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vendredi 26 octobre 2012

LES HOMMES DE DESIR









LES HOMMES DE DESIR
Par Serge Caillet et Xavier Cuvelier-Roy
(Grenoble, Le Mercure Dauphinois, septembre 2012)

Que voilà un bon livre, aussi agréable qu’il est utile !

Imaginez une conversation entre hommes de bonne compagnie, en un mot, civilisés (vertu qui n’est plus de mode), à laquelle on se sent courtoisement convié, ce qui est un agrément de plus...

Oh, ce ne sont pas les soirées de Saint-Pétersbourg, cette brillante escrime à fleurets mouchetés ; non, c’est un de ces entretiens aimables et érudits tels qu’il pouvait s’en tenir autour du Philosophe inconnu dans les salons de la marquise de la Croix (manifestations spirites exclues !) Qu’on ne s’attende pas à de grandes théories métaphysiques ou mystiques, à des thèses fracassantes : elles ont sagement été laissées aux penseurs patentés ou autoproclamés. Bien plus modestement, comme les auteurs l'annoncent, ils se sont assigné pour but d’instruire ceux qui manquent des connaissances de base sur Martines de Pasqually, Louis-Claude de Saint-Martin , Jean-Baptiste Willermoz, Papus et la suite, tous « hommes de désir » relevant à quelque titre que ce soit du « martinisme » , cette notion polysémique dont est rappelée d’emblée la précieuse définition qu'en donna  Robert Amadou (dont l’ombre bienveillante plane sur ces entretiens) ; sur ces hommes mais aussi sur ce qui fut créé par eux, à cause d’eux et en se référant à eux.

C’est donc un livre documentaire, un livre factuel, un livre d'histoire "événementielle" (ce genre honni et proscrit du temps que le marxisme triomphait à l'université – honni et proscrit et dont pourtant le public n’a cessé de raffoler), et c’est en en même temps une galerie de portraits. Le risque était grand de l’aridité, tant est complexe et embrouillée la matière du martinisme et du martinésisme, déjà du temps de Papus et plus encore après lui ! Quel foisonnement d’ordres, de contre-ordres, de désordres… Une vraie forêt de Brocéliande où ne manquent ni les mages, ni les bonnes et les mauvaises fées ! Combien de fois ai-je pensé m’y perdre… Eh bien, j’y vois plus clair, conduit que j’ai été par la main de ce guide assuré qu’est Serge Caillet, qui en arpente les tours et détours pour ainsi dire les yeux bandés – et son complice Xavier Cuvelier-Roy ne paraît pas davantage désorienté !

Or le risque d’aridité que je viens de mentionner est complètement esquivé par ce ton de conversation agréable et plaisante, honnête comme on disait au grand siècle, où deux amis se donnent la réplique, sans pédanterie, sans affectation, sans commérages non plus (autre risque soigneusement évité). Serge Caillet enseigne en contant, en racontant, et Xavier Cuvelier-Roy est un partenaire efficace et habile. Nous serions au théâtre, je dirais qu’il tient à merveille son emploi de second rôle afin de mettre en valeur la vedette… Qu’ils me pardonnent cette apparente irrévérence, mais je suis convaincu que c’est dans cet esprit qu’ils se sont distribués les rôles. Et les amateurs de théâtre ou de cinéma tomberont d’accord qu’un second rôle a autant d’importance qu’un premier rôle.

Qu’on n’aille pourtant pas croire que l’ouvrage soit purement narratif et dépourvu d’idées, de notations, de réflexions souvent précieuses. Que non pas ! mais elles ne se haussent pas du col, elles surgissent à l’improviste, sans affectation, aux détours de la promenade. Je ne les cite pas, je laisse au lecteur le soin de les découvrir. Il en est une néanmoins que je mentionnerai car elle m’est chère et je me réjouis de la partager avec Serge : c'est que les filiations spirituelles, et les transmissions spirituelles qu'elles véhiculent, ne sont assujetties ni au temps ni à l'espace, car l'Esprit souffle où il veut et ne tient aucun compte de cette chaîne successorale mécanique à quoi Guénon veut l’assujettir et qu’il appelle à tort Tradition.

