samedi 15 septembre 2012

La mondialisation vue par Chateaubriand


 Voici la première partie d'une collection d'extraits extirpés de l'œuvre de quelques-uns des plus grands génies littéraires dont notre civilisation a accouché.

C'est avec un fragment propice à la controverse des Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand que débute cette série polémique.



Chateaubriand en 1828

 "On affirme que dans cette civilisation à naître l'espèce s'agrandira ; je l'ai moi-même avancé : cependant n'est-il pas à craindre que l'individu ne diminue ? Nous pourrons être de laborieuses abeilles occupées en commun de notre miel. Dans le monde matériel les hommes s'associent pour le travail, une multitude arrive plus vite et par différentes routes à la chose qu'elle cherche ; des masses d'individus élèveront les Pyramides ; en étudiant chacun de son côté, ces individus rencontreront des découvertes dans les sciences, exploreront tous les coins de la création physique. Mais dans le monde moral en est-il de la sorte ? Mille cerveaux auront beau se coaliser, ils ne composeront jamais le chef-d'œuvre qui sort de la tête d'un Homère."
 "On a dit qu'une cité dont les membres auront une égale répartition de bien et d'éducation présentera au regard de la Divinité un spectacle au-dessus du spectacle de la cité de nos pères. La folie du moment est d'arriver à l'unité des peuples et à ne faire qu'un seul homme de l'espèce entière, soit ; mais en acquérant des facultés générales, toute une série de sentiments privés ne périra-t-elle pas ? Adieu les douceurs du foyer ; adieu les charmes de la famille ; parmi tous ces êtres blancs, jaunes, noirs, réputés vos compatriotes, vous ne pourriez vous jetez au cou d'un frère. N'y avait-il rien dans la vie d'autrefois, rien dans cet espace borné que vous aperceviez de votre fenêtre encadrée de lierre ? Au delà de votre horizon vous soupçonniez des pays inconnus dont vous parlait à peine l'oiseau de passage, seul voyageur que vous aviez vu à l'automne. C'était bonheur de songer que les collines qui vous environnaient ne disparaîtraient pas à vos yeux ; qu'elles renfermeraient vos amitiés et vos amours ; que le gémissement de la nuit autour de votre asile serait le seul bruit auquel vous vous endormiriez ; que jamais la solitude de votre âme ne serait troublée, que vous y rencontreriez toujours les pensées qui vous y attendent pour reprendre avec vous leur entretien familier. Vous saviez où vous étiez né, vous saviez où serait votre tombe ; en pénétrant dans la forêt vous pouviez dire :"
 "Beaux arbres qui m'avez vu naître,
 Bientôt vous me verrez mourir." (1)
 "L'homme n'a pas besoin de voyager pour s'agrandir ; il porte avec lui l'immensité. Tel accent échappé de votre sein ne se mesure pas et trouve un écho dans des milliers d'âmes : qui n'a point en soi cette mélodie, la demandera en vain à l'univers. Asseyez-vous sur le tronc de l'arbre abattu au fond des bois : si dans l'oubli profond de soi-même, dans votre immobilité, dans votre silence, vous ne trouvez pas l'infini, il est inutile de vous égarez aux rivages du Gange."
 "Quelle serait une société universelle qui n'aurait point de pays particulier, qui ne serait ni française, ni anglaise, ni allemande, ni espagnole, ni portugaise, ni italienne, ni russe, ni tartare, ni turque, ni persane, ni indienne, ni chinoise, ni américaine, ou plutôt qui serait à la fois toutes ces sociétés ? Qu'en résulterait-il pour ses mœurs, ses sciences, ses arts, sa poésie ? Comment s'exprimeraient des passions ressenties à la fois à la manière des différents peuples dans les différents climats ? Comment entrerait dans le langage cette confusion de besoins et d'images produits des divers soleils qui auraient éclairé une jeunesse, une virilité et une vieillesse commune ? Et quel serait ce langage ? De la fusion des sociétés résultera-t-il un idiome universel, ou bien y aura-t-il un dialecte de transaction servant à l'usage journalier, tandis que chaque nation parlerait sa propre langue, ou bien les langues diverses seraient-elles entendues de tous ? Sous quelle règle semblable, sous quelle loi unique existerait cette société ? Comment trouver place sur une terre agrandie par la puissance d'ubiquité, et rétrécie par les petites proportions d'un globe fouillé partout ? Il ne resterait qu'à demander à la science le moyen de changer de planète."
 Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe (conclusion, extrait)
(1)     Vers de Chaulieu

Source: www. Agoravox.fr

jeudi 13 septembre 2012

Exaltation universelle de la vénérable et vivifiante Croix


Pourquoi le Fils de Dieu s'est-il fait homme ?

(Saint Irénée, Démonstration de la Prédication apostolique, § 31 à 34)

L'Eglise aujourd'hui célèbre une des deux fêtes de la Croix de notre Seigneur : la découverte, en latin l' "invention" en 320 par sainte Hélène de la croix qui avait été ensevelie avec l'ensemble du Golgotha lorsque l'empereur Trajan avait fait niveler Jérusalem et avait fait d'elle une ville païenne sous le nom d'Aelia Capitolina ; et en même temps la dédicace de la basilique Sainte-Croix à Jérusalem en 325. L'autre fête célèbre, le 3 mai, le retour à Jérusalem de la Croix conquise en 614 par le roi perse Chosroës et reconquise en 630 par l'empereur Héraclius.

