'éducation nationale», dont les conditions d’application revenaient à intégrer l’enseignement libre dans l’enseignement public. Ce projet jeta dans la rue des centaines de milliers, voire un million ou plus, de manifestants, ensuite de quoi le président Mitterrand retira en juillet 1984 le projet de loi, ce qui entraîna la démission du ministre Savary puis du gouvernement Mauroy tout entier. Ce malheureux texte avait d’ailleurs suscité le mécontentement des deux camps : le camp catholique, on vient d’en parler, mais aussi le camp laïque avec pour fer de lance le Grand Orient de France, qui le jugeait édulcoré – et le fit savoir au président Mitterrand, qui n’apprécia guère…

Y a-t-il de nos jours une reprise de l’affrontement ? On pourrait le penser avec le clivage assez violent de l’opinion qu’ont suscité les problèmes dits «sociétaux », le premier en date étant le « mariage pour tous », pour parler clair le mariage homosexuel, et ce qui s’ensuit et s’ensuivra. Toutefois l’affrontement n’a pas la même allure que ceux du passé.

Les autorités religieuses catholiques, le cardinal Vingt-Trois en tête, archevêque de Paris et président à l’époque de la conférence épiscopale, si elles ont condamné vigoureusement le mariage homosexuel au nom des valeurs sociales et naturelles - et non pas religieuses -, ainsi que du respect de la dignité humaine, etc., se sont bien gardées de s’en prendre à la franc-maçonnerie qui avait pourtant pris parti non moins vigoureusement en faveur dudit mariage et de ce qui doit s’ensuivre. Même, interrogé à propos de ce prêtre catholique qui a beaucoup fait parler de lui à cause du fait qu’il a été sanctionné pour être membre du Grand Orient de France, le père Pascal Vesin, le cardinal s’est contenté de dire : « C’est un peu difficile d’être représentant d’une Église et membre actif d’une corporation dont l’un des thèmes est de dire que l’Église est nuisible[35]. »

De son côté, au contraire, le Grand Orient de France s’en est pris avec virulence et nommément au cardinal-archevêque de Paris. Je cite :

Communiqué du Grand Orient de France en date du 5 novembre 2012

Le Grand Orient de France condamne fermement les propos de l’Eglise Catholique au sujet du projet de loi sur l’ouverture du mariage civil à tous les couples […]

Ainsi, l’évocation par le Cardinal André Vingt-Trois de « mutations profondes de notre législation qui pourraient transformer radicalement les modalités des relations fondatrices de notre société » témoigne de positions arriérées voire obscurantistes en décalage complet avec les nécessaires évolutions sociales et politiques de notre temps […]

Au nom de la Laïcité, le Grand Orient de France rappelle que les Eglises doivent se restreindre à la seule sphère spirituelle, et ne pas interférer, par des imprécations stigmatisantes et des amalgames violents et haineux, avec les légitimes débats publics et démocratiques qui président à l’évolution et au progrès des droits civils.

Communiqué du Grand Orient de France en date du 14 janvier 2013

[…] Depuis la mise en ouvre concrète de cette promesse de campagne présidentielle, un vaste mouvement de contestation a été lancé par les religions monothéistes confondant à dessein le contrat de mariage régi par le Code civil, issu de lois votées par le Parlement de la République française, et l’organisation du mariage religieux au gré des croyances des pratiquants de tout culte. […]

Devant la violence du débat qui s’instaure, le GODF en appelle à la sérénité et au respect des régles démocratiques dans le fonctionnement des services publics.

Ainsi, aux responsables religieux qui s’érigent en conscience morale, il pourrait être rappelé quelques entorses à la légalité : l’utilisation, à des fins de propagande, des émissions religieuses diffusées par le service public France Télévision le dimanche matin […] ; le non respect de propagande politique dans les lieux de culte affectataires au titre de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat […] ; l’aggravation de la loi Debré du 31 décembre 1959 sur les établissements sous contrat, par une utilisation abusive du « caractère propre » des établissements […].

En poursuivant de telles actions, les Eglises, qui disposent déjà de nombreux avantages matériels, en terre concordataire comme ailleurs, prennent le risque de réveiller des querelles que la loi de 1905 avait pourtant permis de dépasser […]

Ainsi le ton n’était plus seulement véhément, il se faisait menaçant…

Enfin, dernier communiqué du Grand Orient de France en date du 25 janvier 2013  sous l’intitulé :



Projet  de loi en faveur du mariage pour tous – Décision du conseil de l’ordre

[…] C’est une avancée en matière d’égalité des droits et qui illustre le pouvoir des élus de la République de déterminer les termes du contrat civil de mariage, en dehors des pratiques et croyances religieuses sur le mariage religieux.

Le conseil de l’Ordre, réuni ce vendredi, a décidé de laisser libres les maçons du Grand Orient de France de s’associer à toutes mes manifestations en faveur de ce texte : chacun pourra y participer en cordon de maître, etc. […].

On notera au passage que liberté est donnée de manifester publiquement pour le texte, mais pas contre lui…

La déclaration la plus tranchée, la plus claire et, j’ajouterai, la plus franche, émane du ministre de l’éducation nationale d’alors, Vincent Peillon, qui affirmait à qui voulait l’entendre : « le catholicisme est incompatible avec la démocratie ». Et si l’on m’objecte qu’il n’est pas lui-même maçon, je répondrai qu’il inscrit formellement sa pensée et son action dans la lignée de Ferdinand Buisson, cet éminent franc-maçon libre penseur de la fin du XIXe siècle que j’ai mentionné plus haut, et dont il entendait parachever l’œuvre. Autant dire que, selon la formule bien connue, Vincent Peillon est « un maçon sans tablier ».