Par ce travail en commun, Serge et Xavier ont remis les faits en place. Vu ce qu’on lit ici ou là, c'était une nécessité. Attendons maintenant les ouvrages annoncés sur Martines de Pasqually (envisagé sous un autre angle que dans l’utile travail historique de Michelle Nahon) ainsi que sur le martinisme en général, dont nul n’est mieux à même de traiter que Serge Caillet depuis la naissance au ciel de Robert Amadou. Nous en espérons qu’ils remettent en place les idées et conceptions, ce qui est d’une nécessité encore plus urgente.

SERGE ET XAVIER, UN GRAND MERCI.


mardi 2 octobre 2012

A la mémoire du Philosophe inconnu



@

 

Éternelle mémoire



Une messe à l’intention de

Monsieur Louis-Claude de SAINT-MARTIN,
qui se voulut le Philosophe inconnu,

sera célébrée le dimanche 14 octobre 2012, à 11 h,
en l’église Saint-Roch, 296, rue Saint-Honoré, 
Paris Ier,

à l’occasion du 209e anniversaire de son entrée dans la Lumière sans déclin, 
le 14 octobre 1803.


Vous êtes invités à venir prier pour lui et avec lui.

 

Catherine Amadou






ÉTERNELLE MÉMOIRE, ÉTERNELLE MÉMOIRE, ÉTERNELLE MÉMOIRE.









« Un jour, à Saint-Roch, j’assistai au renouvellement des vœux du baptême que l’on fit faire aux enfants des deux sexes qui avaient fait leur première communion dans la quinzaine de Pâques. Cette cérémonie me causa beaucoup d’attendrissement et me parut propre à opérer même sur les gens âgés de très salutaires impressions. En général, lorsque l’on considère l’Église dans ses fonctions elle est belle et utile. Elle ne devrait jamais sortir de ces limites-là. Par ce moyen elle deviendrait naturellement une des voies de l’esprit. »

Mon portrait historique et philosophique, par Saint-Martin, n° 1114 (avril 1803).




vendredi 9 mars 2012

Une controverse de mauvais aloi


Depuis environ une semaine, a surgi et s’est étendue à divers blogs ce qu’il faut bien appeler une controverse de mauvais aloi. Elle a eu pour point de départ des prises de position de martinésophobes s’armant de Louis-Claude de Saint-Martin afin de mieux combattre Martines de Pasqually, et elle a ensuite dérivé sur la prière et la valeur relative de ses divers modes, en externe et en interne.

Je n’épiloguerai pas sur la comparaison-opposition entre Saint-Martin et Martines, sauf pour remarquer que l’éloignement du Philosophe inconnu à l’égard de l’Ordre des élus coens n’a pas été réservé à ce dernier exclusivement, et qu’il en a marqué autant à l’égard de la maçonnerie, en l’espèce le Régime écossais rectifié constitué par Jean-Baptiste Willermoz, et bien davantage à l’égard de l’Eglise catholique romaine. Si cet éloignement valait condamnation, cette condamnation a dû s’appliquer aux trois. Mais y a-t-il eu condamnation ? A l’égard de l’Eglise, indubitablement. A l’égard du Régime rectifié et de l’Ordre coen, c’est beaucoup plus douteux. Dans les deux cas, il les taxe de superfluités provoquant de la dissipation loin du « centre ». Quant aux mises en garde au sujet des éventuels résultats des invocations pratiquées dans la rituélie coen, elles ressortissent à la plus élémentaire prudence, à l’instar de celles dont l’Eglise prévient les membres de son clergé qui pratiquent des exorcismes. Je cite Emile Dermenghem dans sa préface à son ouvrage Les Sommeils (Paris, La Connaissance, 1926) :

« Il craignait non seulement les illusions auxquelles toute métapsychique donne parfois lieu, mais aussi les dangers des opérations magiques qui risquent de faire intervenir des agents inférieurs ou même mauvais, qui entretiennent en nous « l'orgueil et l'ambition de vouloir briller par nos propres puissances », et qui, au lieu d'anéantir le moi pour lui faire trouver l'Absolu, peuvent l'inciter à user des forces naturelles et occultes dans un esprit de domination et d'égoïsme. « Avec une habileté qui nous jette dans des aberrations bien funestes, le principe des ténèbres fait qu'avec de simples puissances spirituelles, de simples puissances élémentaires ou figuratives, peut-être même avec des puissances de réprobation, nous nous croyons revêtus des puissances de Dieu » (Ecce homo).
(Les Sommeils, pp.33-34)

La mise en garde est sévère, mais elle n’étonnera aucun mystique, car tous savent que, comme nous en avertit l’apôtre, « Satan lui-même se déguise en ange de lumière » (2 Corinthiens 11, 14). De même tout prêtre qui célèbre les saints mystères sait que, si les puissances angéliques concélèbrent avec lui, les puissances démoniaques se rassemblent pour lancer contre lui leurs attaques. Et cela en dehors de toute « opération » coen. Car la divine liturgie est une opération infiniment plus puissante, et même infiniment puissante, et donc infiniment honnie par Satan.