Il m'a paru judicieux de publier en la présente occasion le passage que saint Irénée consacre à la Croix du Sauveur dans son traité Démonstration de la Prédication apostolique à cause de la dimension cosmique qu'il donne à son exégèse. En effet, tout en inscrivant comme d'ordinaire la Croix dans l'économie du salut, il la replace aussi dans l'économie de la création : c'est parce que la Croix est en quelque sorte la charpente de l'univers créé dans ses quatre dimensions, dimensions qui sont celles que l'apôtre Paul attribue à l'amour (divin), c'est pour cette raison même que le Christ devait être attaché à une croix. Ainsi l'action créatrice du Fils de Dieu et l'action salvatrice du Fils de l'Homme, nouvel Adam, se répondent-elles l'une l'autre par le moyen du même symbole. Et, comme il est dit dans une hymne liturgique, celui qui, comme Créateur porte sa créature, est porté par elle comme sauveur. Et cette Croix, à la fois symbole et réalité ô combien concrète, a les dimensions de l'amour.

Pour une parfaite compréhension du texte et pour en respecter la logique, je l'ai fait partir de l'origine : la création de l'homme et sa faute. Mais j'ai mis en caractères gras le passage, court mais dense, qui se rapporte à la Croix.



icône de Léonide Ouspensky


31 Le Fils a uni l'homme à Dieu, et de cette façon l'homme a reçu la communion avec Dieu. Le Fils s'est fait homme, et le monde entier l'a vu. En effet, nous ne pouvions pas participer à la vie avec Dieu pour toujours, sauf si cette vie venait parmi nous. Cette vie, c'est le Fils de Dieu fait homme, mort et ressuscité de la mort pour nous. Comme la vie qui ne finit pas était invisible, elle n'était d'aucun secours pour nous. C'est pourquoi elle est devenue visible. Il le fallait pour que, à tous points de vue, nous participions à la vie avec Dieu. Dans le premier homme, Adam, nous avons tous été enchaînés à la mort à cause de la désobéissance. Il a donc fallu que, par l'obéissance de celui qui se ferait homme pour nous, nous soyons libérés de la mort pour toujours. La mort a régné sur les humains. Il fallait donc qu'elle soit détruite par un homme, et que les êtres humains soient ainsi libérés de son pouvoir.

Le Verbe du Père s'est donc fait homme pour détruire, par sa vie d'homme, les mauvais désirs humains qui avaient dominé sur l'humanité. De cette façon, le péché n'a plus été en nous. Et c'est pourquoi le Seigneur a reçu un corps d'homme pour combattre pour ses ancêtres et vaincre en Adam celui qui nous avait vaincus en Adam.

32. C'est quand la terre était encore vierge que Dieu a pris de la boue de la terre et qu'il a modelé l'homme. Et cet homme devait être le point de départ de l'humanité. Le Seigneur a voulu récapituler en lui-même cet homme. C'est pourquoi il a reçu un corps formé d'une manière semblable à celui d'Adam, en naissant d'une Vierge par la volonté et la sagesse de Dieu. Ainsi le Seigneur a montré qu'il avait un corps formé d'une manière semblable à celle d'Adam. Il a montré qu'il est cet homme même que les Livres saints décrivent ainsi :  depuis le commencement, il est à l'image et à la ressemblance de Dieu.

33. Par la désobéissance d'une vierge, Ève, l'homme a fait une faute et il est mort. Pareillement, par l'obéissance de la Vierge Marie à la parole de Dieu, l'homme a vraiment retrouvé la vie. Car le Seigneur est venu chercher la brebis qui était perdue, et cette brebis, c'est l'homme. C'est pourquoi il n'y a pas un nouvel homme modelé par Dieu. Mais parce que le Seigneur est né de Marie qui descend d'Adam, il descend du premier homme, Adam, qui a été modelé à la ressemblance de Dieu. En effet, il fallait qu'Adam soit récapitulé dans le Christ. Alors ce qui était mort pourrait être rendu vivant par ce qui ne meurt pas. Il fallait aussi qu'Ève soit récapitulée en Marie. Alors Marie, en défendant Ève, pourrait détruire la désobéissance d'une vierge par l'obéissance d'une Vierge.

Et la faute qui a été commise par le moyen du bois a été détruite par l'obéissance qui s'est accomplie aussi par le moyen du bois. Cette obéissance, c'est l'obéissance du Fils de l'homme à Dieu quand il a été cloué sur le bois de la croix. De cette façon, le Fils a détruit ce qui conduit à faire le mal. Et il a offert ce qui conduit à faire le bien. Car le mal, c'est de désobéir à Dieu, de même que le bien, c'est de lui obéir.

34 Le prophète Isaïe a fait connaître à l'avance les choses à venir. C'est, en effet, le rôle des prophètes de faire connaître les choses à venir. C'est pourquoi le Verbe de Dieu dit par l'intermédiaire du prophète Isaïe : « Je ne désobéis pas et je ne discute pas. J'ai présenté mon dos aux fouets et mes joues aux coups et je n'ai pas détourné mon visage quand ils ont craché dessus (Isaïe 50, 5-6). 

Donc l'obéissance a conduit le Fils jusqu'à la mort, cloué sur le bois de la croix. Ainsi il a détruit la vieille désobéissance qui avait été commise par le moyen du bois.