A tout cela, l’Eglise catholique romaine en tant que telle s’est prudemment abstenue de répliquer. S’en sont chargés à sa place les innombrables  mouvements catholiques traditionnalistes qui ont surgi à l’occasion des manifestations de masse contre le « mariage pour tous ».

Je citerai uniquement un manifeste du « Printemps Français »[36], en date du 21 mai 2013, qui est suffisamment éloquent.

Représentant une équerre et un compas encadrant un G majuscule, le tout barré d’un panneau de sens interdit , il lance l’appel suivant :

Le Printemps Français organise une manifestation antimaçonnique à Paris le vendredi 24 mai 2013 à 19 heures (rendez-vous Métro Cadet) devant le siège de la secte maçonnique du Grand Orient de France (GODF) ;
Afin de protester contre les inspirateurs de la déconstruction du mariage […] et de la famille traditionnelle […] et contre l’embrigadement idéologique des enfants […].
Et pour finir :
Notre pays est occupé par un pouvoir anti-France. Libérons la France. Non à la république maçonnique[37]

Si l’on ajoute à cela la multitude de messages diffusés sur les réseaux sociaux, en particulier facebook, par les milieux réactionnaires (au sens propre), voire contre-révolutionnaires, on est sidéré de retrouver, cent ans et deux cents ans plus tard, toute la logorrhée de Maurras et même de Barruel (sans parler de celle du régime de Vichy) : le complot judéo-maçonnique, la maçonnerie responsable de la révolution et du renversement du trône et de l’autel, l’anti-France, etc. – à la différence qu’à l’anti-germanisme d’autrefois s’est substitué un vif anti-européisme (ce qui revient à peu près au même, l’Europe étant représentée comme dirigée par Angela Merkel), lui-même conjugué à un anti-américanisme non moins viscéral. On peut lire des slogans venimeux sur « la ripoublique judéo-maçonne », et même (je cite littéralement) « la ripoublique sodomite-judéo-maçonne ».

Quelles conclusions provisoires tirer de cette chronique, qui n’est pas celle d’une guerre de cent ans, mais d’une guerre de deux siècles et demi ? D’abord, que ni l’Eglise ni la maçonnerie ne sont des organismes hors sol.  L’une et l’autre sont incarnées dans les sociétés de leurs temps (au pluriel, car ces temps changent) ; elles sont des réalités socio-politiques qui interagissent avec leur environnement, et très souvent, nous l’avons vu, pour des motivations politiques qui n’ont pas grand-chose à voir, ni avec l’évangile, ni avec l’initiation.  Toutes les deux ont une présence dans la société, donc une action sur la société, qui les amènent à se côtoyer, parfois (comme maintenant) à s’affronter, voire à guerroyer.

L’Eglise catholique, pour les raisons que j’ai décrites et qui tiennent à l’histoire de la France, n’a jamais été absente de la scène publique. La franc-maçonnerie, qui avait occupé le premier rôle sous la IIIe et la IVe républiques, s’était faite discrète (sans être jamais absente, j’y reviendrai) depuis le retour au pouvoir du général de Gaulle jusqu’à élection de François Hollande, qui a marqué son retour en force. Au point qu’après avoir longtemps été réduite au rang des « marronniers », ces sujets bouche-trou dont la presse a besoin en période de disette, au mois d’août, elle fait maintenant la une des hebdomadaires les plus lus, introduisant à des dossiers fournis, témoin ce numéro récent du Figaro-Magazine (28 février – 1er mars 2014). Sur la couverture, en lettre majuscules : « LES FRANCS-MACONS LA GRANDE OFFENSIVE » puis, en caractères plus petits : « - Leurs objectifs pour 2014 – Comment ils réactivent leurs réseaux ». A l’intérieur, le dossier (de 10 pages) est introduit par ce titre : « LES FRANCS-MACONS à la manœuvre », avec ce résumé qui dit tout : « Piqués au vif par certaines attaques, soucieux de défendre leurs amis et leurs idées, les francs-maçons repartent à l’offensive. De leurs réseau élyséens à leurs fiefs ministériels, voici comment ils s’activent en coulisse, dans la campagne des municipales comme sur la laïcité et la fin de vie. » Et l’on peut observer que dans les illustrations (trois pleines pages) figurent uniquement des dignitaires du Grand Orient, grand maître en tête – tous en sautoir ou cordon, comme décidé par le conseil de l’Ordre.

Or il est temps de nous évader de ce duel entre deux protagonistes seulement, car derrière les combats d’Achille et d’Hector se profilent l’affrontement de la Grèce et de Troie – si l’on veut bien me passer cette métaphore homérique. Qui m’amène à cette question que je suis censé élucider devant vous : cet affrontement est-il inexpiable ? ne tolère-t-il aucun accommodement ?

Nous allons donc en tenter maintenant l’ « analyse spectrale » (pour plagier Keyserling[38]). Ce qui me conduit à élargir mon spectre, mais non démesurément, ce qui serait source de confusion. Posons donc des limites.

I ) La franc-maçonnerie est un phénomène occidental, une invention occidentale, qui ne concerne que les pays occidentaux ou occidentalisés (comme par exemple le Japon) et ne concerne par conséquent que les religions de ces pays occidentaux ou occidentalisés, autrement dit,  pour faire bref, uniquement les religions dites « du Livre ».

Enonçons tout de suite un fait qui ne souffre aucune exception : les éléments radicaux et fanatiques de ces religions, tous sans exception, condamnent et combattent avec virulence la franc-maçonnerie. Règle : le fanatisme et la franc-maçonnerie sont antinomiques ; pour la bonne et simple raison que le fanatisme proscrit la liberté, qui est un des principes de base de la franc-maçonnerie.