Et pourquoi croit-on que Martines imposait à ses émules l’assistance à a messe et la pratique des sacrements de l’Eglise ? Par goût des formes cérémonielles ? point du tout : parce qu’il avait compris intuitivement que cette pratique, et singulièrement celle du sacrement des sacrements qui est l’eucharistie, était leur véritable palladium. Chose que n’a pas comprise Saint-Martin qui, tout entier axé sur l’interne, n’a jamais senti la puissance incomparable, parce que divine, des sacrements. Pour lui, il est évident que les sacrements ne sont que des formes, ou des formalités, dont il est préférable de se passer. On peut appliquer à ces formes ecclésiales les réflexions suivantes :

« Les personnes qui ont du penchant pour les établissements et sociétés philosophiques, maçonniques et autres, lorsqu'elles en retirent quelques heureux fruits sont très portées à croire qu'elles le doivent aux cérémonies et à tout l'appareil qui est en usage dans ces circonstances. Mais avant d'assurer que les choses sont ainsi qu'elles le pensent, il faudrait avoir essayé de mettre aussi en usage la plus grande simplicité et l'abstraction entière de ce qui est forme et si alors on jouissait des mêmes faveurs, ne serait-on pas fondé à attribuer cet effet à une autre cause; et à se rappeler que notre Grand Maître a dit : "Partout où vous serez assemblés en mon nom, je serai au milieu de vous"[Matthieu 18, 20]. » (Saint-Martin, Mon Livre vert, Paris, Cariscript, 1991).

C’est de ce refus radical du formalisme que provient son incompréhension elle aussi radicale de la nature de l’Eglise. Mais je m’engage sur un terrain que j’ai dit vouloir éviter…

Pour finir, cet éloignement manifesté par Saint-Martin envers les pratiques coens ne l’a pas empêché d’être fidèle jusqu’au bout à la mémoire de celui qu’il dénommait « mon premier maître » et dont il devait écrire : « Cet homme extraordinaire dont je n’ai jamais réussi à faire le tour ».

Je ne discuterai pas davantage sur les diverses formes de la prière et sur la supériorité supposée de la prière intérieure sur la prière extérieure, me réservant d’y revenir en une autre occasion en exposant ce qu’enseigne en la matière la Tradition des Pères de l’Eglise.

Entrons donc dans la controverse elle-même et détaillons-en les points :

1) Saint-Martin a éprouvé de la méfiance contre l’Ordre coen et a cherché à dissuader ceux qui lui appartenaient ou qui souhaitaient y entrer ;

2) L’Ordre coen véhicule des conceptions hétérodoxes :

3) L’Ordre coen se livre à des opérations magique ;

4) L’Ordre coen est donc pernicieux, voire dangereux et entraîne à la dérive les chrétiens qui s’y laisseraient prendre ;

5) Willermoz lui-même n’a finalement éprouvé que méfiance envers lui et s’en est définitivement éloigné après la mise en sommeil de l’Ordre en 1781 par le Souverain Maître Las Casas ;

6) Willermoz a transféré tout ce que le martinésisme avait de bon dans le Régime écossais rectifié.

Sur les points 1) à 4), je renvoie pour l’essentiel au blog « Un martinésiste chrétien » (http://reconciliationuniverselle.over-blog.com/) dont l’animateur, Esh, d’une part fait justice des accusations infondées, mais d’autre part procède aux corrections qu’appelle la pensée parfois erronée de Martines, en sorte que lui qui avait été qualifié « plus juif que chrétien » devienne plus chrétien que juif. Ce travail remarquable de justesse qu’accomplit Esh mérite grande attention.

Je précise simplement au passage que l’éloignement que Saint-Martin manifeste à l’endroit de l’Ordre coen – et simultanément à l’endroit de la maçonnerie - vient avant tout du choix radical que lui-même a fait de la « voie du cœur » (je déteste l’expression « voie cardiaque » popularisée par Papus qui pour moi a un relent d’opération chirurgicale…) à l’exclusion de toute autre, et qu’il voudrait voir empruntée par tous les « élus » (les lettres de Salzac que publie Esh sont à cet égard symptomatiques) : entreprise pour le moins risquée et qui ne pouvait qu’échouer. Nous en reparlerons dans le billet à venir sur la prière.