Et le Fils est le Verbe du Père tout-puissant. Ce Verbe, par lequel le Père a créé le monde, s'étend aussi loin que la création tout entière. Il la soutient dans sa longueur et sa largeur et dans sa hauteur et sa profondeur (cf. Éphésiens 3, 18). En effet, c'est le Verbe du Père qui domine sur l'univers. C'est à cause de cela que le Fils de Dieu a été cloué sur le bois de la croix selon ces quatre dimensions. En effet, il se trouvait déjà comme imprimé en forme de croix dans l'univers. Car il fallait que le Fils de Dieu, en devenant visible, se montre au grand jour comme imprimé en forme de croix dans l'univers. De cette façon, par sa place visible d'homme cloué sur une croix, il a révélé son action sur le monde invisible.

Voici ce qu'on peut comprendre. C'est lui qui illumine les hauteurs, c'est-à-dire les choses qui sont dans les cieux. C'est lui qui soutient les profondeurs, c'est-à-dire les choses qui sont sous la terre. C'est lui aussi qui étend la longueur depuis le levant jusqu'au couchant. C'est encore lui qui dirige comme un pilote la longueur du pôle au midi. C'est lui enfin qui appelle de partout les dispersés pour leur faire connaître le Père.

mercredi 12 septembre 2012

Sans laïcité le christianisme authentique est impossible

J'ai plaisir à publier ici un article dont l'auteur est un chrétien orthodoxe vivant au Québec. Cet article, qui concerne au premier chef le Québec, concerne tout aussi bien la France où le problème cité se présente à l'occasion exactement dans les mêmes termes, en particulier dans des édifices publics hérités du passé : je pense à tel palais de justice ou à tel hôtel de ville.

La thèse soutenue ici est audacieuse et peut paraître provocatrice, elle choquera assurément tel ou tel de mes amis. Je la crois pour ma part tout à fait juste ; et elle va tellement dans le sens de ce que, après y avoir longuement réfléchi, j'en suis venu à penser, que je ne pouvais pas me refuser ce plaisir ...


25/08/2012

Le Crucifix à l’Assemblée nationale, ou comment la laïcité est inscrite dans le christianisme, 

par Hélios d'Alexandrie


Le débat sur la laïcité et le Crucifix à l’Assemblée nationale du Québec s’est rallumé à la faveur de la campagne électorale, suite aux déclarations de Djemila Benhabib quant à sa position personnelle sur le sujet.
Pour elle la laïcité institutionnalisée ne peut logiquement admettre un symbole religieux au salon bleu, là où les représentants du peuple québécois débattent de différents sujets politiques. Madame Benhabib, qui se présente aux élections sous la bannière du Parti Québécois, se rallie toutefois à la position officielle du parti, à savoir que le Crucifix à l’Assemblée Nationale constitue un symbole et un héritage culturel du peuple québécois, comme tel sa présence au salon bleu n’a pas de signification religieuse.
On le voit, le débat se situe, non sur la place de la religion dans le champ politique (aucune place ne lui est reconnue), mais sur la signification d’une représentation à caractère religieux au sein de l’institution politique. Les uns n’admettent que son caractère religieux, les autres ne lui reconnaissent qu’une valeur culturelle. Le débat en ce qui concerne la laïcité ne se situe donc pas sur le plan pratique, maintenir ou enlever le Crucifix du salon bleu de l’Assemblée Nationale ne changera rien aux mesures que le futur gouvernement appliquera pour assurer la laïcité de l’espace public.
Il est réconfortant de constater qu’on discute passionnément de part et d’autre d’un symbole. Si le salon bleu était orné de représentations de Jupiter, d’Hercule, de Mars ou de Vénus, nul ne s’en offusquerait ; il s’agit pourtant de dieux de l’antiquité, donc de représentations religieuses. Si l’on ne s’en fait pas du tout quand il s’agit de divinités grecques ou romaines c’est parce qu’elles n’ont plus pour nous de signification religieuse. Nous les regardons comme des entités mythologiques et nous nous arrêtons sur l’aspect artistique et esthétique de leur représentation. Si le Crucifix suscite autant de passion c’est que, contrairement aux personnages mythologiques, il recèle un sens profond pour la majorité des gens, partisans comme opposants à sa présence au salon bleu.
Les opposants autant que les partisans donnent l’impression d’être sous l’emprise de leurs sentiments et de leurs émotions. Si le sujet n’est pas à proprement parler explosif, il est du moins passablement brûlant. C’est pourquoi il devient important d’en discuter objectivement afin d’y voir plus clair : la question qui se pose est de savoir si religion chrétienne et laïcité sont antinomiques au point de devoir occulter toute référence au christianisme dans l’espace public.