A cette lumière, passons en revue ces trois religions :

·        L’islam est hostile par principe à la franc-maçonnerie. Il n’en est pas question dans le Coran, et pour cause ; mais c’est une invention des occidentaux, donc des infidèles. De plus on y retrouve des relents de sionisme. Raison pour laquelle il n’existe pas de franc-maçonnerie dans les pays intransigeants où règne la charia.
On en trouve au Maroc, par suite d’une tradition de tolérance qui remonte à Mohamed V, de même qu’à l’égard des juifs.
Mais :
On en trouvait en Iran : c’est fini ;
On en trouvait en Irak : c’est fini ;
On en trouvait en Egypte : c’est fini ;
On en trouvait en Syrie : c’est fini ;
On en trouve au Liban : cela dure, à cause du caractère constitutionnellement pluriconfessionnelle du pays ;
On en trouve encore en Turquie, mais cela risque de finir vu l’évolution du régime de Recep Tayyip Erdogan. 

·         Pour ce qui est du judaïsme, il faut distinguer l’Etat d’Israël et le reste du monde. Partout en Occident, les juifs sont des citoyens comme les autres, parfois depuis plus d’un siècle, ils réagissent comme les autres, et je n’ai pas connaissance d’une quelconque opposition de leur part à la franc-maçonnerie, je dirai même bien au contraire.
En Israël, la situation est contrastée. Les juifs que je qualifierai, faute de mieux, d’« ordinaires » réagissent comme leurs coreligionnaires des pays occidentaux (d’ailleurs Israël n’est-il pas un pays occidental transplanté au Proche-Orient ?), et on voit dans ce pays une franc-maçonnerie très prospère.
Celle-ci est en revanche honnie par les juifs dits orthodoxes, les hassidim, mais ceux-ci vivent comme dans un ghetto à l’intérieur de leur propre pays[39].

·      Quant au christianisme… C’est un kaléidoscope ! Pour faire simple, on peut le réduire en trois branches principales : le catholicisme romain ; le protestantisme ; l’orthodoxie. Je commencerai par la fin :

1.     L’orthodoxie est un kaléidoscope à l’intérieur du kaléidoscope. Il y a unité de la foi – c’est indispensable – mais il y a organisation éclatée, d’où quantité d’Eglises.
On les range en deux catégories : les Eglises dites « canoniques » et les Eglises qui ne sont pas reconnues comme canoniques. Mais qu’est-ce que la canonicité ? Exactement la même chose que la « régularité » en franc-maçonnerie. L’une et l’autre découlent de la reconnaissance par un organisme de référence qui est, pour la franc-maçonnerie, la Grande Loge Unie d’Angleterre, et, pour l’orthodoxie, le Phanar, c’est-à-dire le patriarcat dit œcuménique de Constantinople[40]. Il est clair que cette qualité extrinsèque n’est nullement satisfaisante. L’orthodoxie intrinsèque résulte de la confession de la « vraie foi » (ce que signifie d’ailleurs le terme orthodoxie) comme la régularité intrinsèque résulte de la pratique des vrais principes maçonniques. Tout cela pour dire que cette distinction est inopérante pour notre sujet, mais je tenais à en parler pour éliminer toutes les pierres d’achoppement.

Ceci posé, quatre « grandes » Eglises orthodoxes seulement ont édicté des condamnations de la franc-maçonnerie : d’abord l’Eglise de Grèce en 1933 et l’Eglise de Roumanie en 1937. Ces deux dates, rapportées à la situation politique de l’Europe d’alors, suffisent à prouver que ces décisions furent de nature politique. Vinrent ensuite l’Eglise orthodoxe d’Amérique (Orthodox Church of America, OCA) en 1955, et l’Eglise russe hors-frontières (Russian Orthodox Church Outside of Russia, ROCOR) dans les mêmes années[41]. Il est bon de relever que les motifs théologiques invoqués sont quasiment du copié-collé des décisions papales du XVIIIe siècle[42] . C’est tout et c’est peu. D’autant que plusieurs hauts hiérarques orthodoxes sont réputés avoir été francs-maçons, notamment le célèbre patriarche de Constantinople Athénagoras, qui avait été reçu 33e degré du rite écossais ancien et accepté aux Etats-Unis[43].

2.     Le protestantisme, lui aussi est un kaléidoscope, lui aussi présente une organisation éclatée – avec une unité de la foi moins assurée, mais je ne m’aventurerai pas sur ce terrain. Le monde protestant a été pour la franc-maçonnerie un terrain d’élection, du fait que la foi protestante est fondée sur le « libre examen ». La maçonnerie est donc ostensiblement présente dans les pays scandinaves, où l’Eglise protestante est une Eglise d’Etat de confession luthérienne ; aux Pays-Bas, de confession majoritairement calviniste ; dans plusieurs cantons de Suisse, dont Genève, également calvinistes ; en Ecosse, qui possède une Eglise d’Etat (Kirk of Scotland) laquelle est de confession presbytérienne, c’est-à-dire grosso modo calviniste ; en Angleterre, où l’Eglise d’Etat (dont le chef est la reine) est de confession anglicane ; aux Etats-Unis enfin, où coexistent une multiplicité de denominations protestantes.
Mais, dans plusieurs de ces pays, la franc-maçonnerie qui jusque-là avait le vent en poupe, rencontre des bourrasques contraires. La Church of England a pris une décision hostile en 1987-88 à la suite d’une bataille rangée de plusieurs années, la Kirk of Scotland a fait de même en 1989. Ces décisions, loin d’être aussi catégoriques que celles de l’Eglise romaine, ne semblent pas avoir été suivies d’effets notoires ; cependant la franc-maçonnerie est en perte de vitesse dans ces deux pays. En Angleterre, de tradition, les quatre piliers de l’Establishment étaient le Parlement, la Couronne, l’Eglise et la franc-maçonnerie ; or cette dernière recrute de moins en moins en moins et l’âge moyen des membres devient de plus en plus élevé. Et, alors que tous les monarques et les princes royaux depuis la reine Victoria jusques et y compris le roi Georges VI, père de la reine Elisabeth II, étaient des dignitaires maçonniques, ni le duc d’Edimbourg, ni le prince de Galles, ni les princes ses enfants ne sont maçons. Signe, inquiétant, d’un discrédit des institutions établies.

