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dimanche 11 novembre 2012

"La doctrine de la réintégration des êtres"





Eh bien, la voici enfin mise au jour la nouvelle Apocalypsis revelata¸ cette nouvelle « Apocalypse révélée selon son sens spirituel… » si fébrilement attendue…
… Comment ? Vous dites ? Vous protestez ? Mais en quoi est-il choquant, en quoi est-il désobligeant de comparer cet ouvrage à l’un des traités majeurs de ce grand illuministe chrétien que fut Swedenborg ? Pour moi, c’est au contraire flatteur ! C’est tout simplement à la mesure du grand, du considérable  événement attendu,  si j’en crois son éditeur :
« …en bref ...une nouvelle "respiration " du RER tel qu'il est vécu aujourd'hui ...cela montre au demeurant la "force "du livre comme "arme-de-destruction-massive" des certitudes de certains quant au devenir du RER ! » ; et encore : « Je crois qu'il nous faudra nous fédérer autour d'une personne qui nous fédère et catalyse par ses réflexions nos aspirations les plus intimes ...la métamorphose est à ce prix ! Savoir quitter "la coque ancienne" pour migrer dans un autre appareil...PERIT UT VIVAT ! » (Facebook 4 novembre 2012, 15h43 et 15h57)
Donc je l’ai ouvert, ce livre, non pas,  comme aurait dit Kierkegaard, avec « crainte et tremblement », mais avec une réelle curiosité, attisée qu’elle fut par le concert de louanges anticipés qui ont précédé son apparition… C’est un procédé publicitaire, me dit-on, qu'on appelle « teasing » ; je n’en sais rien, je n’y connais rien. Ce n’est pas cela qui m’aurait incité à me le procurer si je n’en avais pas eu envie.
Je l’ai donc ouvert, et feuilleté. Livre volumineux : 226 pages en tout petits caractères, corps 11 si ma vue est bonne. Livre important par la matière qu'il embrasse. Qu'on en juge : chapitre introductif : Origène et l’illuminisme, avec sept sous-chapitres, dont un sur l’apocatastase ; chapitre 1 : Martinès de Pasqually et la doctrine de la réintégration des êtres,  avec huit sous-chapitres ; chapitre 2 : Louis-Claude de Saint-Martin et le corps de matière ténébreuse, avec neuf sous-chapitres ; chapitre 3 : Le Régime Ecossais Rectifié et la doctrine de la matière, avec huit sous-chapitres ; enfin huit appendices portant sur les sujets annexes aux matières déjà traitées, notamment sur l’ésotérisme chrétien ou encore l’augustinisme et le jansénisme.
Certes, ce livre ne peut se lire que précautionneusement, pas à pas. Indépendamment du style si particulier de l’auteur, qui (toute qualité mise à part) se rapproche plus de Proust que de Pascal (écrivain qu’il aime) en sorte qu’il faut prendre son souffle au début de chaque phrase – les phrases de 18 à 20 lignes (en petits caractères !) abondent – la lecture n’est pas rendue aisée par l’abondance des citations, généralement longues. Longues aussi sont les notes, également farcies de citations ; et j’en ai repéré deux qui occupent chaque fois une page et demie… Ce n’est pas là une critique (comme des esprits malveillants seraient portés à le croire), c’est une constatation.  Non, qu'on ne s’attende pas à une lecture aisée, d’autant que la dialectique de l’auteur est serrée et argumentée.
De l’enseignement de l’Alma Mater, j’ai retenu (entre autres) qu'il fallait toujours aborder un livre par la table des matières (c’est fait), par l’introduction et surtout par la conclusion. C’est en effet  dans la conclusion que l’auteur ramasse l’essentiel de ses thèses. Et c’est le cas ici. Je citerai donc :

« De ce fait il faut être cohérent.
Soit on tient les deux bouts de la chaîne entièrement, d’un côté ou de l’autre :
1°) En adhérant fidèlement à la foi de l’Eglise dans ses préalables au sujet de la Création – en regardant le monde matériel ainsi qu'un don et le corps charnel de l’homme de même -, comme dans ses conséquences, en espérant logiquement en une régénération de  la chair et sa vocation à l’éternité par purification et spiritualisation de son essence, simplement flétrie et affaiblie non substantiellement mais accidentellement un instant par le péché, lors de la résurrection des morts.
2°) Au contraire en faisant siennes les thèses de Martinès, ce que firent Willermoz et Saint-Martin, en considérant que la création matérielle a été tout d’abord une punition pour les corps révoltés, et la chair une enveloppe ténébreuse ayant transformé substantiellement les fils d’Adam en êtres de matière impure, regardant ainsi l’anéantissement des formes corporelles lors de la réintégration comme une véritable libération et le retour à l’Unité spirituelle originelle.
Ou bien alors, fatalement en ne respectant pas la cohésion interne des doctrines, en oubliant volontairement un bout de leur unité conceptuelle, on tombe dans le piège de l’assemblage disparate, visant à faire tenir, dans un exercice à l’illogisme évident, une origine ténébreuse du composé matériel créé en punition de la révolte des esprits pervers et du crime d’Adam « souillé par une création si impure », avec une destination spirituelle en se fondant sur les Pères de l’Eglise, et en premier lieu saint Irénée dont on peut citer intégralement bien sûr le livre V du Adversus Haereses, mais auquel on pourrait aussi ajouter avantageusement, pour faire bonne mesure, les décisions de tous les conciles œcuméniques si l’on y tient, ce qui ne change rien au problème, car n’aboutissant à nulle autre « chose » qu’à l’édification d’une abstraction conceptuelle non seulement singulièrement bancale, mais surtout absolument intenable, car ne pouvant être admise paradoxalement ni par l’Eglise – qui s’indignera toujours que l’on puisse soutenir le caractère « nécessaire » de la création et rejettera violemment cette idée d’une « matière prison » que Martines partage avec Origène -, ni non plus par aucun Ordre authentique issu de l’héritage martinésien, et l’on pense évidemment en premier lieu au Régime Ecossais Rectifié qui est le seul à pouvoir se prévaloir par Willermoz d’une transmission initiatique effective d’avec l’auteur du Traité sur la réintégration, et dont les Instructions à tous les grades regardent la volonté d’une « spiritualisation de la chair » comme chimérique et appellent l’âme, dès l’état d’Apprenti, à ses dégager des « vapeurs grossières de la matière ». [21 lignes !]
C’est pourquoi cette volonté de chercher à concilier de force martinésisme et foi dogmatique de l’Eglise n’a strictement aucun sens sur le plan ecclésial, pas plus qu’elle n’en a sur le plan initiatique, puisque conduisant à la constitution d’une impasse catégorique, en forme de perspective fondée sur une analyse vouée à une évidente impossibilité. La seule attitude cohérente, si l’on veut se considérer comme participant véritablement des Ordres dont on prétend être membre, c’est d’assumer clairement la pensée des fondateurs, bien sûr l’interroger, la travailler, l’approfondir ce qui est plus que souhaitable, mais avant tout la respecter dans ses affirmations et fondements essentiels, et non chercher à la tordre ou à la transformer par d’inacceptables contorsions théoriques pour la rendre, dans un exercice improbable, « doctrinalement compatible » avec l’enseignement de l’Eglise.
Reste, ce qui est admissible et sans aucun doute préférable si la contradiction devient trop pénible, la solution de rejoindre l’Eglise et d’y vivre pleinement sa foi de manière non schizophrénique. Nous pensons toutefois qu’une autre voie est envisageable, consistant à admettre la différence doctrinale, la reconnaître honnêtement, et à se considérer comme « cas particuliers » postulant la non-incompatibilité entre la foi et l’anthropologie platonicienne au sein de l’épouse du Christ. Si l’idée d’universalité signifie quelque chose – et les divergences entre courants (augustiniens, thomistes, scotistes, etc.) très opposés, y compris sur l’économie du salut, au sein de la catholicité, en est [sic] un très bon exemple – alors pourquoi l’illuminisme mystique, qui en revient souvent à soutenir les thèses d’Origène après christianisation de Martinès opérée par Willermoz et Saint-Martin lors des Leçons de Lyon (1774-1776), n’aurait-il pas la possibilité d’une humble place, avec sa singularité, à l’intérieur de la maison du Père ? Nous avons la conviction qu'une réponse non fermée a priori peut être apportée à cette question, n’adhérant pas à l’idée que la métaphysique grecque soit totalement contradictoire d’avec le christianisme, ce que nous ne cessons de soutenir depuis longtemps déjà. » (pages 202 à 204)
J’ai cité mot à mot sans y rien changer ce qui est à mon sens le cœur de la thèse de l’auteur, que je répète pour que tout soit bien clair : incompatibilité foncière entre la doctrine de l’illuminisme chrétien abrité dans le willermozisme et l’enseignement dogmatique de l’Eglise du Christ, de quelque confession qu’elle soit. L’auteur en tire ailleurs une conséquence beaucoup plus radicale que celle qui est énoncée ci-dessus :
« Par ailleurs, il convient de noter sur le plan maçonnique l’aspect doctrinal défini et précis du Régime rectifié ce qui est une caractéristique unique dans tout le champ rituel de la franc-maçonnerie, et confère au système willermozien une originalité à nulle autre pareille en le distinguant entièrement des autres Rites, ce qui n’est pas sans provoquer, souvent, de nombreuses incompréhensions. Mais si l’on se dit maçon rectifié et qu’on souhaite le rester – ce qui n’est imposé à personne et relève du libre arbitre de chacun – il faut adhérer à cette doctrine et  la respecter, non chercher à la transformer en voulant la rendre conforme à l’enseignement dogmatique des confessions chrétiennes, fusse-t-il [sic] pour un catholique, et nous mesurons ce qu’une telle affirmation peut avoir d’étonnant, mais il en va ainsi sur le plan initiatique, l’enseignement magistériel de l’Eglise. 
C’est là un devoir supérieur de nature impérieuse, que certains prêtent sous serment au niveau ultime de l’Ordre. De ce fait la pensée de Willermoz, puisqu'il le voulut et fit en sorte que cela soit, n’est pas négociable, adaptable ou modifiable. Elle est un héritage, dont le régime rectifié possède, et lui seul, le dépôt et le devoir de conservation de la sainte doctrine de Moïse ‘’parvenue d’âge en âge par l’Initiation jusqu'à nous’’. » (page 27)
Voilà qui est catégorique et qui ne laisse place à aucune des échappatoires que le texte précédent paraissait ménager.
Pour cerner, non pas complètement mais d’un peu plus près, la pensée de l’auteur, je m’en voudrais, étant donné ce que je suis et où j’écris, d’omettre ces très significatives remarques énoncées en note (page 207, note 128) :
"Gerberon, dans son Histoire du jansénisme (t. I, p. 185), fit savoir : ‘’ Vous avez oublié que vous êtes enfant de l’Eglise latine, et l’Eglise latine ne renvoie pas ses enfants aux Pères grecs, mais à saint Augustin pour savoir ce qu'ils doivent croire et penser des mystères de la grâce. » (dictionnaire de théologie catholique, t. VIII, col. 469). Ce rappel n’est pas sans évoquer l’avertissement solennel de Thomas Bradwardine qui déclarait : « Les Pères grecs sont des fauteurs de Pélagianisme ». (cf. Critique de la bibliothèque des auteurs ecclésiastiques de Dupin, 1730)."
J’en ai terminé pour aujourd’hui. On aura remarqué que je me suis bien gardé d’émettre quelque remarque que ce soit. Je me réserve pour des temps plus opportuns, quand j’aurai analysé à fond l’ouvrage. Il est appelé sans nul doute à un certain retentissement. Sans mêler ma voix aux trompettes de la renommée, j’ai tenu à en donner un aperçu objectif à ceux qui me font le plaisir de fréquenter ce site.