Retour aux sources
Le christianisme est issu du Nouveau Testament et plus particulièrement des quatre Évangiles qui relatent les gestes et transmettent l’enseignement de Jésus-Christ. La laïcité n’existait pas alors, et ne voulait donc rien dire durant les siècles qui ont précédé et suivi la naissance du christianisme. Politique et religion se mélangeaient, l’idéologie politique avait besoin de la religion pour se légitimer et s’affirmer : on sacrifiait au génie de l’empereur romain et celui-ci après sa mort était déifié par le sénat. Les charges civiques et religieuses étaient tour à tour assurées par les mêmes notables. Loyalisme politique et loyalisme religieux étaient une et même chose, ce qui explique pourquoi les premiers chrétiens ont été poursuivis et persécutés en tant qu’ennemis de l’État romain.
Le peuple juif dont Jésus est issu vivait sous l’emprise de la religion. Vie quotidienne et pratique religieuse ne faisaient qu’un, et l’observance religieuse était contraignante au-delà de l’imaginable. Une attention particulière était attachée au pur et à l’impur, au licite et à l’interdit. L’occupation romaine et la présence d’une importante diaspora juive dans les différentes régions de l’empire a contraint les juifs à côtoyer les païens impies et impurs, d’où le besoin de dresser des barrières morales assurant la distinction voire l’isolement des communautés juives.
Le messianisme en terre d’Israël est apparu avec l’incorporation du territoire dans l’empire romain. Il s’agissait d’une idéologie politico-religieuse portée par les nationalistes juifs qui s’opposaient à l’occupant romain, libération nationale et souveraineté divine étaient alors intimement liées.
C’est dans ce contexte (historique, politique, social et religieux) qu’il convient d’appréhender l’enseignement de Jésus. Son message éminemment spirituel se devait d’être reçu comme tel, débarrassé de tous les malentendus d’ordre politique, légal et social. En lisant les évangiles on constate qu’à maintes occasions, Jésus s’est employé à expliquer, voire à clarifier sa mission et son message; c’est ainsi qu’il a délibérément et en toute connaissance de cause, créé ce qu’il est convenu d’appeler la laïcité vingt siècles plus tard.

Laïcité dans l’espace public
C’est par nécessité et non par choix idéologique que Jésus a conçu la laïcité. La relation avec Dieu, l’amour du prochain et l’élévation sur le plan spirituel procèdent d’une démarche intime et non d’un choix de la collectivité. Il s’ensuit que les manifestations publiques de piété, de charité et d’observance religieuse (vestimentaires et culinaires) relèvent davantage de l’ostentation que de la quête de Dieu. Pour illustrer mon propos je cite les passages suivants de l’Évangile selon Saint Matthieu :
Gardez-vous de faire les bonnes œuvres devant les hommes, pour vous faire remarquer d’eux; sinon, vous n’aurez pas de récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux. Quand donc tu fais l’aumône, ne va pas le claironner devant toi; ainsi font les hypocrites dans les synagogues et les rues, afin d’être loués par les hommes; en vérité je vous le dis, ils tiennent déjà leur récompense. Pour toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône soit secrète; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. (Matthieu 2–4)
Et quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites : ils aiment, pour faire leurs prières, à se camper dans les synagogues et les carrefours, afin qu’on les voie. En vérité je vous le dis, ils tiennent déjà leur récompense. Pour toi quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. (Matthieu 65–6)
Quand vous jeûnez, ne vous donnez pas un air sombre comme font les hypocrites : ils prennent une mine défaite, pour que les hommes voient bien qu’ils jeûnent. En vérité je vous le dis, ils tiennent déjà leur récompense. Pour toi, quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, pour que ton jeûne soit connu, non des hommes, mais de ton Père qui est là, dans le secret; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. (Matthieu 16–18)   
De ces extraits tirés du « Sermon sur la montagne », on comprend que pour Jésus, la spiritualité authentique se vit dans l’intimité et non à la vue de tout le monde; il en découle que pour les croyants sincères l’espace public est nécessairement exempt de religion. Seule une laïcité pleine et entière est en mesure de mettre un frein à l'exhibitionnisme religieux.