3.     Avec le catholicisme, la situation est apparemment très claire. J’ai énuméré au début de mon exposé la vingtaine de condamnations papales qui ont frappé la maçonnerie, j’ai cité le code de droit canonique et mentionné les interprétations diverses auquel il a donné lieu. Il est patent – je ne me prononce pas sur le fond, je me borne à constater - que de nombreux catholiques romains se soustraient en conscience à ces prescriptions disciplinaires qu’ils jugent infondées, comme ils le font d’ailleurs relativement au divorce et aussi relativement à l’homosexualité. On dit que, sous l’impulsion du nouveau pape, l’Eglise romaine pourrait « bouger »… Attendons de voir. D’autant que les milieux traditionnalistes se sont puissamment mobilisés sur ces trois registres entremêlés.

II ) La franc-maçonnerie est un phénomène multiple. Simple au départ, il est allé se compliquant à mesure qu’il s’amplifiait.

J’ai décrit plus haut sa nature politique originelle et montré que son évolution suivait l’évolution politique et économique de la société dans laquelle il s’inscrivait. Je n’y reviens pas. D’ailleurs, pour être exhaustif, il faudrait retracer cette évolution pour chacun des pays d’Europe et d’Amérique (du Nord et du Sud) dans lesquels la franc-maçonnerie a pris racine : c’est évidemment impossible dans le cadre du présent exposé.

A la place, je me livrerai à une analyse typologique qui aura l’avantage, je le pense, d’être éclairante.


Il existe quatre types essentiels de franc-maçonnerie :
1.     La franc-maçonnerie philosophique ;
2.     La franc-maçonnerie symbolique ;
3.     La franc-maçonnerie religieuse (ou noachite) ;
4.     La franc-maçonnerie chrétienne (ou christique).

Elles ont un but commun : l’amélioration de l’homme ; mais les méthodologies diffèrent du tout au tout. C’est pourquoi j’ai coutume d’affirmer (au contraire de ce que j’ai fait jusqu’à présent pour la commodité de l’exposé) qu’il n’y a pas UNE franc-maçonnerie mais DES franc-maçonneries. Passons-les en revue.

1.      La franc-maçonnerie que je dénomme « philosophique », comme il est écrit dans les constitutions du Grand Orient de France, est représentée essentiellement par cette obédience, à la fois la plus ancienne de France (fondée en 1773) et la plus nombreuse (environ 50 000 membres, 1 300 loges), ainsi que par l’obédience mixte dite Ordre maçonnique mixte international du Droit Humain (fondée en 1901, qui revendique 28 000 membres dans 60 pays), et quelques autres moins connues que je nommerai pas car je ne me livre pas à une recension exhaustive. Cette maçonnerie se proclame «  adogmatique » ; je dirai plutôt athée dans les deux sens du terme : le sens étymologique et technique, « sans dieu » (a-theos) ; mais aussi le sens offensif car la grande majorité des loges – je ne dis pas toutes, mais beaucoup, et ce n’est pas une condamnation, c’est un constat – professent un laïcisme de combat, un anticléricalisme militant, qui a depuis longtemps pris pour cible le catholicisme, auquel s’est ajouté depuis quelques années l’islamisme. Pour ceux qui partagent ces positions extrêmes, la « liberté de conscience » proclamée va de pair avec ce qu’on appelle « la libre pensée » mais s’accommode très mal avec une croyance religieuse.

Comme cette maçonnerie refuse toute transcendance, l’amélioration de l’homme qu’elle vise passe nécessairement et uniquement par l’amélioration des conditions de vie politiques et sociales dudit homme en tant que citoyen. D’où un interventionnisme constant, tantôt discret, tantôt ostensible (et les deux ensemble), dans la vie publique. J’en ai parlé plus haut.

En tant qu’historien, obligé à l’objectivité, je dirai que, vu les prémisses de départ, ce mode d’action me paraît tout à fait licite et légitime.

Toutefois, et là j’émettrai un point de vue personnel, je me demande où, dans ce contexte, agit l’initiation qui, pour moi, élève à une sorte de transcendance. Reste l’amitié fraternelle, qui est cultivée à l’envi. Cela suffit-il pour un travail initiatique ? A chacun de répondre suivant ses convictions.

Autre question : y a-t-il incompatibilité avec la religion, avec les religions ? Je répondrai : oui et non. En principe non, si l’on s’en tient à la règle de la liberté de conscience, dont a excipé le père Vesin déjà nommé. Dans les faits, en revanche, cette incompatibilité est proclamée par la majorité des membres du Grand Orient de France[44], au point que ceux d’entre eux qui appartiennent à des loges rectifiées (c’est-à-dire à la maçonnerie chrétienne ou christique dont je parlerai plus tard, maçonnerie qui existe bel et bien dans cette obédience) sont frappés d’ostracisme et fréquemment qualifiés de « calotins », ce qui prouve que cette liberté rencontre des limites.

2.      Le deuxième type de maçonnerie est celui que je qualifie de « symbolique » car sa composante principale, la Grande Loge de France (fondée en 1894, affichant 30 000 membres et 800 loges), a été constituée à partir d’un rite fondateur, le rite écossais ancien et accepté[45]qui fait un usage abondant des symboles. Je classerai dans la même catégorie la Grande Loge Féminine de France, fondée (en 1959, 14 000 membres, 400 loges) à partir du même REAA – même si d’autres rites sont pratiqués en son sein.