11 novembre 2012
Fête de saint Martin de Tours, apôtre des Gaules








vendredi 29 juin 2012

Lettre à un CBCS


LETTRE A UN CHEVALIER BIENFAISANT DE LA CITE SAINTE

Très cher et Révérend Chevalier,
Je partage entièrement votre sentiment.  Mais je crois qu'il faut nuancer fortement 1'affirmation selon laquelle les rituels de 1808 pour l'Ordre Intérieur de Jean-Baptiste Willermoz, n'ont reçu l'agrément d'aucun convent. La lettre de Willermoz au Prince Charles de Hesse-Cassel du 10 septembre l810 nous permet d'y réfléchir. Elle se trouve imprimée en tête des Archives secrètes de Steel-Maret (que j'abrégerai en S.M.)
En fait, les frères d'Auvergne et par suite Jean-Baptiste Willermoz avaient-reçu une sorte de mandat du Couvent de Wilhelmsbad en général, et plus particulièrement de leurs frères d'Alsace, pour mener à son terme la rédaction des  rituels, ce qui semble bien avoir été fait pour les trois premiers grades et pour l'Ordre Intérieur avant la
Révolution.
C'est à la suite d'un curieux concours de circonstances que le quatrième grade ne fut vraiment rédigé qu'en 1809 par J.B. Willermoz qui a tenu à s'en expliquer' auprès du Prince de Hesse-Cassel (S.M. p. 6-7-8 ; 12-13). Les arguments qu'il donne en faveur de la légitimité de sa démarche (et non seulement sur la rédaction de ce rituel, mais aussi sur l'octroi de Patentes à divers organismes et en particulier à la Préfecture de Neustrie au sein du Centre des Amis (S.M. p. II) sont très forts et n'ont jamais été contestés, que je sache, en 1810, ou peu après, alors qu'il y avait tout de même encore des participants ou des contemporains de Wilhelmsbad (Charles de Hesse-Cassel lui-même et, par exemple, Bacon de la Chevalerie qui ne mourut qu'en l82l). Pourquoi, je vous le demande, le seraient-ils en 1977 par des hommes qui peut-être ignorent presque tout de l'histoire de notre Ordre ?
Le bilan de la question des rituels est, grâce à cette lettre de Willermoz, assez facile à faire.
Les rituels des trois grades bleus furent achevés en 1786-1787 (S.M. p. 7). J'ai eu 1a bonne fortune - et je revendique l'honneur de cette découverte - de retrouver leurs textes authentifiés aux Archives départementales de la Drôme, à Valence, provenant de la loge rectifiée L'Humanité à l'O.°. de Crest.
Le rituel du quatrième grade a été rédigé en 1809 par J.B. Willermoz, et à cette date lourdement chargé d'enseignements. Jusqu'alors le rituel de 1778 était resté en vigueur. On connaît ce dernier par le fonds de Valence (même remarque que ci-dessus) et par un Ms de la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris qu'il m'a été facile d'authentifier d'après le précédente. Ce grade s'appelait simplement Maître Ecossais, ne comportait pas de 4ème tableau et le bijou était sans revers, ce qui confirme le propos de J.B. Willermoz (S.M. p. 6).
Les rituels de l'Ordre Intérieur semblent avoir été rédigés assez rapidement après Wilhelmsbad (S. M. p, 8). Je ne me suis vraiment intéressé jusqu'ici qu'à la copie faite par J.B. Willermoz en 1808 pour la Préfecture de Neustrie, mais je vais m'attacher dès que possible à la comparer avec les états antérieurs. Celui de 1784 pour l’Armement des Chevaliers est très proche.
Que conclure de tout cela, sinon que la campagne de travail et de rédaction qui s'est étendue de 1782 à 1809, avec l’interruption de la Révolution, s'est bien faite dans le prolongement des pouvoirs donnés par le Convent de Wilhelmsbad, avec des retards sans doute dus aux circonstances - certaines vraiment exceptionnelles - mais sans aucune usurpation  ?
Un sentiment personnel maintenant :
Les fondateurs du Rectifié étaient des précurseurs, rituellement (par leur précision, sans équivalent, en 1782, en Europe continentale et en Angleterre) et spirituellement (par leur incroyable élévation). Après eux, il y a eu le creux de la vague.
En particulier, j'ai acquis la forte présomption que, sous l'influence notamment de l'ordre néo-templier de Fabré-Palaprat, un retour s'est fait à Genève aux conceptions néo-templières de la Stricte Observance. A mes yeux, c'est une régression qui n'a fait que s'accentuer par les campagnes de "modernisation" qui ont sévi depuis la fin du XIXe siècle jusqu'à nos jours.
Comme vous 1e dites si pertinemment il ne servirait à rien de patauger dans ces "tripatouillages". II faut étudier très sérieusement les textes de 1782 à l809, adopter des états de cette période selon des critères à déterminer et y revenir sans phrases en laissant froidement les amateurs d'ersatz se délecter de leur saccharine. C'est une affaire où il faut bien sûr respecter la courtoisie et les usages fraternels, mais son enjeu spirituel est si important que le moment arrivera assez rapidement de briser là.
Une dernière considération. Les lectures que je fais à longueur d'année pour Renaissance Traditionnelle m'ont amené à survoler les problèmes du christianisme et de la maçonnerie. Il apparaît que dans les pays maçonniquement très importants, une branche chrétienne de la maçonnerie a persisté, mais que, ô ironie, c'est rarement la même. Le caractère chrétien des Maçonneries Scandinaves, dérivées du système suédois du XVIIIe siècle, est bien connu et il n'est pas sans humour de noter, incidemment, qu'en 1976 la Grande Loge de Suède ne reconnaissait pas encore celle d'Israël.
En Allemagne ce type de maçonnerie est représenté par le Freimaurer Orden. [1]En -Suisse, le Grand Prieuré d'Helvétie s'inspire évidemment de la tradition chrétienne, même si c'est avec modération.
En Angleterre, le Suprême Conseil du Rite Ecossais Ancien et. Accepté, appliquant une logique qu'on aurait du mal à trouver .sollicitée, n'admet que des chrétiens au l8ème grade et, par suite, au delà.
En Amérique, la vocation chrétienne est représentée par le Rite d'York qui culmine avec des Chevaliers Templiers (Knights Templar) restés eux aussi cohérents avec eux-mêmes.
Tout cela représente un secteur maçonnique, curieusement disparate certes, dans la forme sinon dans le fond, mais important quantitativement et qualitativement.
J'aimerais que l'on me dise ce qu'il y aurait de scandaleux à ce qu'en France - terre chrétienne parmi les toutes premières - non pas tout le Rectifié, mais une partie de celui-ci (quelle incroyable concession déjà à la tolérance…) en toute fraternité, maintienne avec netteté une tradition ésotérique chrétienne, étant bien entendu qu'un ésotérisme valable ne va pas sans l'exotérisme correspondant ?
L'idée viendrait-elle à un chrétien de demander à entrer dans les B'naî-Berith ? Y serait-il admis ? et s'il l'était, demanderait-il à ce que tout soit modifié pour que .sa conscience ne soit pas heurtée ?
Et quelles sont dans le monde les sociétés ésotériques non chrétiennes où un chrétien est admis ? Et si cela se trouve en effet, dans lesquelles accepterait-on de modifier radicalement les enseignements fondamentaux pour ne pas aller contre son exotérisme ?
Je ne pense pas qu'il soit besoin de plaider cette cause bien longtemps, elle est excellente et se soutient aisément par toutes ses données propres, traditionnelles et historiques. Le réveil de 1911, mal préparé et mal dirigé, a abouti en France a une regrettable déviation et tout C.B.B.S. régulièrement armé selon la filiation helvétique, qui est aussi celle de Lyon, a le droit imprescriptible de revenir aux sources de la Province d'Auvergne. Simplement, s'il est vraiment un Chevalier Bienfaisant, il doit le faire avec douceur et fraternité, ce qui n'exclut pas pour autant la fermeté et la détermination.
Croyez, -très cher et Révérend Chevalier, à mes sentiments d'affection fraternelle
Eques a Latomia Universa