Pour ce qui est du caractère supposé maléfique de l’Ordre coen, je voudrais prendre à témoin les bons auteurs. Je citerai Jean-Marc Vivenza, qui est tenu pour un expert en la matière. Dans son ouvrage Les Elus coëns et le Régime écossais rectifié (Grenoble, le Mercure Dauphinois, 2010), il écrit (pp. 54-56) :

« Nous sommes bien loin de cette prétendue "magie", dont on a longtemps soutenu, et l'on soutient, hélas, encore dans divers opuscules plus ou moins sérieux, qu'elle constituait la base des pratiques de l'Ordre des Elus Coëns […].
« Or, disons-le fortement, si les rites, instructions et catéchismes de l'Ordre des Elus Coëns, contiennent effectivement des éléments empruntés à un certain courant à l'intérieur duquel Cornelius Agrippa occupe une place non négligeable, cependant en aucun cas le but, nous disons bien le "but" des opérations enseignées par Martinès, c'est-à-dire l'objectif visé et entrevu par les Réaux-Croix, ne relève de la magie, fût-elle angélique ou "divine". Les opérations, au sommet de l'Ordre, il importe d'y insister tant la question est centrale, sont subordonnées à la manifestation de la "Chose" qui n'est autre que la Sainte Présence de Jésus-Christ [...].
« Convoquant, dans certaines circonstances, les anges afin qu'ils l'aident à accomplir son travail, l'élu s'adonnait donc surtout, et tout d'abord, à d'intenses purifications, implorant le secours du Compagnon fidèle qui lui fut attribué par l'Eternel de manière à ce qu'il intercède pour lui auprès du Très Haut et qu'ensuite, seulement, béni et sanctifié, il soit en mesure de s'avancer, en tremblant, devant la "Sainte Présence" du Verbe.
« Le culte primitif, que transmit Martinès de Pasqually, est non pas de nature "magique", il est essentiellement, par les quatre temps qui le constituent à présent que, depuis le crime d'Adam, nous nous trouvons absolument tous marqués par la faute et le péché, un culte d'expiation, de purification, de réconciliation et de sanctification. Tel est le difficile et contraignant labeur auquel devaient s'astreindre les disciples de Martinès, et l'on comprend peut-être mieux pourquoi cette tâche ne pouvait convenir, et ne concerner, qu'une élite de maçons choisis, c'est-à-dire "élus", souhaitant se plier à une rude discipline morale et spirituelle les faisant vivre dans le monde presque comme des moines, ou plus exactement des prêtres, auxquels il ne manquait même pas l'obligation de la récitation de leur bréviaire puisque, de six heures en six heures, les élus coëns qui se devaient impérativement par ailleurs d'assister aux principales messes festives de l'Eglise, œuvrant inlassablement, chaque jour que Dieu faisait, à se rendre digne de recouvrer leur "première propriété, vertu et puissance spirituelle divine", étaient contraints à la lecture des prières de l'Ordre composées principalement des sept Psaumes de la pénitence, de diverses oraisons pieuses et d'invocations particulières, s'endormant, la nuit venue, en prononçant dans leurs lits le De Profundis. »

Et encore, du même Jean-Marc Vivenza (Louis-Claude de Saint-Martin et la théurgie des Elus coens) :

« L’élu coën, qui devait impérativement être catholique pour se conformer à la règle prescrite par Martinès, et avait juré, lors de ses serments, de « rester fidèle à la sainte religion apostolique et romaine », avant chacune des cérémonies assistait à la messe en communiant, ceci sans compter la rigoureuse observation de la Prière des six heures, (six heures du matin, midi, dix-huit heures et minuit), qui ne pouvait avoir nulle dérogation et était une obligation formelle. Enfin, pour sa purification, l’élu récitait les sept Psaumes de Pénitences à chaque renouvellement de Lune et les jours qui faisaient suite aux périodes de travail, de même qu’il lui fallait dire l'Office du Saint Esprit tous les jeudis, prononcer le Miserere, debout face à son Orient, et le De Profundis, en se mettant la face contre terre. »

Ainsi (si l’on me passe cette expression plaisante), la messe est dite ! A moins de considérer les coens comme autant de tartuffes… ce qui serait d’une totale invraisemblance, notamment pour un personnage aussi pieux que Willermoz.