Pour cette maçonnerie, il existe une transcendance, mais innommée, informulée. L’invocation au Grand Architecte de l’Univers est d’obligation, mais chacun – j’ai entendu cela de la bouche d’un grand maître de la Grande Loge de France, Jean Verdun - lui confère la consistance qu’il veut : un Dieu personnel, un Principe supérieur impersonnel, une Déité, une « âme du monde » (comme les anciens stoïciens), une loi régissant le monde comme la loi de l’évolution, etc.

Dans ce contexte, l’initiation a une action supra-individuelle, qui conduit à dépasser l’ego vers des réalités supérieures.

Cependant, l’homme complet étant aussi un citoyen, il ne faut pas négliger l’action dans la société, et les membres de la Grande Loge de France s’y investissent à l’égal de ceux du Grand Orient de France et selon les mêmes méthodes. Exemple emblématique : le docteur Pierre Simon (1925-2008), à plusieurs reprises grand maître de la Grande Loge, fut le pionnier de la légalisation de la contraception (loi Neuwirth de 1967)), de l’interruption volontaire de grossesse (loi Veil de 1975), de la procréation médicale assistée, de l’accompagnement des patients en fin de vie et de la légalisation de l’euthanasie (mouvement pour « le droit de mourir dans la dignité ») ; mais aussi, et c’est à relever, en tant que grand maître, l’artisan d’un dialogue avec l’Eglise catholique romaine.

En résumé, où y a-t-il là incompatibilité foncière avec la religion, notamment catholique ? Nulle part. Il s’est produit des heurts avec l’Eglise catholique romaine (mais pas avec les Eglises protestantes), par exemple à propos de la contraception ou de l’IVG, mais pour des raisons tenant à des considérations morales, et non pour des raisons spirituelles ou de croyance.

3.   J’appelle le troisième type de maçonnerie : maçonnerie « religieuse », qualificatif que j’emprunte à mon regretté ami Robert Amadou. Pourquoi ? Parce que pour cette maçonnerie-là, le Grand Architecte de l’Univers est Dieu, le Dieu des religions révélées juive et chrétienne. Et pourquoi « noachite »[46] ? Là encore je m’inspire de Robert Amadou : parce que le patriarche Noé fut le bénéficiaire, non seulement de la première révélation divine, mais aussi de la première alliance avec l’Eternel, comme il est relaté au livre de la Genèse (chapitre 9, versets 11 à 17).

Je viens de citer la Bible : elle est obligatoirement présente dans la loge, elle est ouverte au début des travaux et fermée à la fin.

L’accent est exclusivement mis sur le perfectionnement spirituel de l’homme, et les discussions de nature politique, sociale et religieuse sont strictement prohibées, a fortiori les prises de position publiques. Ainsi, une manifestation comme celle dont la photographie a paru dans le Figaro Magazine est tout simplement inconcevable.

Cette maçonnerie, très minoritaire en France (la Grande Loge Nationale Française qui en était le parangon regroupait avant son éclatement quelque 40 000 membres) est pratiquement la seule qui existe dans les pays anglo-saxons. Il est clair qu’elle ne présente aucune incompatibilité avec la religion juive (les juifs y sont d’ailleurs nombreux) ni avec les confessions chrétiennes : non seulement les confessions protestantes, avec lesquelles les liens sont étroits, mais aussi la confession catholique romaine, puisqu’il ne s’y trouve aucune pierre d’achoppement et que les motifs religieux invoqués à son encontre sont à la fois obsolètes et inappropriés.

C’est d’ailleurs en faveur de cette maçonnerie-là que le père Riquet a mené les combats que j’ai déjà décrits, et je me souviens de l’avoir entendu, dans le grand temple de la GLNF en tenue blanche fermée[47], affirmer que s’il n’avait pas été jésuite, ce qui faisait qu’il n’était pas « un homme libre » (condition indispensable pour être reçu maçon) puisqu’étant engagé par des vœux, il aurait demandé son admission en franc-maçonnerie[48].

J’ajoute – autre témoignage personnel – que ce perfectionnement personnel à quoi travaillent ces maçons croyants a souvent pour effet d’approfondir et d’accroître leur foi religieuse, j’en ai eu maintes preuves, de la part de chrétiens, de juifs, et même de musulmans.

4.      Enfin, quatrième type de maçonnerie (qui ressortit d’ailleurs au précédent) : la maçonnerie chrétienne, ou, à la rigueur, christique ; étant bien entendu que « christique » ne signifie pas, contrairement à un usage trop fréquent mais erroné, « sous-chrétien », chrétien minimaliste, mais « qui se rapporte à la personne du Christ ». Cette maçonnerie-là s’inscrit dans la lignée de l’ésotérisme chrétien, phénomène spirituel d’une haute antiquité. Cet ésotérisme chrétien a pris forme maçonnique en Suède puis dans les autres pays scandinaves dans la première partie du XVIIIe siècle ; et une autre forme maçonnique différente, mais proche, en France, concomitamment à la fondation du GODF. Sous cette dernière forme, elle se dénomme Régime écossais rectifié. Celui-ci est pratiqué en France principalement par cinq obédiences : le Grand Prieuré des Gaules – Grande Loge Réunie et Rectifiée de France, qui est la plus importante, le Grand Orient de France (ce sont ces maçons rectifiés que j’ai déjà mentionnés et qui ne sont pas toujours bien vus par leurs frères), la Loge Nationale Française (à ne pas confondre avec la Grande Loge Nationale Française), la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique-Opéra et enfin la Grande Loge Ecossaise Réunie et Rectifiée d’Occitanie ; on pourrait citer d’autres micro-organismes mais j’ai déjà prévenu que je ne serais pas exhaustif. Ce rite est élitiste et ne s’en cache pas, car, pour pouvoir en devenir membre, il faut ou pratiquer la religion chrétienne (quelle que soit la confession) ou éprouver un vrai attachement pour la personne et les enseignements du Christ.