[1]  Voir R.T. n°29 La Franc-Maçonnerie en République Fédérale d’Allemagne aujourd’hui par Fritz Bolle. Le titre de Freimaurer Orden désigne communément l’organisation n°2 de notre liste (. 54-56 : la G.L. Nationale des Francs-Maçons d’Allemagne dont le siège est à Berlin.



Le rédacteur en chef de Renaissance Traditionnelle, Pierre Mollier,  m'a fraternellement autorisé à reproduire cette lettre parue dans le numéro 30, avril 1977, de la revue. Elle m'a paru en effet utile pour rappeler, 35 ans plus tard, quelques vérités méconnues, si j'en juge par certains propos. Premièrement au sujet des rituels (rappelons que cette question a fait l'objet dans cette même revues d'études définitives, d'une part par René Désaguliers, et d'autre part par Roger Dachez). Secondement au sujet du travail opéré postérieurement à Wilhelmsbad (que Jean Granger avait jadis critiqué). Et enfin au sujet du caractère chrétien de la maçonnerie rectifiée, question toujours débattue. Essentielle à cet égard est l'affirmation selon laquelle l'ésotérisme chrétien, pour être "valable", doit aller de pair avec l'exotérisme correspondant...
Dernier point : on va m'accuser de nouveau de dévoiler un incognito, mais n'importe, d'autant que c'est là un secret de Polichinelle : l'Eques a Latomia Universa, c'était le fondateur de la Loge nationale Française et de la revue Renaissance Traditionnelle, à savoir René Guilly, alias René Désaguliers.

mercredi 27 juin 2012

Willermoz théologien


 J.-B. Willermoz


Mon ami A Valle Sancta a naguère publié sur le blog qui porte son nom une succession d’articles (29 octobre 2010, 31 octobre 2010, 4 novembre 2010, 11 décembre 2010) sur un sujet d’un vif intérêt : Rite écossais rectifié et Christianisme primitif. Certains seront peut-être perplexes à cette lecture : quel rapport entre les deux ? Le rapport ? c’est évidemment Martines de Pasqually, qui ressortit d’une manière flagrante, comme l’a montré Robert Amadou, du christianisme primitif, ou du judéo-christianisme – les deux s’étant confondus pendant un peu plus d’un siècle. Or le christianisme primitif est fort peu connu et même ignoré des milieux ésotérisants (à part une marge peu représentative). Pourtant, on ne peut étudier convenablement Martines sans se référer à ce courant, qui, dans l’histoire, a irrigué aussi bien les milieux orthodoxes que les milieux hétérodoxes. Ensuite de quoi, on pourra rapporter ces notions à celles du XVIIIe siècle chrétien (très précisément catholiques romaines et luthériennes) qui ont pris corps dans le Régime écossais rectifié. D’où la grande utilité du travail d’A Valle Sancta lorsqu’il sera achevé.

La quatrième de ces études http://blog.avallesancta.com/2010/12/rite-ecossais-rectifie-et-christianisme.html  avait donné lieu de ma part à un commentaire (14 décembre 2010) qu’il me paraît utile de remettre au jour. Le voici :