Mais je n’en resterai pas là ; j’appelle à la rescousse un personnage dont nul ne peut révoquer en doute le jugement : j’ai nommé Joseph de Maistre, l’auteur catholique romain par excellence, et même papiste [1]. Qu’écrit-il dans Les Soirées de Saint-Pétersbourg (Lyon & Paris, 1821) :

« Les connaissances surnaturelles sont le grand but de leurs travaux et de leurs espérances ; ils ne doutent point qu'il ne soit possible à l'homme de se mettre en communication avec le monde spirituel, d'avoir un commerce avec les esprits et de découvrir ainsi les plus rares mystères. Leur coutume invariable est de donner des noms extraordinaires aux choses les plus connues sous des noms consacrés ; ainsi un homme pour eux est un mineur, et sa naissance émancipation. Le péché d'origine s'appelle le crime positif ; les actes de la puissance divine ou de ses agents dans l'univers s'appellent des bénédictions, et les peines infligées aux coupables, des pâtiments. Souvent je les ai tenus moi-même en pâtiment, lorsqu'il m'arrivait de leur soutenir que tout ce qu'ils disaient de vrai n'était que le catéchisme couvert de mots étranges. J'ai eu l'occasion de me convaincre, il y a plus de trente ans, dans une grande ville de France [Lyon], qu'une certaine classe de ces illuminés avait des grades supérieurs inconnus aux initiés admis à leurs assemblées ordinaires ; qu'ils avaient même un culte et des prêtres qu'ils nommaient du nom hébreu Cohen... Ces hommes, parmi lesquels j'ai eu des amis, m'ont souvent édifié ; souvent ils m'ont amusé, et souvent aussi... Mais je ne veux point me rappeler certaines choses. Je cherche au contraire à ne voir que les côtés favorables. »
(XIe entretien, 4e chapitre)

Certes il n’accepte pas qu'un prêtre dût nécessairement être thaumaturge et kabbaliste. Il appelle cela une « séduisante erreur », à cause de quoi il juge le martinisme [2] plutôt dangereux dans les pays catholiques, quoiqu'il soit, selon lui, des plus utiles dans les pays schismatiques et protestants et même, à une époque d'incrédulité, dans les pays catholiques imprégnés d'irréligion. Car, dit-il, « ce système s'oppose à l'incrédulité générale, il est chrétien jusque dans ses sciences ; il accoutume les hommes aux dogmes et aux idées spirituelles », il les rapproche des doctrines catholiques, préserve du « rienisme protestant » et maintient « la fibre religieuse de l'homme dans toute sa fraîcheur ». (cité dans Les Sommeils, pp. 41-42) ;

Et le comte de déclarer au sénateur (qui a fait l’apologie des martinistes) que ces explications audacieuses peuvent être utilement accueillies pourvu qu'on ne les considère pas nécessairement comme des dogmes absolus. Ces systèmes lui paraissent acceptables si on les « propose modestement pour tranquilliser l'esprit... » s'ils « ne mènent surtout ni à l'orgueil ni au mépris de l'autorité... On tâtonne dans toutes les sciences, pourquoi la métaphysique, la plus obscure de toutes, serait-elle exceptée ? » (Les Sommeils, p. 43).

On le voit, rien sur de supposées pratiques magiques, voire sulfureuses, que l’Eques a Floribus eût été bien placé pour connaître. D’ailleurs Jean-Marc Vivenza a découvert dans les documents privés de Joseph de Maistre que celui-ci, quand il était ambassadeur de Sardaigne à Saint-Pétersbourg, avait pratiqué des « opérations » coens. Joseph de Maistre invoquant le diable ? on voit le ridicule de la chose…

Pour le reste je renvoie, je le répète, au blog du Martinésiste chrétien.

J’ai mentionné Willermoz, ce qui me conduit aux points 5) et 6).