Religion et exercice du pouvoir
Mais Jésus a également dénoncé, non sans un brin d’humour, les détenteurs du pouvoir spirituel : prêtres, scribes et pharisiens. Tyrannie morale et ostentation vont de pair.
Sur la chaire de Moïse se sont assis les scribes et les pharisiens… Ne vous réglez pas sur leurs actes : car ils disent et ne font pas. Ils lient de pesants fardeaux et les imposent aux épaules des gens, mais eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt. En tout ils agissent pour se faire remarquer des hommes. C’est ainsi qu’ils font bien larges leurs phylactères (petites boîtes renfermant les paroles essentielles de la Torah qu’on s’attachait aux bras et au front) et bien longues leurs franges. Ils aiment à occuper le premier divan dans les festins et les premiers sièges dans les synagogues, à recevoir les salutations sur les places publiques et à s’entendre appeler « Rabbi » par les gens. (Matthieu 23 1-7)
Le propre des tyrans est de restreindre arbitrairement la liberté des gens en leur imposant des charges et des contraintes dont ils s’exemptent eux-mêmes. Ils se révèlent par ailleurs avides et insatiables au chapitre des honneurs et de l’adulation. Le pouvoir et les avantages qu’ils se donnent suscitent des émules lesquels s’évertuent à perpétuer la tyrannie. À travers cette dénonciation du pouvoir religieux, Jésus met en garde contre les dangers de la théocratie et, par la même occasion, invite son auditoire à exercer son esprit critique.
Mais il ne se contente pas de dénoncer les scribes et les pharisiens, plus d’une fois il met en garde ses propres disciples contre la tentation du pouvoir :
Vous savez que les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands font sentir leur pouvoir. Il n’en doit pas être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous, sera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier d’entre vous, sera votre esclave. C’est ainsi que le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rédemption pour la multitude. (Matthieu 20 25-28)
Pour vous, ne vous faites pas appeler « Rabbi » : car vous n’avez qu’un Maître et tous  vous êtes des frères...Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Quiconque s’élèvera sera abaissé et quiconque s’abaissera sera élevé. (Matthieu 23 8 et 11-12)
L’esprit d’humilité, indissociable de l’amour, est l’antidote par excellence contre l’esprit de domination. Pour celui qui « s’élève » au-dessus des autres, la jouissance qu’accorde l’exercice du pouvoir s’accompagne invariablement d’un abaissement sur le plan spirituel. C’est ainsi que Jésus a dissocié et par la même occasion affranchi la religion du pouvoir temporel ; ce faisant il a également affranchi le pouvoir temporel de la religion.
Les pharisiens pour qui le pouvoir temporel et la domination revenaient à Dieu, c'est-à-dire à ses représentants sur terre, n’étaient pas du même avis que Jésus. Ils croyaient lui tendre un piège et l’obliger à se discréditer ou à se contredire en lui posant une question au sujet de la taxe imposée par l’autorité romaine : « Devons-nous payer, oui ou non? » S’il répondait par l’affirmative il serait jugé comme un collaborateur impie. S’il disait non, il reconnaîtrait implicitement que religion et politique sont indissociables. On connaît la réponse de Jésus :
« Pourquoi me tendez-vous un piège? Apportez-moi un denier, que je le voie.» Ils en apportèrent  un et il leur dit : « De qui est l’effigie que voici? Et l’inscription? » Ils lui dirent : «De César. » Alors Jésus leur dit : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »(Marc 12 15-17)
D’aucuns ont jugé la réponse de Jésus comme une « pirouette » ou une non-réponse, il n’en est rien et d’ailleurs l’évangéliste rapporte que les pharisiens : « … étaient fort surpris à son sujet. » En montrant à Jésus un denier à l’effigie de l’empereur romain, les pharisiens reconnaissaient implicitement leur participation à la vie économique de l’empire, les avantages qu’ils en retiraient s’accompagnaient naturellement d’obligations dont le paiement d’impôt. C’est le sens du : « Rendez à César ce qui est à César ». Et pour bien indiquer qu’il faut séparer la religion de l’économie et de la politique Jésus a aussitôt ajouté : « Et à Dieu ce qui est à Dieu », traçant ainsi une ligne de démarcation nette entre les devoirs du citoyen et ses obligations religieuses.
Le dialogue de Jésus avec Pilate est, à bien des égards, éclairant sur la nature du christianisme. Pilate croit au départ devoir juger une affaire politique, il interroge Jésus et lui demande s’il est le roi des juifs. La réponse est claire :
«Mon royaume n’est pas de ce monde, s’il l’était mes serviteurs auraient combattu pour m’empêcher de tomber aux mains des juifs… Je suis roi, je ne suis né et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité, toute personne qui appartient à la vérité écoute ce que je dis.» (Jean 18  36-37)
La distinction entre pouvoir politique et mission spirituelle est ici clairement établie, la royauté de Jésus est d’ordre moral et spirituel, elle définit sa mission : parler de la vérité aux personnes disposées à l’écouter.

Jésus et les lois religieuses
En plaçant l’être humain et la conscience humaine au-dessus de la loi religieuse, Jésus a établi les fondements de la laïcité ; aux pharisiens qui lui reprochaient de transgresser la loi religieuse et de guérir un malade le jour du Sabbat, il a dit:
« Est-il permis, le jour du Sabbat, de faire du bien plutôt que de faire du mal, de sauver une vie plutôt que de la tuer? » (Marc 3 4)
Plus tôt il s’était adressé aux mêmes pharisiens en ces termes :
«Le Sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le Sabbat. » (Marc 2 27)
L’épisode de la femme adultère est aussi explicite. Elle est amenée devant Jésus par les scribes et les pharisiens qui l’établissent juge de l’affaire afin de le mettre à l’épreuve et avoir matière à l’accuser :
« Maître cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Toi donc, que dis-tu? »… Comme ils persistaient à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette le premier une pierre! »… Eux entendant cela, s’en allèrent un à un, à commencer par les plus vieux; et il fut laissé seul, avec la femme toujours là au milieu. Alors, se redressant, Jésus lui dit : « Femme, où sont-ils? Personne ne t’a condamnée? » Elle dit : « Personne, Seigneur. » Alors Jésus dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, désormais ne pèche plus. » (Jean 8 4-11)
Ce passage est intéressant en ce sens que Jésus n’a pas édicté de nouvelle règle ni abrogé une loi religieuse, il s’est contenté de placer les gens devant leur conscience. Du coup la loi religieuse perd son caractère divin, elle est désormais assujettie à la conscience humaine. Partout où elle s’invitait dans les affaires des hommes, Jésus a pris le parti de l’être humain en le libérant de l’observance aveugle ou obsessionnelle de la loi.
En plus d'affirmer la laïcité dans le champ légal, Jésus a établi les fondements de l'humanisme.