La mise en miroir de différents textes de Jean-Baptiste Willermoz consacrés à un même sujet se révèle une fois encore fructueuse et instructive, ce que j’avais constaté et appliqué pour mon compte sur un autre sujet il y a un certain nombre d’années. Avec le travail précis d’A Valle Sancta, nous est une fois de plus confirmé à quel point Willermoz était un esprit exceptionnel : il montre dans ses analyses une justesse et une précision qui ne sont pas sans étonner en un siècle où la théologie, non moins que la métaphysique, étaient décriées et moquées par l’ « esprit de l’Encyclopédie », la « philosophie des Lumières ».
Justesse, précision et finesse aussi, car il trouve le moyen de « rectifier » l’enseignement de Martines dans le double sens du terme : « corriger » et « enrichir ».
Jean-Marc Vivenza a écrit quelques lignes sur « Willermoz lecteur de saint Augustin ». La manière dont ce dernier « rectifie » l’opinion erronée, parlons clair : hérétique, de Martines sur la Trinité sort en effet en droite ligne de saint Augustin, revu par saint Thomas d’Aquin.
En bref : la théologie trinitaire latine est ascendante : elle part des catégories de l’âme humaine pour élaborer une compréhension de la réalité intime de la Trinité. Cette doctrine a été énoncée d’abord par saint Augustin (IVe-Ve siècles), perfectionnée par saint Anselme de Cantorbéry (XIe siècle) et parachevée par saint Thomas d’Aquin (XIIIe siècle). Elle met en relation les catégories de l’âme intellectuelle que sont la pensée, la volonté et l’action avec les trois Personnes du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Dans sa formulation technique, elle est indissociable de la théorie du Filioque en vertu de laquelle le Saint-Esprit procède du Père « et du Fils ».
Au contraire la théologie trinitaire orientale, dite « orthodoxe » est descendante. Elle part des réalités premières et principielles que sont les Hypostases divines – celle du Saint-Esprit procédant « du Père seul » (ek monou tou patros) pour expliquer par analogie la constitution de l’homme, et non pas seulement celle de son âme.
Pour résumer à grands traits, dans la théologie latine Dieu est expliqué par l’homme, dans la théologie orthodoxe l’homme est expliqué par Dieu (pour tout cela voir l’étude IV de l’essai de Vladimir Lossky « A l’image et à la ressemblance de Dieu », étude intitulée « La Procession du Saint-Esprit dans la doctrine trinitaire orthodoxe »).
Avec ces notions apportées par la théologie latine, Willermoz se trouvait en terrain solide pour aligner les propositions de Martines sur la foi catholique.
Très subtil est le commentaire que Willermoz donne du quatrième élément constitutif du « quaternaire divin », quaternaire qui, si l’on n’y prenait pas garde, pourrait se transmuer en une « quaternité ». En faisant de l’ « opération » le résultat de l’activité des trois « puissances » divines, Willermoz distingue formellement son plan de celui de ces trois autres. Cette présentation ingénieuse écarte le risque dont je parlais (même si, ailleurs, « opération » et « action » sont assimilées) ; je l’avais remarqué jadis à l’époque où j’étudiais les Conférences des Elus Coëns de Lyon dans édition procurée en 1974 par Antoine Faivre.
Assimiler à cette opération l’homme « appelé à participer à la triple essence qui devient ainsi quatriple » est une supputation qui mérite intérêt. J’avoue qu’elle ne me convainc pas absolument, et, selon moi, les « êtres spirituels qu’elle [l’essence divine une] contient en elle de toute éternité » sont, non seulement les humains, mais aussi les anges.
Au passage, je noterai un détail. L’expression « triple essence… du Père, du Fils et du Saint-Esprit », me choquait, je l’avoue, dans la Profession de foi des chevaliers. Or je dois reconnaître que le commentaire que Willermoz en donne : « C’est pourquoi nous parlons souvent d’une triple essence en Dieu, et ne disons jamais trois essences, parce qu’il n’y a pas trois Dieux. C’est par l’action et le concours simultané de ces trois puissances créatrices que l’unité se manifeste hors d’elle-même dans toutes ses productions divines… », ce commentaire me donne entière satisfaction. Il eût certes été encore meilleur de parler d’une « essence trine et unique », mais à l’impossible nul n’est tenu !
Lecteur de saint Augustin, Willermoz l’est aussi, assidûment, de saint Paul. Les citations explicites ou implicites de l’apôtre des nations sont légion dans ses écrits. Le membre de phrase : « Aussitôt la sagesse incréée, le Verbe de Dieu, qui est Dieu, le fils unique, l’image et la splendeur du père Tout-puissant… » est du saint Paul presque mot pour mot ; cet autre membre de phrase : « …puisque c’était l’homme qui par son crime avait fait entrer la mort dans le monde… » est une reprise de ce passage de l’épître aux Romains (5,12) qui a fait couler tant d’encre au sujet du « péché originel ».
Willermoz s’inscrit donc d’une manière parfaitement juste dans la « théologie de la rédemption » qui prédomine en Occident, en particulier depuis saint Anselme qui l’a théorisée, et qui, mettant l’accent sur le rachat, plante la croix au sommet de toute l’œuvre accomplie par le Christ. Au contraire, la théologie orthodoxe ne sépare pas la rédemption de l’homme par le Christ de sa déification par le Saint-Esprit. « La Passion ne peut être séparée de la Résurrection, et le corps glorieux du Christ assis à la droite du Père, de la vie des chrétiens ici-bas. » Et : « Le mystère de la Pentecôte est aussi important que celui de la Rédemption. L’œuvre rédemptrice du Christ est une condition indispensable de l’œuvre déificatrice du Saint-Esprit ». Ces quelques lignes sont extraites du chapitre V de l’ouvrage de Lossky déjà cité, intitulé « Rédemption et déification ». Pour cette théologie-là, la résurrection du Christ, prémices de la résurrection universelle, est l’accomplissement du salut des hommes, la restauration de la nature humaine, et la remise en marche de la race humaine vers ce qui est sa vocation : la déification de l’être créé par la grâce incréée.
On ne saurait faire grief à Willermoz de l’avoir ignorée. En revanche on ne saurait assez louer son œuvre de purification du martinésisme, sans quoi celui-ci serait resté un avatar tardif du judéo-christianisme

mercredi 6 juin 2012

Par le baptême, nous devenons parfaits (par Jean-Baptiste Willermoz)


Par le baptême, nous devenons parfaits
Par Jean-Baptiste Willermoz

Initiés, à l’instant que nous sommes régénérés, nous entrons dans la vie, nous recevons la lumière et nous connaissons Dieu qui est la source de toute vérité, de toute science et de toute perfection. Par le baptême, nous devenons parfaits ; l’Esprit-Saint nous sanctifie et la foi nous éclaire. Je leur ai dit : Vous êtes les dieux de la terre, vous êtes les enfants du Très-Haut (Ps. LXXXI). Cette opération de l’esprit s’appelle œuvre, grâce, illumination, perfection, baptême. C’est un baptême qui nous purifie, une grâce qui nous justifie, une illumination qui nous remplit de lumière et qui nous fait connaître les choses divines. Ce sont là les dons accomplis de l’Etre souverainement parfait. A sa voix, tout, en nous, est sorti des ténèbres ; il a anticipé les temps en notre faveur par sa toute-puissance, et nous vivons parce que J.-C. nous a délivrés de la mort. Dieu a créé l’univers par sa volonté, et par sa volonté il a fait le salut des hommes. Celui donc qui est acquitté par J.-C. sort aussitôt des ténèbres, il est au moment même rempli d’une céleste lumière comme ceux qui se réveillent sortent des liens du sommeil. La taie qui l’aveuglait est enlevée, l’obstacle qui l’empêchait de voir est écarté. Ainsi, notre régénération par le Saint-Esprit dissipe à l’instant les ténèbres épaisses qui nous dérobaient la lumière divine, elle enlève le bandeau qui couvrait l’œil de notre âme et la met en état de voir les vérités célestes.

Initiés, nous étions autrefois ensevelis dans les ténèbres, nous sommes maintenant la lumière du Seigneur ; c’est pourquoi les anciens appelèrent l’homme d’un nom qui signifie lumière.[1] Ainsi l’espérance de ceux qui ont cru n’a point été trompée ; ils reçoivent dès à présent les arrhes de la vie éternelle ; car le Maître leur a dit : qu’il soit fait selon votre foi.[2]  Voilà l’effet de cette œuvre divine en nous : nous ne sommes plus les mêmes hommes. La grâce de J.-C. a brisé nos liens, notre esprit a reçu une lumière éclatante ; mais les hommes qui sont encore dans les ténèbres ne peuvent concevoir comment la grâce nous a éclairés par la foi. Ils ne peuvent concevoir qu’étant ainsi dégagés de la servitude de la loi, nous sommes devenus esclaves du Verbe qui est la lumière du libre-arbitre : Je vous rends gloire, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et que vous les avez révélées aux simples et aux petits : oui, mon Père, cela est ainsi parce que vous l’avez voulu.[3] Que celui donc qui veut obtenir ce prix dompte la concupiscence et ses désirs charnels, qu’il abjure l’orgueil de la science humaine. C’est par cette victoire qu’il obtiendra la foi qui régénère l’esprit, éclaire l’intelligence et embrase le cœur par le feu et la lumière céleste (Clément d’Alexandrie dans son Pédagogue, chap. 6).

Jean-Baptiste Willermoz, Mes pensées et celles des autres, mises au jour et publiées pour la première fois par Robert Amadou, pensée 27, Renaissance Traditionnelle, n° 30 avril 1977, pp. 103-104.