Les documents concordent tous pour prouver que, si Willermoz a parfois été fort irrité par le comportement de l’homme Martines, sa créance en l’initié, et initiateur, n’a jamais faibli. Inutile de multiplier les textes, contentons-nous de la grande lettre des 12-18 août 1821 à Jean de Turkheim, sa « lettre testament » comme on l’a appelée, où Willermoz prend la peine de répondre en détails, avec renvois au Traité sur la réintégration, à plusieurs points de doctrine, huit au total, sur lesquels son correspondant lui avait demandé des éclaircissements que le patriarche (91 ans) lui donne de bon gré. Et comme Turkheim lui avait demandé des détails sur Martines, voici ce que conte Willermoz :

« Comme vous désirez connaître Pasqually en long et en large sur tout ce qui le concerne, voici à son sujet une anecdote connue de moi seul et qui ne doit pas devenir publique.
"Etant à Paris, au jour qu'il avait choisi pour me conférer mes derniers grades, il m'assigna pour les recevoir un jour suivant à Versailles ; il y assigna en même temps quelques autres Frères de degrés inférieurs et les plaça aux angles de l'appartement où ils restèrent jusqu'à la fin en silence ; lui debout au centre et moi seul à genoux devant lui, aucun autre ne pouvant rien entendre de ce qui se passait entre lui et moi. Avant la fin du cérémonial il me tombe tout subitement les bras sur les épaules et son visage collé contre le mien, il m'inonde de ses larmes, ne pouvant pousser que de gros soupirs. Tout étonné, je lève les yeux sur lui et j'y démêle tous les signes d'une grande joie. Je veux l'interroger ; il me fait signe de garder le silence. L'opération terminée, je veux le remercier de ce qu'il vient de faire pour moi, et j'en étais tout ému. - "C'est moi, me dit-il, qui vous dois beaucoup et beaucoup plus que vous ne pensez. Vous avez été pour moi l'occasion du bonheur que j'éprouve. J'étais depuis un certain temps tombé dans la disgrâce de mon Dieu pour certaines fautes que le Monde compte peu, et je viens de recevoir la preuve, le signe certain de ma Réconciliation. Je vous la dois, parce que vous en êtes la cause et l'occasion. J'étais malheureux ; je suis maintenant bienheureux. Pensez quelquefois à moi, je ne vous oublierai jamais." Et en effet, depuis lors, j'ai reçu de lui beaucoup de preuves d'amitié et de grande confiance. »

Y a-t-il là la moindre trace de défiance, de répulsion, ou même de critique ? Quarante années après la fin supposée de l’Ordre coen, quarante-sept ans après le décès de Martines de Pasqually, le temps était propice à une remise en question, à l’expression de doutes, s’il dût y en avoir…Rien de tel ! au contraire, dans une autre lettre au même Turkheim du mois précédent de juillet , on trouve cette fameuse formule souvent citée : « Cet homme extraordinaire auquel je n’ai jamais connu de second ». L’admiration était toujours là, intacte.

Mais, pourrait-on objecter, tout cela ne s’applique qu’à la doctrine, à laquelle en effet Willermoz avait adhéré au point d’en faire la substance même de la Profession et de la Grande Profession ; mais point aux opérations qu’il avait évidemment abandonnées. Eh bien, non. C’est le contraire qui apparaît à la lecture d’une lettre que Rodolphe Saltzmann écrivit à Willermoz le 22 septembre 1813 (publiée dans Renaissance Traditionnelle n° 150, avril 2007) [3]. Satzmann écrit :

« Mon premier acte de gratitude et de la plus vive reconnaissance a été rendu à Celui qui a daigné bénir mon voyage et vous donner la volonté et les forces nécessaires d'opérer pour sa gloire et mon salut. Le second s'adresse à vous, mon T[rès] C[her] et P[uissant] M[aîtr]e, qui m'avez donné une nouvelle preuve bien précieuse de votre amitié. Vous m'avez sacrifié un repos, que votre grand âge vous rend si nécessaire, et vous avez pour ainsi dire couronné votre ouvrage. Car je n'ose espérer recevoir encore davantage, et je ne dois m'occuper qu'à bien profiter de ce que j'ai reçu et d'être fortifié dans la voie dans laquelle j'ai eu le bonheur d'entrer. Mais vous ne négligerez pas ce que vous avez semé et vous nourrirez la flamme que vous avez allumée. [...]
« Ne m'oubliez pas, mon T.C. et P.M. Songez à votre élève dans vos prières et aux jours et heures destinés à des travaux supérieurs. Envoyez-moi, aussitôt qu'il sera possible, ce que vous m'avez promis et battons le fer pendant qu'il est encore chaud. Ah ! s'il était possible de m'envoyer ce qui est marqué par + après les noms usités ![...] » [Signé] Ab Hedera.