Il est clair qu’il n’y a ici aucune incompatibilité avec la religion chrétienne, il y a au contraire coopération, renforcement réciproque et œuvre spirituelle et religieuse en commun


III. ) Esotérisme et exotérisme

J’achèverai cet exposé factuel que je pense avoir été objectif, par des considérations personnelles, donc subjectives, qui expriment ce que je crois.

Pour opposer religion et initiation, Eglise et franc-maçonnerie, on a souvent recours à une distinction théorisée par un penseur et écrivain réputé en la matière, René Guénon : la distinction entre l’exotérisme, qui serait le domaine de la religion et de la foi, et l’ésotérisme, qui serait celui de l’initiation et de la connaissance. Pour ceux à qui ces termes ne seraient pas familiers, traduisons en disant qu’il s’agit de l’externe et de l’interne.

Je m’insurge depuis longtemps, non contre cette distinction, mais contre son application à ces domaines précis. Je concède que mon argumentation ne vaut que pour la maçonnerie qui postule une transcendance… Cela posé, si la religion – et je ne parle pas seulement de la religion chrétienne – est bien la recherche du Principe premier qui est Dieu, c’est-à-dire le Dieu des philosophes, et à plus forte raison le Dieu vivant que juifs et chrétiens ont en commun, qu’y a-t-il de plus intérieur, qu’y a-t-il de plus intime ? Il est, ce Dieu, comme a dit Pascal, plus intime à moi-même que moi-même. Il est donc ésotérique essentiellement, absolument. D’un autre côté, l’initiation, l’initiation maçonnique en particulier, fonctionne au moyen de rites, qui sont des formes et donc exotériques. La frontière entre l’ésotérique et l’exotérique ne réside donc pas où on la place habituellement. Au surplus je pose en principe que ce qui est ésotérique n’est pas supérieur à ce qui est exotérique, il est autre, tout simplement.

Quelle est donc la différence vraie ? c’est une différence de nature, donc de fonction. Le cœur de l’Eglise, sa fonction centrale, c’est le sacrement, et tout particulièrement ce sacrement des sacrements qu’est l’eucharistie ; le cœur de la franc-maçonnerie, sa fonction centrale, c’est l’initiation. Pour dire les choses autrement, en reprenant la formule lumineuse et forte d’un évêque orthodoxe de ma connaissance : l’Eglise est pour faire des saints, la franc-maçonnerie est pour faire des chefs-d’œuvre.

C’est dire que les deux ne doivent pas, ne peuvent pas rivaliser, mais s’accorder, se compléter, coopérer, œuvrer ensemble à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers, qui est Dieu.