[1] Fώς (terme poétique) = homme ; fῶς = lumière. Les deux se prononcent phôs.
[2]Matthieu 9, 29,  etc.
[3]Luc 10, 21.

vendredi 30 mars 2012

Une citation frauduleuse (suite...et j'espère, fin)

Naguère (le 27 janvier dernier) j'ai consacré un billet 
à démontrer l'inanité, pour ne pas dire le caractère mensonger, de la citation que voici : “La vraie tendance du Régime Rectifié est et doit rester une ardente aspiration à l’établissement de la cité des hommes spiritualistes, pratiquant la morale du Christianisme primitif, dégagée de tout dogmatisme et de toute liaison avec une Eglise quelle qu’elle soit.” J'ai prouvé qu'elle n'avait pas du tout sa place à la date qui lui était assignée, à savoir à la séance d'ouverture du convent de Wilhelmsbad, le 16 juillet 1782.

Plus récemment, dans un travail que j'ai découvert sur "Les Fondamentaux du rite écossais rectifié" signé C.B. (avec remerciements à P.N. et R.B., ce qui en situe l'origine), j'ai trouvé mieux : cette phrase, dont le style dénote, selon l'auteur, qu'elle serait "bien évidemment" de la plume de Willermoz, figurerait dans le Recès du convent de Wilhelmsbad.

Il faut vraiment n'avoir pas fréquenté Willermoz pour lui attribuer cette phrase en style helvète de basse époque, dont au surplus l'inspiration jure avec tout ce que le fondateur du Rectifié a toujours pensé et cru.

En outre, je mets au défi qui que ce soit de la trouver où que ce soit dans le texte du Recès, lequel a été publié dans le numéro hors série des "Cahiers verts" intitulé "Les convents du Régime écossais rectifié" (avril 2005), qu'on peut aisément se procurer en écrivant au secrétariat du GPDG, Cour de Bretagne, 4-6 rue du Buisson Saint Louis, 75010 Paris. Avis aux amateurs...

Il est une formule célèbre selon laquelle "la fausse monnaie chasse la bonne". Il en va de même pour les fausses citations, erronées voire mensongères : elles pullulent, c'est une véritable inflation quasi impossible à endiguer.

Libérons en tout cas la mémoire de Willermoz d'une pensée aussi inutile que fausse tant dans son fond que dans sa forme.


vendredi 9 mars 2012

Une controverse de mauvais aloi


Depuis environ une semaine, a surgi et s’est étendue à divers blogs ce qu’il faut bien appeler une controverse de mauvais aloi. Elle a eu pour point de départ des prises de position de martinésophobes s’armant de Louis-Claude de Saint-Martin afin de mieux combattre Martines de Pasqually, et elle a ensuite dérivé sur la prière et la valeur relative de ses divers modes, en externe et en interne.

Je n’épiloguerai pas sur la comparaison-opposition entre Saint-Martin et Martines, sauf pour remarquer que l’éloignement du Philosophe inconnu à l’égard de l’Ordre des élus coens n’a pas été réservé à ce dernier exclusivement, et qu’il en a marqué autant à l’égard de la maçonnerie, en l’espèce le Régime écossais rectifié constitué par Jean-Baptiste Willermoz, et bien davantage à l’égard de l’Eglise catholique romaine. Si cet éloignement valait condamnation, cette condamnation a dû s’appliquer aux trois. Mais y a-t-il eu condamnation ? A l’égard de l’Eglise, indubitablement. A l’égard du Régime rectifié et de l’Ordre coen, c’est beaucoup plus douteux. Dans les deux cas, il les taxe de superfluités provoquant de la dissipation loin du « centre ». Quant aux mises en garde au sujet des éventuels résultats des invocations pratiquées dans la rituélie coen, elles ressortissent à la plus élémentaire prudence, à l’instar de celles dont l’Eglise prévient les membres de son clergé qui pratiquent des exorcismes. Je cite Emile Dermenghem dans sa préface à son ouvrage Les Sommeils (Paris, La Connaissance, 1926) :

« Il craignait non seulement les illusions auxquelles toute métapsychique donne parfois lieu, mais aussi les dangers des opérations magiques qui risquent de faire intervenir des agents inférieurs ou même mauvais, qui entretiennent en nous « l'orgueil et l'ambition de vouloir briller par nos propres puissances », et qui, au lieu d'anéantir le moi pour lui faire trouver l'Absolu, peuvent l'inciter à user des forces naturelles et occultes dans un esprit de domination et d'égoïsme. « Avec une habileté qui nous jette dans des aberrations bien funestes, le principe des ténèbres fait qu'avec de simples puissances spirituelles, de simples puissances élémentaires ou figuratives, peut-être même avec des puissances de réprobation, nous nous croyons revêtus des puissances de Dieu » (Ecce homo).
(Les Sommeils, pp.33-34)

La mise en garde est sévère, mais elle n’étonnera aucun mystique, car tous savent que, comme nous en avertit l’apôtre, « Satan lui-même se déguise en ange de lumière » (2 Corinthiens 11, 14). De même tout prêtre qui célèbre les saints mystères sait que, si les puissances angéliques concélèbrent avec lui, les puissances démoniaques se rassemblent pour lancer contre lui leurs attaques. Et cela en dehors de toute « opération » coen. Car la divine liturgie est une opération infiniment plus puissante, et même infiniment puissante, et donc infiniment honnie par Satan.

Et pourquoi croit-on que Martines imposait à ses émules l’assistance à a messe et la pratique des sacrements de l’Eglise ? Par goût des formes cérémonielles ? point du tout : parce qu’il avait compris intuitivement que cette pratique, et singulièrement celle du sacrement des sacrements qui est l’eucharistie, était leur véritable palladium. Chose que n’a pas comprise Saint-Martin qui, tout entier axé sur l’interne, n’a jamais senti la puissance incomparable, parce que divine, des sacrements. Pour lui, il est évident que les sacrements ne sont que des formes, ou des formalités, dont il est préférable de se passer. On peut appliquer à ces formes ecclésiales les réflexions suivantes :

« Les personnes qui ont du penchant pour les établissements et sociétés philosophiques, maçonniques et autres, lorsqu'elles en retirent quelques heureux fruits sont très portées à croire qu'elles le doivent aux cérémonies et à tout l'appareil qui est en usage dans ces circonstances. Mais avant d'assurer que les choses sont ainsi qu'elles le pensent, il faudrait avoir essayé de mettre aussi en usage la plus grande simplicité et l'abstraction entière de ce qui est forme et si alors on jouissait des mêmes faveurs, ne serait-on pas fondé à attribuer cet effet à une autre cause; et à se rappeler que notre Grand Maître a dit : "Partout où vous serez assemblés en mon nom, je serai au milieu de vous"[Matthieu 18, 20]. » (Saint-Martin, Mon Livre vert, Paris, Cariscript, 1991).

C’est de ce refus radical du formalisme que provient son incompréhension elle aussi radicale de la nature de l’Eglise. Mais je m’engage sur un terrain que j’ai dit vouloir éviter…

Pour finir, cet éloignement manifesté par Saint-Martin envers les pratiques coens ne l’a pas empêché d’être fidèle jusqu’au bout à la mémoire de celui qu’il dénommait « mon premier maître » et dont il devait écrire : « Cet homme extraordinaire dont je n’ai jamais réussi à faire le tour ».

Je ne discuterai pas davantage sur les diverses formes de la prière et sur la supériorité supposée de la prière intérieure sur la prière extérieure, me réservant d’y revenir en une autre occasion en exposant ce qu’enseigne en la matière la Tradition des Pères de l’Eglise.

Entrons donc dans la controverse elle-même et détaillons-en les points :

1) Saint-Martin a éprouvé de la méfiance contre l’Ordre coen et a cherché à dissuader ceux qui lui appartenaient ou qui souhaitaient y entrer ;

2) L’Ordre coen véhicule des conceptions hétérodoxes :

3) L’Ordre coen se livre à des opérations magique ;

4) L’Ordre coen est donc pernicieux, voire dangereux et entraîne à la dérive les chrétiens qui s’y laisseraient prendre ;

5) Willermoz lui-même n’a finalement éprouvé que méfiance envers lui et s’en est définitivement éloigné après la mise en sommeil de l’Ordre en 1781 par le Souverain Maître Las Casas ;

6) Willermoz a transféré tout ce que le martinésisme avait de bon dans le Régime écossais rectifié.