Selon son habitude, Willermoz a mis sur la lettre une annotation , qui est :

« Fre Saltzmann à moi W. [...] Son contentement de ce que j'ai fait pour lui à Lyon, Gd Archi. Il espère l'Invo[cation] promise. »

Autrement dit, à 83 ans, Willermoz a pratiqué une cérémonie de réception de Grand Architecte. Curieuse façon de manifester de l’ « éloignement » !

On pourrait multiplier les preuves documentaires, mais celles-ci me paraissent suffire pour l’instant. Du moins justifient-elles l’expression que j’ai employée au début : une controverse de mauvais aloi. On est libre d’adhérer à Saint-Martin et pas à Martines, on est libre d’adhérer à Martines et pas à Saint-Martin, on est libre de n’adhérer ni à l’un ni à l’autre ; mais on n’est pas libre, si l’on veut rester honnête, de justifier son choix par des affirmations sans preuve ou par des preuves controuvées, des documents sollicités. Ce n’est pas honorable, et d’ailleurs ce n’est pas crédible.


[1] Du Pape (Lyon, 1819) fut le premier ouvrage « ultramontain » de l’histoire.
[2] Ne nous y trompons pas, ce vocable englobe aussi le « martinésisme », terme qui n’avait pas encore été inventé.
[3] Et signalée par A Valle Sancta dans son blog.







dimanche 13 novembre 2011

Martines de Pasqually

Merci à mon ami le chevalier A Valle Sancta d'avoir attiré notre attention sur la recension par Dominique Clairembault, publiée sur le site http://www.philosophe-inconnu.com/, de l'oeuvre maîtresse de Michelle Nahon récemment parue sur Martines de Pasqually. Michelle Nahon est présidente de la Société Martinès de Pasqually, société fondée en 1989 et qui se consacre avec grand succès à mettre au jour le maximum possible d'éléments historiques sur la vie et l'action du "théurge inconnu", comme l'appelait Robert Amadou. Cette société publie un bulletin annuel très apprécié dont le principal (mais pas unique) contributeur n'est autre que... Michelle Nahon. C'est le résultat de trente années de recherches que présente son ouvrage.

Dominique Clairembault en propose une recension de haute tenue : claire, complète, impartiale, copieuse aussi, en un mot scientifique. Je vous recommande de la lire, avant d'acquérir, et de lire (ce qui s'impose) l'ouvrage lui-même. Ce vous sera l'occasion de visiter, ou de revisiter, ce remarquable site consacré à Louis-Claude de Saint-Martin, et alentours (si j'ose dire), et animé par le même Dominique Clairembault.

livre

vendredi 26 août 2011

Les Leçons de Lyon


Les « Leçons de Lyon aux élus coëns » sont le titre donné par le regretté Robert Amadou à un document mis au jour et publié par lui en 1999 dans un état beaucoup plus complet que les  "Conférences des Elus Cohens de Lyon" publiées par Antoine Faivre en 1975, lesquelles, quoique imparfaites, ont néanmoins eu l’avantage d’être seules accessibles aux hommes de désir durant près d’un quart de siècle.

Ces « Leçons de Lyon », Catherine Amadou les publie de nouveau aujourd’hui dans une édition « revue et corrigée ». Comparaison rapide faite, les corrections ne portent que sur des points de détail et n’affectent évidemment pas le texte des « Leçons », non plus que ceux, dus à Robert Amadou, de la « Préface » (pp. 13 à 71) et de l’ « Introduction » (pp. 73 à 200). La seule différence flagrante est celle de la couverture qui, indépendamment des mentions, légèrement mises à jour, se présente en caractères verts sur fond blanc au lieu de caractères blancs sur fond vert de la première édition.

Pourquoi la lecture et la méditation des « Leçons de Lyon » sont-elles indispensables, et pour les martinistes et pour les maçons rectifiés ?

Parce que, durant ces années 1774-1776 (années de la création du Régime rectifié), en l’absence de Martines de Pasqually,  due à son départ d’abord pour Saint-Domingue, puis pour le ciel, ses disciples les plus fervents se sont ingéniés à percer les obscurités, pour ne pas dire les énigmes, de sa doctrine et, ce qui n’est pas le moins important, à ajuster les enseignements du Maître à ceux de la Sainte Eglise catholique romaine dont ils étaient tous, Magistro volente¸ les disciples – au point que les réformés, comme Hauterive, avaient dû abjurer et se convertir au catholicisme.