[1] Je me souviens de l’avoir vu dans une cérémonie commémorative en Essonne revêtu de son vêtement rayé de déporté.
[2] L’idée était du père Daniélou. Les fondateurs furent (7 juin 1967) le père Riquet, Si Hamza Boubakeur, André Chouraki  et Jacques Nantet.
[3] Les raisons pour lesquelles le cardinal Ratzinger, contredisant les positions prises à plusieurs reprises par son prédécesseur à la tête de Congrégation pour la Doctrine de la Foi le cardinal Seper, notamment dans un document publié le 19 juillet 1974, se démarqua de la position majoritaire des propres rédacteurs du nouvel article 1374 comme aussi d’un grand nombre de conférences épiscopales, et préféra endosser la position radicalement négative de la conférence épiscopale allemande dont lui-même avait été le président, sont exposées en détails par le père José A. Ferrer Benimeli, professeur à l’université de Saragosse, ainsi que par le père Federico Aznar Gil, professeur à l’université pontificale de Salamanque, au cours du colloque tenu à l’Escurial en juillet 1995 sur le thème : « Masonerìa y religiòn : convergencias, oposiciòn, incompatibilitad ? » (Actes publiés par Editorial Complutense, 1996).
[4] Il m’a fait l’amitié de préfacer mon ouvrage paru en 2013 La franc-maçonnerie à la lumière du Verbe (Dervy).
[5] Le prince Murat était, à l’opposé de la majorité du conseil de l’Ordre, hostile à l’unité italienne et partisan du pouvoir temporel du pape. Il avait fait inclure en 1849 dans la constitution du Grand Orient la « croyance en Dieu et en l’immortalité de l’âme » qui n’y figurait pas auparavant, et fait accorder au grand maître un pouvoir quasi monarchique durant sept ans.
[6] Fondateur de Decazeville.
[7] Je renvoie à mon introduction à la publication des rituels maçonniques de la Stricte Observance dans les Travaux de la loge nationale de recherches Villard de Honnecourt de la Grande Loge Nationale Française, 2e série, n° 23, 1991.
[8] Georges Ier (1660-1727) était un lointain descendant d’une sœur de Charles Ier. Il n’était que le 56e dans l’ordre de succession, mais, les 55 précédents étant tous catholiques, ils avaient été éliminés d’office.
[9] On n’a jamais vraiment compris pourquoi il fit retraite alors que le pouvoir hanovrien commençait à s’affoler.
[10] « Notre Ordre par conséquent, ne doit pas être regardé comme un renouvellement de bacchanales, et une source de folle dissipation, de libertinage effréné, et d'intempérance scandaleuse, mais comme un ordre moral, institué par nos Ancêtres dans la Terre sainte pour rappeler le souvenir des vérités les plus sublimes, au milieu des innocents plaisirs de la Société ».
[11] D’abord en Lorraine, puis à Avignon, possession du pape, puis à Rome en 1717. En effet le traité d’Utrecht (1713) réglant la guerre de succession d’Espagne avait contraint Louis XIV de reconnaître Georges Ier comme roi de Grande-Bretagne et donc de cesser de donner l’hospitalité à Jacques III Stuart.
[12] En 1777 à Wächter, émissaire des dirigeants de la Stricte Observance, dont on parlera plus tard. Kervella démontre cette imposture et ses raisons.
[13] Marie-Thérèse, fille de l’empereur Charles VI, dut défendre les armes à la main la succession des possessions héréditaires de la maison de Habsbourg que son père lui avait léguées par la Pragmatique Sanction de 1751. Dans ce conflit, les  alliances furent contre-nature : la France, l’Espagne et la Bavière, catholiques, avec la Prusse, protestante, l’Angleterre et les Pays-Bas, protestants, avec l’Autriche, catholique.  C’est durant cette guerre qu’eut lieu l’éclatante victoire de Fontenoy (11 mai 1745), remportée par le maréchal de Saxe, prince allemand au service de la France.
Le traité d’Aix-la-Chapelle conclu en 1748, cent ans après le traité de Westphalie de 1648, tenta d’imposer un nouvel équilibre européen – lequel devait se révéler précaire et fut remis en question par la guerre de Sept Ans (1756-1763), qualifiée par les historiens de « première guerre mondiale ». Celle-ci s’acheva par le traité de Paris (11 février 1763) qui consacra le début du déclin de la France face à l’Angleterre, avec notamment la perte de son empire colonial (Canada, Louisiane, Indes, Sénégal).
Le traité de Westphalie, quant à lui, reconnut Marie-Thérèse comme « archiduchesse d’Autriche, roi de Hongrie, reine de Bohême et de Croatie, etc. au prix de la perte de la Silésie et d‘une partie du Milanais.
Il n’est pas mauvais de signaler que les trois plus grands monarques du temps, furent deux femmes,  à savoir Marie-Thérèse d’Autriche  « la Grande » (1717-1780) et Catherine de Russie « le Grand » (1729-1796) – le troisième étant Frédéric II de Prusse « le Grand » (1712-1796).
[14] Derwentwater trouva la mort à l’occasion de la grande équipée de 1745 ; son frère aîné avait été exécuté lors de celle de 1715.
[15] D’abord de la Grande Loge de France, puis, après sa suspension par le comte de Clermont, pour cause de troubles, du Grand Orient de France, fondé en 1773.
[16] Le duc d’Orléans n’est autre que le futur « Egalité »,  lequel vota la mort de son cousin Louis XVI, ce qui ne l’empêcha pas d’être à son tour guillotiné. Dans une lettre du 22 février 1793, il écrivait notamment ceci : « …je m’étais attaché à la franche-maçonnerie qui offrait une image de l’égalité […] ; j’ai depuis quitté le fantôme pour la réalité. » Il fut le père du futur roi Louis-Philippe.
[17] Dans son Mémoire au duc de Brunswick (1782).
[18] Par exemple Malesherbes, le futur défenseur de Louis XVI (et guillotiné pour cela), ainsi que de Sèze (mais pas Tronchet).
[19] « La maçonnerie tenait toutes les avenues de la cour, toutes les antichambres des ministres, l'Académie, la Censure, le Mercure de France, la Gazette de France, le ministère des Affaires étrangères, les cultes même… » (Bernard Faÿ, Documents maçonniques n°11, août 1943 – voir plus loin).
[20] Quant aux idées, « libertin », à l’époque, est à peu près synonyme de « libre penseur ».
[21] C’est-à-dire les calvinistes qui régentaient la « république de Genève ».
[22] Le pape Clément XIV cédant aux pressions des monarchies catholiques, en vint,  le 21 juillet 1773, à supprimer la Compagnie de Jésus partout dans le monde par le bref Dominus ac Redemptor. Pied de nez au pape : Frédéric II et Catherine II refusèrent cette décision et donnèrent asile aux jésuites…La Compagnie de Jésus devait être restaurée en 1814 par Pie VII.
[23] Et préparé par le fameux toast d’Alger (12 février 1890) du cardinal Lavigerie, archevêque d’Alger : « Quand la volonté d'un peuple s'est nettement affirmée, que la forme d'un gouvernement n'a rien de contraire, comme le proclamait dernièrement Léon XIII, aux principes qui peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées, lorsqu'il faut, pour arracher son pays aux abîmes qui le menacent, l'adhésion sans arrière-pensée à cette forme de gouvernement, le moment vient de sacrifier tout ce que la conscience et l'honneur permettent, ordonnent à chacun de sacrifier pour l'amour de la patrie. […] C'est ce que j'enseigne autour de moi, c'est ce que je souhaite de voir imiter en France par tout notre clergé, et en parlant ainsi, je suis certain de n'être démenti par aucune voix autorisée. »Cette « voix autorisée », c’était évidemment celle du pape.