Sur les points 1) à 4), je renvoie pour l’essentiel au blog « Un martinésiste chrétien » (http://reconciliationuniverselle.over-blog.com/) dont l’animateur, Esh, d’une part fait justice des accusations infondées, mais d’autre part procède aux corrections qu’appelle la pensée parfois erronée de Martines, en sorte que lui qui avait été qualifié « plus juif que chrétien » devienne plus chrétien que juif. Ce travail remarquable de justesse qu’accomplit Esh mérite grande attention.

Je précise simplement au passage que l’éloignement que Saint-Martin manifeste à l’endroit de l’Ordre coen – et simultanément à l’endroit de la maçonnerie - vient avant tout du choix radical que lui-même a fait de la « voie du cœur » (je déteste l’expression « voie cardiaque » popularisée par Papus qui pour moi a un relent d’opération chirurgicale…) à l’exclusion de toute autre, et qu’il voudrait voir empruntée par tous les « élus » (les lettres de Salzac que publie Esh sont à cet égard symptomatiques) : entreprise pour le moins risquée et qui ne pouvait qu’échouer. Nous en reparlerons dans le billet à venir sur la prière.

Pour ce qui est du caractère supposé maléfique de l’Ordre coen, je voudrais prendre à témoin les bons auteurs. Je citerai Jean-Marc Vivenza, qui est tenu pour un expert en la matière. Dans son ouvrage Les Elus coëns et le Régime écossais rectifié (Grenoble, le Mercure Dauphinois, 2010), il écrit (pp. 54-56) :

« Nous sommes bien loin de cette prétendue "magie", dont on a longtemps soutenu, et l'on soutient, hélas, encore dans divers opuscules plus ou moins sérieux, qu'elle constituait la base des pratiques de l'Ordre des Elus Coëns […].
« Or, disons-le fortement, si les rites, instructions et catéchismes de l'Ordre des Elus Coëns, contiennent effectivement des éléments empruntés à un certain courant à l'intérieur duquel Cornelius Agrippa occupe une place non négligeable, cependant en aucun cas le but, nous disons bien le "but" des opérations enseignées par Martinès, c'est-à-dire l'objectif visé et entrevu par les Réaux-Croix, ne relève de la magie, fût-elle angélique ou "divine". Les opérations, au sommet de l'Ordre, il importe d'y insister tant la question est centrale, sont subordonnées à la manifestation de la "Chose" qui n'est autre que la Sainte Présence de Jésus-Christ [...].
« Convoquant, dans certaines circonstances, les anges afin qu'ils l'aident à accomplir son travail, l'élu s'adonnait donc surtout, et tout d'abord, à d'intenses purifications, implorant le secours du Compagnon fidèle qui lui fut attribué par l'Eternel de manière à ce qu'il intercède pour lui auprès du Très Haut et qu'ensuite, seulement, béni et sanctifié, il soit en mesure de s'avancer, en tremblant, devant la "Sainte Présence" du Verbe.
« Le culte primitif, que transmit Martinès de Pasqually, est non pas de nature "magique", il est essentiellement, par les quatre temps qui le constituent à présent que, depuis le crime d'Adam, nous nous trouvons absolument tous marqués par la faute et le péché, un culte d'expiation, de purification, de réconciliation et de sanctification. Tel est le difficile et contraignant labeur auquel devaient s'astreindre les disciples de Martinès, et l'on comprend peut-être mieux pourquoi cette tâche ne pouvait convenir, et ne concerner, qu'une élite de maçons choisis, c'est-à-dire "élus", souhaitant se plier à une rude discipline morale et spirituelle les faisant vivre dans le monde presque comme des moines, ou plus exactement des prêtres, auxquels il ne manquait même pas l'obligation de la récitation de leur bréviaire puisque, de six heures en six heures, les élus coëns qui se devaient impérativement par ailleurs d'assister aux principales messes festives de l'Eglise, œuvrant inlassablement, chaque jour que Dieu faisait, à se rendre digne de recouvrer leur "première propriété, vertu et puissance spirituelle divine", étaient contraints à la lecture des prières de l'Ordre composées principalement des sept Psaumes de la pénitence, de diverses oraisons pieuses et d'invocations particulières, s'endormant, la nuit venue, en prononçant dans leurs lits le De Profundis. »

Et encore, du même Jean-Marc Vivenza (Louis-Claude de Saint-Martin et la théurgie des Elus coens) :

« L’élu coën, qui devait impérativement être catholique pour se conformer à la règle prescrite par Martinès, et avait juré, lors de ses serments, de « rester fidèle à la sainte religion apostolique et romaine », avant chacune des cérémonies assistait à la messe en communiant, ceci sans compter la rigoureuse observation de la Prière des six heures, (six heures du matin, midi, dix-huit heures et minuit), qui ne pouvait avoir nulle dérogation et était une obligation formelle. Enfin, pour sa purification, l’élu récitait les sept Psaumes de Pénitences à chaque renouvellement de Lune et les jours qui faisaient suite aux périodes de travail, de même qu’il lui fallait dire l'Office du Saint Esprit tous les jeudis, prononcer le Miserere, debout face à son Orient, et le De Profundis, en se mettant la face contre terre. »

Ainsi (si l’on me passe cette expression plaisante), la messe est dite ! A moins de considérer les coens comme autant de tartuffes… ce qui serait d’une totale invraisemblance, notamment pour un personnage aussi pieux que Willermoz.

Mais je n’en resterai pas là ; j’appelle à la rescousse un personnage dont nul ne peut révoquer en doute le jugement : j’ai nommé Joseph de Maistre, l’auteur catholique romain par excellence, et même papiste [1]. Qu’écrit-il dans Les Soirées de Saint-Pétersbourg (Lyon & Paris, 1821) :

« Les connaissances surnaturelles sont le grand but de leurs travaux et de leurs espérances ; ils ne doutent point qu'il ne soit possible à l'homme de se mettre en communication avec le monde spirituel, d'avoir un commerce avec les esprits et de découvrir ainsi les plus rares mystères. Leur coutume invariable est de donner des noms extraordinaires aux choses les plus connues sous des noms consacrés ; ainsi un homme pour eux est un mineur, et sa naissance émancipation. Le péché d'origine s'appelle le crime positif ; les actes de la puissance divine ou de ses agents dans l'univers s'appellent des bénédictions, et les peines infligées aux coupables, des pâtiments. Souvent je les ai tenus moi-même en pâtiment, lorsqu'il m'arrivait de leur soutenir que tout ce qu'ils disaient de vrai n'était que le catéchisme couvert de mots étranges. J'ai eu l'occasion de me convaincre, il y a plus de trente ans, dans une grande ville de France [Lyon], qu'une certaine classe de ces illuminés avait des grades supérieurs inconnus aux initiés admis à leurs assemblées ordinaires ; qu'ils avaient même un culte et des prêtres qu'ils nommaient du nom hébreu Cohen... Ces hommes, parmi lesquels j'ai eu des amis, m'ont souvent édifié ; souvent ils m'ont amusé, et souvent aussi... Mais je ne veux point me rappeler certaines choses. Je cherche au contraire à ne voir que les côtés favorables. »
(XIe entretien, 4e chapitre)

Certes il n’accepte pas qu'un prêtre dût nécessairement être thaumaturge et kabbaliste. Il appelle cela une « séduisante erreur », à cause de quoi il juge le martinisme [2] plutôt dangereux dans les pays catholiques, quoiqu'il soit, selon lui, des plus utiles dans les pays schismatiques et protestants et même, à une époque d'incrédulité, dans les pays catholiques imprégnés d'irréligion. Car, dit-il, « ce système s'oppose à l'incrédulité générale, il est chrétien jusque dans ses sciences ; il accoutume les hommes aux dogmes et aux idées spirituelles », il les rapproche des doctrines catholiques, préserve du « rienisme protestant » et maintient « la fibre religieuse de l'homme dans toute sa fraîcheur ». (cité dans Les Sommeils, pp. 41-42) ;

Et le comte de déclarer au sénateur (qui a fait l’apologie des martinistes) que ces explications audacieuses peuvent être utilement accueillies pourvu qu'on ne les considère pas nécessairement comme des dogmes absolus. Ces systèmes lui paraissent acceptables si on les « propose modestement pour tranquilliser l'esprit... » s'ils « ne mènent surtout ni à l'orgueil ni au mépris de l'autorité... On tâtonne dans toutes les sciences, pourquoi la métaphysique, la plus obscure de toutes, serait-elle exceptée ? » (Les Sommeils, p. 43).