Le crucifix à l’Assemblée Nationale
Il s’agit de toute évidence d’une image religieuse, plusieurs le tiennent pour un héritage culturel. Mais il est bien plus que cela, car le crucifix représente Jésus-Christ, celui qui, par sa parole, cette parole adressée à des gens simples, a changé la face du monde et le cours de l’histoire. Une lecture attentive des Évangiles nous amène à conclure que la modernité tire son origine de l’enseignement de Jésus.
La laïcité représente une facette importante de la modernité, elle est au cœur de l’enseignement de Jésus-Christ; sans laïcité le christianisme authentique est impossible.
Jésus a été condamné à mourir sur la croix à cause de ce qu’il a dit et enseigné. Son message était à ce point en avance sur son époque qu’il a profondément insécurisé les autorités religieuses et politiques de son temps. Mais on ne tue pas les idées ni les paroles, pas celles qui sont porteuses d’amour, de don de soi, de pardon, de paix, de respect, d'authenticité, de liberté, d’égalité, de non-violence ; et pas celles qui dissipent toute confusion entre le sacré et le politique, entre la religion et la loi, entre la foi et son exhibition.
Le crucifix à l’Assemblée Nationale nous rappelle simplement la place centrale qu’occupe Jésus-Christ dans notre civilisation. Cela nous ne devons jamais l’oublier.




mardi 11 septembre 2012

Le christianisme ne fait que commencer...


“Le Christianisme ne fait que commencer”. Le père Alexandre Men (1935-1990)

par le père SERGE MODEL

A la bienheureuse mémoire du père Alexandre Men





« L’essence du christianisme, c’est l’humanité unie à Dieu. C’est l’union de l’esprit humain, borné et limité dans le temps, à l’Esprit divin infini. C’est la sanctification du monde, la victoire sur le mal, les ténèbres et le péché. C’est la victoire de Dieu. Elle a commencé la nuit de la résurrection et continuera tant que le monde existera. » C’est par ces paroles que, le 8 septembre 1990 à Moscou, le père Alexandre Men acheva sa conférence sur « le christianisme ». Le lendemain matin, ce prêtre orthodoxe russe renommé, prédicateur et écrivain brillant, père spirituel de l’intelligentsia, était assassiné par un inconnu. Une fin de martyr venait sceller une vie consacrée à l’annonce de l’Évangile.

UN PRÊTRE AU PAYS DES SOVIETS

Né à Moscou le 22 janvier 1935 dans une famille juive non-religieuse, Alexandre Men auraît pu devenir un « homo sovieticus », considérant que « toute idée religieuse, toute conception d’un pouvoir divin, même n’importe quelle insignifiance à l’égard de Dieu est une abomination indescriptible, un fléau méprisable » (Lénine) et estimant que « le marxisme-léninisme, enrichi par Staline, est la seule théorie philosophique donnant un tableau scientifique du monde, défendant les principes et les méthodes scientifiques d’explication de la nature et de la société, fournissant à l’humanité travailleuse l’instrument de la lutte pour la construction du communisme » (manuel scolaire stalinien).


C’est pourtant le contraire qui adviendra : convertie au Christ alors que la foi chrétienne est persécutée comme jamais dans l’histoire, la mère d’Alexandre Men le fait baptiser dans l’Église orthodoxe « des catacombes » et l’élève dans un esprit à la fois religieux et ouvert sur le monde.

Vers douze ans, Alexandre Men ressent un appel au sacerdoce, et s’y prépare systématiquement. Prodigieusement doué, il étudie – seul – la Bible, l’histoire, la philosophie, la théologie et les sciences naturelles. Après des études supérieures de biologie (pour dialoguer avec une société marquée par le scientisme) et de théologie, il est ordonné prêtre le 1er septembre 1960, et entame un ministère rayonnant, en particulier auprès des intellectuels, savants et artistes. Prêtre de l’Église orthodoxe « officielle » (le patriarcat de Moscou, toléré par le régime soviétique moyennant une « loyauté » affichée envers celui-ci), il organise aussi – en pleine campagne antireligieuse de Khrouchtchev – des activités « illégales » : groupes de catéchèse, d’études bibliques, de prière et d’entraide. Sa personnalité chaleureuse enveloppe ses interlocuteurs de sa joie rayonnante et les impressionne par ses connaissances encyclopédiques. À ceux qui viennent le voir – de plus en plus nombreux, jusqu’à être des milliers à la fin de sa vie – il répète que « le christianisme est une force créatrice agissante », qu’il « n’y a pas de conflit fondamental entre la Bible et la science » et que « Dieu veut la liberté de l’homme …». Ayant compris qu’après des décennies de propagande athée, le langage de l’Église n’était plus directement compréhensible à ses contemporains, le père Alexandre s’efforce de rendre le message chrétien accessible à l’homme d’aujourd’hui.

AUTEUR CLANDESTIN DE « BEST-SELLERS » RELIGIEUX

Pour rappeler aux nouvelles générations, coupées de leurs racines religieuses et culturelles, les « fondamentaux » de la foi, Alexandre Men rédige une « vie de Jésus » accessible à tous (Le Fils de l’homme, en français : Jésus, le Maître de Nazareth), puis six tomes d’une histoire des recherches spirituelles de l’humanité (des origines à la Révélation biblique), qui constituent une véritable catéchèse pour un monde déchristianisé. Suivront des commentaires pour une Bible russe, un manuel de prière, etc. Ne pouvant être publié en URSS, il sera édité à Bruxelles par un petit éditeur catholique : le « Foyer oriental chrétien », auquel des amis ont fait parvenir ses manuscrits. Une dizaine d’ouvrages (au début sous pseudonyme), verront ainsi le jour en Belgique, avant d’être réintroduits clandestinement en Russie, où ils seront littéralement dévorés par d’innombrables lecteurs (quatre millions pour son premier livre). D’autres projets, dont son magistral Dictionnaire des biblistes, ne verront le jour qu’après son décès (aucun de ses ouvrages ne sera édité dans son pays de son vivant).