Dans cette lignée, les « Leçons de Lyon » nous présentent le texte d’un martinésisme christianisé. D’un martinésisme, qui au lieu d’être clos et renfermé sur soi-même comme celui qui résulte du Traité sur la réintégration, est, parce que chrétien, dynamique et ouvert sur des perspectives infinies.

C’est pourquoi Robert Amadou conseillait à tous ceux qui portaient au martinésisme un intérêt autre que textuel et historiographique, de partir, non du Traité (tout en le connaissant), mais des Leçons de Lyon.

Autre importante considération. Indépendamment des excellents travaux de Serge Caillet qui, tant dans ses publications que dans le cadre de son Institut Eléazar, œuvre comme un martinésien de stricte observance, les meilleures et plus profondes exégèses qui ont été produites au sujet du martinésisme sont celles qu’a commises Robert Amadou, à savoir :

- l’Introduction à son édition (« première édition authentique d’après le manuscrit de Louis-Claude de Saint-Martin ») publiée par la Diffusion rosicrucienne (Le Tremblay, 1995) ;

- les Préface et Introduction aux Leçons de Lyon.

On n’a jamais rien écrit de plus pertinent.

Aussi mets-je en fait qu’un maçon rectifié ou un martiniste qui ne les a pas lues et méditées n’est ni martiniste ni maçon rectifié, sauf en figure.

mercredi 1 décembre 2010

Où Guénon s'en tire bien... ou : Une occasion perdue



Ceux qui me connaissent bien savent ce que je pense de Guénon : c'est le plus grand hérésiarque des temps modernes, et le plus pernicieux. Aussi étais-je alléché par l'annonce de l'ouvrage de Jean van Win, Contre Guénon (Editions de la Hutte, 2010) Je n'aurais pas mieux demandé que de le recommander chaudement. Hélas, je ne le peux pas. Ce n'est pas un bon ouvrage.

Que Guénon soit insupportable à un maçon de la tendance « libérale » et « antidogmatique », je le comprends aisément. Mais cela ne suffit pas à fonder une argumentation. Que Guénon accumule les approximations, les contre-vérités, les affirmations sans preuve, voire les mensonges, nul plus que moi n'en est convaincu. Encore faut-il le prouver. Or les dénonciations à coups d'épithètes ne tiennent pas lieu de démonstrations. Aussi le discours tourne-t-il en rond sans vraiment progresser.

Au surplus, l'ouvrage est mal construit. Il est pour l'essentiel constitué de fiches souvent mal cousues ensemble, d'où des redites, des « copiés-collés » en assez grand nombre.

Le texte comporte quelques détails qui ne sont pas dépourvus d'intérêt mais sans grande importance. En revanche on y découvre des erreurs assez étonnantes, comme le fait qu'Origène était évêque (!!!) et qu'il fut « déposé » (!!!) pour « avoir été castré par souci de chasteté évangélique (page 184) ! Les spécialistes de l'histoire ecclésiastique seront heureux d'apprendre cette information sensationnelle ! De même, il est proprement ébouriffant de lire que Guénon aurait « emprunté » sa notion du Roi du monde à ... Louis-Claude de Saint-Martin (pages 140 à 142) ! Cela au prix d'un superbe contre-sens sur la signification de cette notion chez le Philosophe Inconnu...

La bibliographie dont le texte est assorti est fragmentaire. L'ouvrage de Jean-Marc Vivenza René Guénon et le Rite écossais rectifié (Editions du Simorgh, 2007) n'y figure pas. Dommage : cela aurait permis d'éviter cette affirmation aussi péremptoire qu'inexacte du prière d'insérer de la quatrième de couverture : « Pour la première fois enfin, quelqu'un s'attelle à radiographier sans concession l'œuvre et la personne du paradoxal auteur du Roi du Monde ».

Il n'est d'ailleurs pas impossible qu'une bonne partie des références guénoniennes soient de seconde main. Il se peut que l'auteur ait effectivement lu La Crise du monde moderne, Le Règne de la quantité et les signes des temps, Le Roi du monde, peut-être les Aperçus sur l'initiation, mais la plupart des autres références et citations semblent provenir des ouvrages de Marie-France James, Esotérisme et christianisme autour de René Guénon, de Jeannine Fink-Bernard, L'Apport spirituel de René Guénon, et de Daniel Béresniak, Les Bas-fonds de l'imaginaire, qui sont abondamment appelés en notes.

Ce n'est pas encore cette fois qu'on pourra renverser l'idole Guénon !

Bref, au total, une occasion perdue.