On le voit, rien sur de supposées pratiques magiques, voire sulfureuses, que l’Eques a Floribus eût été bien placé pour connaître. D’ailleurs Jean-Marc Vivenza a découvert dans les documents privés de Joseph de Maistre que celui-ci, quand il était ambassadeur de Sardaigne à Saint-Pétersbourg, avait pratiqué des « opérations » coens. Joseph de Maistre invoquant le diable ? on voit le ridicule de la chose…

Pour le reste je renvoie, je le répète, au blog du Martinésiste chrétien.

J’ai mentionné Willermoz, ce qui me conduit aux points 5) et 6).

Les documents concordent tous pour prouver que, si Willermoz a parfois été fort irrité par le comportement de l’homme Martines, sa créance en l’initié, et initiateur, n’a jamais faibli. Inutile de multiplier les textes, contentons-nous de la grande lettre des 12-18 août 1821 à Jean de Turkheim, sa « lettre testament » comme on l’a appelée, où Willermoz prend la peine de répondre en détails, avec renvois au Traité sur la réintégration, à plusieurs points de doctrine, huit au total, sur lesquels son correspondant lui avait demandé des éclaircissements que le patriarche (91 ans) lui donne de bon gré. Et comme Turkheim lui avait demandé des détails sur Martines, voici ce que conte Willermoz :

« Comme vous désirez connaître Pasqually en long et en large sur tout ce qui le concerne, voici à son sujet une anecdote connue de moi seul et qui ne doit pas devenir publique.
"Etant à Paris, au jour qu'il avait choisi pour me conférer mes derniers grades, il m'assigna pour les recevoir un jour suivant à Versailles ; il y assigna en même temps quelques autres Frères de degrés inférieurs et les plaça aux angles de l'appartement où ils restèrent jusqu'à la fin en silence ; lui debout au centre et moi seul à genoux devant lui, aucun autre ne pouvant rien entendre de ce qui se passait entre lui et moi. Avant la fin du cérémonial il me tombe tout subitement les bras sur les épaules et son visage collé contre le mien, il m'inonde de ses larmes, ne pouvant pousser que de gros soupirs. Tout étonné, je lève les yeux sur lui et j'y démêle tous les signes d'une grande joie. Je veux l'interroger ; il me fait signe de garder le silence. L'opération terminée, je veux le remercier de ce qu'il vient de faire pour moi, et j'en étais tout ému. - "C'est moi, me dit-il, qui vous dois beaucoup et beaucoup plus que vous ne pensez. Vous avez été pour moi l'occasion du bonheur que j'éprouve. J'étais depuis un certain temps tombé dans la disgrâce de mon Dieu pour certaines fautes que le Monde compte peu, et je viens de recevoir la preuve, le signe certain de ma Réconciliation. Je vous la dois, parce que vous en êtes la cause et l'occasion. J'étais malheureux ; je suis maintenant bienheureux. Pensez quelquefois à moi, je ne vous oublierai jamais." Et en effet, depuis lors, j'ai reçu de lui beaucoup de preuves d'amitié et de grande confiance. »

Y a-t-il là la moindre trace de défiance, de répulsion, ou même de critique ? Quarante années après la fin supposée de l’Ordre coen, quarante-sept ans après le décès de Martines de Pasqually, le temps était propice à une remise en question, à l’expression de doutes, s’il dût y en avoir…Rien de tel ! au contraire, dans une autre lettre au même Turkheim du mois précédent de juillet , on trouve cette fameuse formule souvent citée : « Cet homme extraordinaire auquel je n’ai jamais connu de second ». L’admiration était toujours là, intacte.

Mais, pourrait-on objecter, tout cela ne s’applique qu’à la doctrine, à laquelle en effet Willermoz avait adhéré au point d’en faire la substance même de la Profession et de la Grande Profession ; mais point aux opérations qu’il avait évidemment abandonnées. Eh bien, non. C’est le contraire qui apparaît à la lecture d’une lettre que Rodolphe Saltzmann écrivit à Willermoz le 22 septembre 1813 (publiée dans Renaissance Traditionnelle n° 150, avril 2007) [3]. Satzmann écrit :

« Mon premier acte de gratitude et de la plus vive reconnaissance a été rendu à Celui qui a daigné bénir mon voyage et vous donner la volonté et les forces nécessaires d'opérer pour sa gloire et mon salut. Le second s'adresse à vous, mon T[rès] C[her] et P[uissant] M[aîtr]e, qui m'avez donné une nouvelle preuve bien précieuse de votre amitié. Vous m'avez sacrifié un repos, que votre grand âge vous rend si nécessaire, et vous avez pour ainsi dire couronné votre ouvrage. Car je n'ose espérer recevoir encore davantage, et je ne dois m'occuper qu'à bien profiter de ce que j'ai reçu et d'être fortifié dans la voie dans laquelle j'ai eu le bonheur d'entrer. Mais vous ne négligerez pas ce que vous avez semé et vous nourrirez la flamme que vous avez allumée. [...]
« Ne m'oubliez pas, mon T.C. et P.M. Songez à votre élève dans vos prières et aux jours et heures destinés à des travaux supérieurs. Envoyez-moi, aussitôt qu'il sera possible, ce que vous m'avez promis et battons le fer pendant qu'il est encore chaud. Ah ! s'il était possible de m'envoyer ce qui est marqué par + après les noms usités ![...] » [Signé] Ab Hedera.

Selon son habitude, Willermoz a mis sur la lettre une annotation , qui est :

« Fre Saltzmann à moi W. [...] Son contentement de ce que j'ai fait pour lui à Lyon, Gd Archi. Il espère l'Invo[cation] promise. »

Autrement dit, à 83 ans, Willermoz a pratiqué une cérémonie de réception de Grand Architecte. Curieuse façon de manifester de l’ « éloignement » !

On pourrait multiplier les preuves documentaires, mais celles-ci me paraissent suffire pour l’instant. Du moins justifient-elles l’expression que j’ai employée au début : une controverse de mauvais aloi. On est libre d’adhérer à Saint-Martin et pas à Martines, on est libre d’adhérer à Martines et pas à Saint-Martin, on est libre de n’adhérer ni à l’un ni à l’autre ; mais on n’est pas libre, si l’on veut rester honnête, de justifier son choix par des affirmations sans preuve ou par des preuves controuvées, des documents sollicités. Ce n’est pas honorable, et d’ailleurs ce n’est pas crédible.


[1] Du Pape (Lyon, 1819) fut le premier ouvrage « ultramontain » de l’histoire.
[2] Ne nous y trompons pas, ce vocable englobe aussi le « martinésisme », terme qui n’avait pas encore été inventé.
[3] Et signalée par A Valle Sancta dans son blog.







samedi 28 janvier 2012

* Les archives maçonniques de Jean-Baptiste Willermoz

Sur le site Les Amis de Martinès de Pasqually

cette étude sur Les archives maçonniques de Jean-Baptiste Willermoz par Henry Joly
qui fut conservateur des manuscrits à la Bibliothèque municiple de Lyon et père d'Alice Joly.

Bien que datant de presque 80 ans, elle n'a pas pris une ride.

vendredi 27 janvier 2012

A propos du Régime écossais rectifié : une citation apocryphe

Au sujet du Régime écossais rectifié, on voit se répandre une affirmation censée provenir des Actes du convent de Wilhelmsbad. On l’entend dans des discours, on la lit dans des études, on la voit même sur des sites de loges ou même sur des convocations. Cette phrase, la voici : “La vraie tendance du Régime Rectifié est et doit rester une ardente aspiration à l’établissement de la cité des hommes spiritualistes, pratiquant la morale du Christianisme primitif, dégagée de tout dogmatisme et de toute liaison avec une Eglise quelle qu’elle soit.” Quelquefois même, on l'attribue à Willermoz lui-même.
 
D’emblée, elle m’a paru suspecte. Pour peu qu’on fréquente avec quelque assiduité les écrits du XVIIIe siècle, publics ou privés, il est clair qu’aucune plume de l’époque ne peut l’avoir tracée : la phraséologie, les idées, sont à l’évidence du XIXe finissant ou du XXe siècle commençant. Quant au fond, vu les sentiments profondément chrétiens du catholique Jean-Baptiste Willermoz et du luthérien Ferdinand de Brunswick, qu’ils eussent pu approuver pareille déclaration était pour moi d’une totale invraisemblance. Charles de Hesse, peut-être ; mais eux, sûrement pas.