HARCELE PAR LE KGB, PUIS VEDETTE DES MEDIAS

L’activité débordante de ce prêtre « hors-normes » ne pouvait évidemment passer inaperçue dans l’État soviétique athée. Outre plusieurs mutations et l’interdiction d’exercer dans la capitale (toute sa vie, il desservira des paroisses de campagne), Alexandre Men est harcelé par le KGB. Mais enquêtes, perquisitions et interrogatoires (sans compter les attaques dans la presse, pamphlets anonymes ou lettres de menaces) ne parviennent pas à « coincer » ce prêtre, dont l’activité n’est ni politique ni « dissidente ». Et, au moment où son arrestation semble néanmoins inéluctable, la perestroika gorbatchévienne met fin aux persécutions des croyants.
Bien plus : la nouvelle politique religieuse du pouvoir met au premier plan ce « pasteur des intellectuels », ouvert sur le monde et la culture de son temps, favorable à l’œcuménisme et au dialogue interreligieux et interconvictionnel. Premier prêtre autorisé à parler de religion dans un lycée soviétique (en 1988), il est invité à se produire – sur les thèmes les plus divers – dans des grandes salles (dont le stade olympique), des usines, des clubs, à la radio, à la télévision, et saisit toutes les occasions pour annoncer l’Évangile : en deux ans, il donnera plus de 200 conférences et préparera trente publications. Il réalise aussi les nombreux projets dont il rêvait : création de la Société biblique russe, d’une université orthodoxe, d’un groupe de bienfaisance auprès de l’hôpital pour enfants de Moscou…

MORT, OU EST TA VICTOIRE ?

Pour certains milieux, qui voulaient à nouveau réduire l’Eglise en Russie à un simple lieu de culte, un sujet obéissant ou un musée, ce véritable « phénomène » était sans doute devenu insupportable. Et le dimanche 9 septembre 1990, à six heures du matin – dans des circonstances toujours non élucidées – le père Alexandre était assassiné à coups de hache, sur le petit chemin forestier vers la gare qu’il empruntait pour se rendre à l’église. Pour ceux qui l’avaient connu, la mort en martyr du père Alexandre Men portait – quels que soient les commanditaires de cet assassinat (KGB, éléments ultranationalistes ou antisémites) – une signification profonde : celle du témoignage « jusqu’au sang » rendu au Christ, auquel il avait consacré toute sa vie.

De plus, contrairement aux attentes de ceux qui voulaient le faire taire, l’héritage d’Alexandre Men n’a pas disparu avec sa mort. Vingt ans après, même si la largesse de vues du père Alexandre n’est pas encore comprise de tous, nul ne nie qu’il ait été un missionnaire extraordinaire, dont « l’action illuminatrice et catéchétique, la parole vivante et inspirée a amené bien des personnes à la foi » (patriarche Cyrille).

"Pastoralia. Bulletin de l’Archevêché (catholique) de Malines-Bruxelles", n°1, janvier 2011, p. 14-15.


Pour commencer de faire connaissance avec ce pasteur, penseur et passeur d'exception, il est bon de lire et relire l'ouvrage suivant :




Le Christianisme ne fait que commencer
Préface de Jean Vanier — Introduction d'Ignace Krekchine — Textes traduits du russe par Françoise Lhœst et Hélène Arjakovsky-Klépinine
Editions du Cerf Paru en : Juin 1996  [2004, 2010]
24,00 € - 288 pages




dimanche 9 septembre 2012

Le jeune homme de l'Académie





Oui, je vous convie aujourd’hui à faire une place à la poésie, au théâtre, au roman, en un mot à la littérature. Et nul à mon sens ne l'incarne mieux dans tous ses états à l'Académie française, cette littérature, que le juvénile René de Obaldia du haut de ses 94 printemps. Je demande pardon à ses confrères de ce que le viens de proférer, mais, oui, Obaldia est un écrivain complet. Et non conformiste. Quelques titres, dans tous les genres que je viens d'énumérer : Sur le ventre des veuves, Tamerlan des coeurs, le Satyre de la Villette, le Cosmonaute agricole, Monsieur Klebs et Rosalie..Ah ! l'art des titres...

Et je garde pour la bonne bouche
Du vent dans les branches de Sassafras, cette comédie étourdissante, ébouriffante, étincelante, qui fut le presque ultime immense succès de Michel Simon sur ses vieux ans... Je m'en souviens comme si c'était d'hier.


Comme tous ceux qui mettent en jeu un comique profond, René de Obaldia est triste. Triste n'est peut-être pas le mot ; disons désabusé, désenchanté. Lui-même déclare : "Je serais plutôt de la famille des pessimistes gais que des optimistes modérés". Et d'ajouter : "Le monde aberrant dans lequel nous vivons me laisse ébaubi, mais je préfère me dépêcher d'en rire plutôt que d'en gémir." Autre citation :  "J'ai toujours éprouvé ce que l'écrivain espagnol Miguel de Unamuno nomme le sentiment tragique de la vie. Ce qui ne m'empêche pas d'admirer le monde et de le trouver fabuleux. Et puis il y a l'amour.."