[24] Devise de la IIe république figurant dans la constitution de 1848, elle avait officiellement réapparu en 1880.
[25] Un mien grand-oncle, franc-maçon et radical-socialiste, c’est-à-dire « rouge », est réputé en avoir été l’habitué.
[26] Les frères trois points, Letouzey et Ané, 1886. Léo Taxil (1854-1907), pamphlétaire tour à tour anticléricale et antimaçonnique, mais toujours mystificateur.
[27] Les chartreux sont expulsés en 1903 par la force armée – d’où scandale.
[28] Le rapporteur du texte fut Aristide Briand et le président de la commission qui le prépara fut Ferdinand Buisson (1841-1932), président de l'Association nationale des libres penseurs, dont se réclamait le précédent ministre de l’éducation nationale, Vincent Peillon, qui ambitionnait de parachever son œuvre.
[29] Clemenceau, ministre de l’intérieur, mit fin à cette crise en 1906 en suspendant la poursuite des inventaires ; il déclara à cette occasion à la Chambre : « Nous trouvons que la question de savoir si l'on comptera ou ne comptera pas des chandeliers dans une église ne vaut pas une vie humaine ».
[30] Les fiches furent vendues par un employé du Grand Orient, Bidegain, à un député nationaliste qui les dénonça à la Chambre ; elles furent ensuite publiées par plusieurs journaux, dont Le Figaro. Au cours d’une des séances tumultueuses de la Chambre, ce député, Syveton, gifla le général André.
[31] En cette circonstance, le colonel Philippe Pétain, aux opinions religieuses pourtant tièdes, interrogé sur ses subordonnés, aurait répondu : « Assistant moi-même à la messe au premier rang, je ne tourne pas la tête pour voir qui est présent ».
[32] Le cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, déclara en chaire le 18 novembre 1940 : « Pétain c’est la France, et la France, aujourd’hui, c’est Pétain ».
De même le cardinal Suhard, archevêque de Paris, à qui en retour le général de Gaulle interdit de participer au Te Deum de la libération de Paris célébré à Notre-Dame le 26 août 1945.
[33] A noter que le service des sociétés secrètes, domicilié rue Cadet, à l’ancien siège du GODF, fut confié à Bernard Faÿ, éminent professeur au Collège de France, qui s’employa à recueillir, à classer et étudier toutes les archives saisies dans les loges. A quelque chose malheur est bon : cela se révélera d’une très grande utilité pour les futurs chercheurs, car les maçons d’alors n’avaient aucun souci de leur passé. Sous couleur de dénoncer l’influence néfaste de la franc-maçonnerie dans la revue qu’il dirigea durant quatre ans, Les Documents maçonniques, il y fit paraître des documents d’un grand intérêt pour l’histoire. Son ouvrage La Franc-maçonnerie et la révolution intellectuelle du XVIIIe siècle (1935) mérite la lecture.
[34] Lettre pastorale du 23 août 1942 : « [...] Il y a une morale chrétienne, il y a une morale humaine, qui impose des devoirs et reconnaît des droits [...] Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d'une famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle [...] Les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes. Tout n'est pas permis contre eux [...] un chrétien ne peut l'oublier [...] »
[35] Thème récurrent, comme on voit.
36] Description en février 1913 par maître Trémolet de Villers dans le magazine Présent :
« Si on se faisait, en France, en 2013, un printemps français ? Comme d'autres se sont fait un printemps arabe ! C'est ça qui serait vraiment déroutant, neuf... la vraie surprise, l'incroyable ? Toutes les conditions sont réunies : il y a les troupes, qui sont à la fois jeunes et expérimentées. Il y a le nombre, nous l'avons vu et nous le reverrons. Il y a l'intelligence, et, dans cette intelligence celle qui domine les autres facultés : le coup d'œil et le sens du terrain. Cette guerre est médiatique. Les grands médias nous sont, en majorité, hostiles. Mais les grands médias, plus encore que les autres, sont à la remorque de l'événement. Qui sait créer, intelligemment, l'événement, en surprenant et en se rendant sympathique, occupe, bon gré, mal gré, les médias. »
[37] Je reproduis à l’identique le format et les couleurs.
[38] Hermann von Keyserling (1880-1946), Analyse spectrale de l’Europe (1928).
J’ai aussi en mémoire l’extraordinaire programme culturel du samedi sur France-Culture, Analyse spectrale de l’Occident, animé par Pierre Sipriot de 1958 à 1968 – à une époque où le mot « culture » avait un sens.[39] Comme s’ils y avaient transporté les modes de vie du ghetto de Varsovie, comme ils ont fait pour les habillements.
[40] Le Phanar est une banlieue d’Istanbul où siège le patriarcat.
[41] A noter que si l’Eglise russe hors frontières créée après la révolution soviétique par des Russes émigrés)
et l’Eglise de Russie ont rétabli leur communion en 2007, cette dernière n’a pas pour autant condamné la franc-maçonnerie.
[42] Cf. mes études Freemasonry and the Orthodox Churches dans le Handbook of Freemasonry  à paraître chez Brill  (Boston-Leiden) en juin 2014 ; et La Iglesia orthodoxa y la masonerìa, publiée dans les Actes du colloque de l’Escurial cités en note 3, page 5.
[43] Ses décors maçonniques sont exposés au siège de la Grande Loge de Grèce, à Athènes. 
Le fait n’était pas, semble-t-il, ignoré de tout le monde, car on prétend que le général Franco interdit à l’avion qui l’amenait de New-York à Athènes de survoler l’Espagne et qu’il dut faire un détour par le Marcoc ! Se non è vero…
 [44] Tout récemment, un vénérable d’une loge du GODF m’a posé cette question caractéristique : comment peut-on croire en un dieu et être initié ?
[45] Je ne vais pas me livrer ici à une étude des différents « rites » maçonniques, ce n’est ni le lieu ni le moment.
[46] Comme indiqué dans les Constitutions d’Anderson, texte fondateur de la Grande Loge Unie d’Angleterre.
[47] Une tenue blanche est une tenue rituelle que l’on suspend un temps pour permettre d’accueillir des profanes. Elle est dite « fermée » si ce ou ces profanes ont été expressément invités et sont seuls admis ; elle est dite « ouverte » si elle et ouverte à tous.
[48] Le père Riquet était vraiment masonfriendly, comme on dit en anglais. Un autre souvenir personnel. Il avait connu ma tante lorsqu’elle était jeune fille. A l’occasion d’un colloque sur la franc-maçonnerie où je devais prendre la parole et lui aussi, je vais me présenter à lui : « Je suis le neveu de Paulette V..– Ah ! très bien. Et vous êtes franc-maçon ? – Oui.  – Dans quelle obédience ? – La GLNF. – Ah bon ! Très bien, c’est très bien ! »