Toutefois, puisqu’une date était mentionnée : le 16 juillet 1782, autant y aller voir. Il se trouve que j’ai à ma disposition l’intégralité des Actes du convent, minutes (procès-verbaux) et pièces annexes. La vérification fut donc aisée, quoiqu’un peu longue. Résultat : rien au 16 juillet, où se tint la séance d’ouverture, rien non plus dans les séances suivantes jusqu’au terme officiel du convent, le 29 septembre, ni jusqu’à son terme réel le 1er septembre.
 
Passons rapidement en revue la teneur des séances. Du 16 juillet au 23 juillet : examen des pouvoirs et « ordonnance des travaux ». Du 18 juillet au 24 juillet : lecture des résumés des (nombreuses : 30) réponses à la circulaire du Magnus Superior Ordinis, le duc Ferdinand de Brunswick. Début des discussions sur la filiation templière. Du 25 juillet au 26 juillet : suite des discussions sur la base d’une motion de Willermoz. Le 29 juillet : lecture et approbation du mémoire de Virieu sur la bienfaisance ; lecture par Willermoz de son « préavis ». Du 30 juillet au 2 août : poursuite des discussions sur la filiation templière ; lecture des résumés de différents membres ; votes. Le 3 août : constitution d’un « comité de la législation » et d’un « comité des rituels des grades ». Du 14 août au 29 août : présentation des travaux des comités et votes ; le 15 août : adoption de la règle maçonnique ; 16 août : lecture et approbation du catéchisme et de l’instruction morale du grade d’apprenti ; 17 août : confirmation de Ferdinand de Brunswick en sa qualité de Grand Maître des Loges et des Loges écossaises réunies et de Grand Supérieur de l’Ordre ; 19 août : suite de la lecture du nouveau Code ; 21 août : début de la discussion sur l’existence d’un grade de Maître écossais ; discussion et vote sur le maintien du Noviciat ; 22 août : vote sur le grade de Maître écossais ; lecture et adoption du rituel de compagnon ; 23 août et 24 août : discussion et vote sur le nombre maximum de membres d’une loge ; suite de la lecture du Code des loges ; 25 août : suite de cette lecture ; lecture et approbation du rituel de maître ; lecture de la règle en latin des Chevaliers de l’Ordre ; 26 août : décision d’ajouter des prières au début des travaux de loge et de banquet ; lecture du catéchisme du grade de maître ; adoption définitive des rituels des rituels des trois premier grades ; vote sur la dénomination des chevaliers : Chevaliers Bienfaisants (les provinces françaises continuent de pouvoir ajouter : de la Cité Sainte) ; début des discussions sur la matricule (i.e. dénomination, répartition et numérotation des provinces). 27 août : suite de ces discussions ; discussion sur les titulatures. 28 août : remise solennelle à Ferdinand de Brunswick de l’acte lui conférant la dignité de Grand Maître Général ; suite des discussions sur la matricule ; examen, discussion et approbation de l’ « esquisse » du rituel de Maître écossais ; lecture de la planche à tracer de la loge d’apprenti tenue la veille pour la réception selon le nouveau rituel du prince Frédéric de Hesse-Hombourg ; examen d’une lettre de la Grande Loge Ecossaise de Berlin ; lecture de la première partie du rituel de noviciat. 29 août : organisation de la rédaction du Code ; lecture de la suite du rituel de noviciat, approbation dudit ; lecture de l’esquisse du rituel de Chevalier, approbation de ladite, Jean de Turckheim désigné pour sa rédaction finale. Clôture officielle du convent.
Prorogation du 30 août au 1er septembre : affaires diverses.
 
Comme on voit, le convent n’a pas chômé, malgré quoi il n’a pas pu achever l’examen de tous les points de son ordre du jour, par exemple le Code. La question du christianisme primitif ou transcendant, puisque c’est de cela qu’il s’agit, christianisme réputé non confessionnel, n’a pas été abordée ni même posée. De même, notons-le en passant que celle de la Profession.
 
Donc il est patent que cette citation est apocryphe, c’est un faux. D’où vient-elle ? Mon sentiment est que sa source est l’Helvétie car sa teneur cadre bien avec les sentiments des Helvètes. Mais c’est pure conjecture.

lundi 2 janvier 2012

Une correspondance de JB Willermoz

La lecture de Renaissance Traditionnelle est toujours pleine d'intérêt. Celle du dernier numéro paru (n° 163-164, juillet-octobre 2011) est particulièrement passionnante pour les maçons rectifiés.

Dominique Sappia et son équipe des Amis provençaux de Renaissance Traditionnelle ont identifié et retranscrit ce qui survit de l'abondante correspondance échangée entre Willermoz et Achard entre 1786 et 1819 (36 et 34 de part et d'autre). Le frère Achard est bien connu de l'historiographie maçonnique consacrée au Régime rectifié : c'est en sa faveur et celle de sa loge La Triple Union que JB Willermoz compléta et acheva en 1809 l'écriture du rituel de maître écossais de Saint-André. Ce personnage a été présenté dans le n° 156 (octobre 2009) de Renaisance Traditionnelle.

Au cours de cette correspondance très étendue dans le temps (33 ans, moins une interruption de 13 ans due à la Révolution française), nous voyons le "patriarche du Rectifié" prodiguer conseils, d'ordre spirituel et administratif, et parfois réprimandes, au Vénérable d'une loge en proie à des difficultés dont les loges d'aujourd'hui ne sont pas toujours exemptes : nous sommes en pays de connaissance. On y trouve en particulier des notations précises et précieuses sur ce que doit être l'esprit du Rectifié comparativement à celui des autres formes maçonniques. Tout serait à citer - et je renvoie à l'article qui procure d'abondants extraits de cet échange de correspondances. J'en extraits seulement ce membre de phrase :

"Rappelez-leur que le travail journalier du maçon est de travailler jusqu'à son dernier soupir à polir la pierre brute, en consultant souvent son miroir, et reconnaître où il en est de son travail, que leur avancement dans les connaissances maçonniques qu'ils ne trouveront pas ailleurs, dépendront toujours des progrès qu'ils feront sur eux-même à le faire, et qu'il n'aide qu'à ceux qui agissent."

Et le suivant :

"[le régime écossias rectifié] est le seul régime maçonnique, quoi qu'on puisse dire ailleurs, qui ait conservé le but primitif de l'institution..."

Cependant le trésor de ce numéro est une lettre totalement inédite de JB Willermoz intitulée Article secret annexé à ma lettre du 1er septembre 1807. (Willermoz avait donc 77 ans). Cet "article secret" (qui précède de peu la grande lettre de 1810 à Charles de Hesse qui a été qualifiée de "lettre testament"), adressé au frère Achard, présente une analyse complète, à ma connaissance plus complète que  partout ailleurs, de la Grande Profession. Elle vaut d'être lue et méditée intégralement. 

Ce qui y est partculièrement intéressant, c'est que Willermoz en détaille le mode d'emploi. Il distingue, par rapport à la Grande Profession, quatre catégories de chevaliers :

"De plus cette initiation ne peut pas convenir également à tous les chevaliers, quoique tous y aient un droit égal si les dispositions naturelles de chacun sont égales.
Elle est inutile er très inutile à un grand nombre.
Elle a des dangers pour quelques-uns.
Elle est utile à beaucoup ;
et pour quelques-uns elle est nécessaire et très nécessaire."

Willermoz détaille ensuite avec beaucoup de finesse ces quatre catégories. Il y touche en particulier les rapports de l'Ordre avec la foi chrétienne de ses membres d'une manière qui peut être encore très utile de nos jours.

(Petit point anecdotique au passage : Willermoz, au cours de cette corespondance, parle à plusieurs reprises des "hauts grades" de l'Ordre... ce qui renverse quelques idées reçues au sujet de cette terminologie...)

Conclusion : maçons rectifiés, sutout des "hauts grades", lisez sans retard ce numéro (qui contient d'autres richesses, mais je me suis limité à Willermoz).