Les vrais comiques ne sont pas des fabricants de gaudrioles, ils sont profonds, quelquefois amers - les romantiques l'avaient bien vu à propos de Molière. Le burlesque est l'autre versant du malaise de l'être. Chez Obaldia, c'est patent. C'est comme chez Molière : il faut se dépêcher d'en rire pour ne pas avoir à en pleurer. Voici une déclaration qui en dit long : "Le problème du mal m'obsède. Il y a eu Auschwitz. Pourquoi Dieu laisse-t-il faire ? La théologie explique que le mal relève de la liberté humaine. Mais si j'étais éternellement heureux par volonté divine, je ne serais pas contre. Par pudeur, je ne vais pas montrer aux autres que je peux sangloter la nuit. J'ai ce recul que donne l'humour espagnol, qui est un humour métaphysique, bien différent de l'anglais".

Lisez, si vous m'en croyez, son Théâtre complet (Grasset, "Les Cahiers rouges", 40 €) et son Exobiographie (même éditeur, même collection, 13 € 50). 

« On y parle l'obaldien vernaculaire (c'est une langue verte, savante et bien pendue, qui se décline en alexandrins, calembours et parodies). On y tient que l'absurde est plus sérieux que la raison. On y pratique un doux anarchisme. On y croise, selon la saison, QueneauJarryIonesco et Giraudoux. » (Jérôme Garcin, "Le roi René", Le Nouvel Observateur, 4 décembre 2008.)

Pour vous mettre en bouche, voici quelques vers qui relèvent du registre grave, et sont presque baudelairiens :

Nous avons vu partout et sans l'avoir cherché, 
Du haut jusques en bas de l'échelle fatale
Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché. 
Du levant au ponant c'est partout la bêtise.
La bêtise applaudie allumant ses flambeaux.
La bêtise. La bête. Inlassable prêtrise !
Et le meurtre installé sur de mouvants tombeaux.

Pas difficile à illustrer : l'actualité s'en charge !

mercredi 5 septembre 2012

La Mère de Dieu, image de ceux qui sont sauvés


La Mère de Dieu, image de ceux qui sont sauvés

(Père Thomas Hopko)



Une méditation lumineuse, à lire et relire, à "ruminer", et à conserver en son coeur. 

Dans l'Église orthodoxe la Vierge Marie est l'image de ceux qui sont sauvés. Si Jésus-Christ est le Sauveur, Elle est, par excellence, l'image de ceux qui sont sauvés. Elle est, dans tous les aspects de sa vie, non pas la grande exception, mais plutôt le grand exemple. Depuis sa conception jusques à sa Dormition, elle révèle à quel point tous les gens doivent être (quand ils sont véritablement sanctifiés par l'Esprit Saint) serviteurs de Dieu et imitateurs du Christ.

Dans la fête de l'Entrée de la Mère de Dieu au Temple, nous voyons comment la mère du Christ est constamment chantée dans des hymnes comme le "temple vivant de la sainte gloire du Christ notre Dieu." Elle est saluée comme "l'arche vivante qui contient le Verbe qui ne peut être contenu". Elle est glorifiée comme "le temple qui va contenir Dieu", consacrée par l'Esprit pour être la "demeure du Tout Puissant". "Elle entre dans le Saint des Saints pour devenir elle-même le "Saint des Saints animés", celui en qui le Christ est formé, faisant ainsi d'elle, et de tous ceux qui font un avec elle dans la foi, la "demeure du ciel."

Nous sommes tous faits pour être des temples vivants de Dieu. Nous sommes tous créés pour être des demeures de Sa gloire. Nous sommes tous façonnés à Son image et à Sa ressemblance pour être demeures de Sa présence.

Le premier martyr chrétien, le protodiacre Etienne dont la mémoire est célébrée le troisième jour après la Nativité, a été mis à mort pour proclamer cette merveille quand il a témoigné que "le Très Haut n'habite pas dans des maisons faites de mains d'hommes." Pour cela, comme Jésus lui-même, il a été accusé d'avoir planifié la destruction du temple terrestre à Jérusalem (Actes 7:48; 6:14 ).

L'apôtre Paul proclame cette même doctrine, clairement et sans équivoque quand il écrit aux Corinthiens et à nous-mêmes que "nous sommes ouvriers avec Dieu, vous êtes le champ de Dieu, l'édifice de Dieu" (I Cor. 3:9).

Ce même enseignement se trouve dans l'Epitre de l'apôtre aux Ephésiens, comme confirmation des paroles de Jésus dans l'Evangile enregistrées par saint Jean, selon lesquelles "si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui et ferons notre demeure en lui "(Jn 13:23).

Jésus-Christ, le Fils, le Verbe et l'Image de Dieu, est physiquement et spirituellement formé dans le corps de la Vierge Marie, afin qu'Il puisse être formé en nous aussi (cf. Gal. 4:19). Tel est le sens de la Nativité, qui est le sens de la vie elle-même: le Christ en nous et nous en Christ, Dieu avec nous et nous avec Dieu. L'Esprit dans nos cœurs, afin que l'Esprit puisse s'écouler hors de nous, et sanctifier le monde autour de nous. Il ne s'agit pas de simple symbolisme, de langage exalté de la Liturgie et des Écritures. C'est quelque chose de très sérieux!


Version française Claude Lopez-Ginisty http://orthodoxologie.blogspot.fr
d'après
Fr. Thomas Hopko:
"The Winter Pascha"( La Pâques d'hiver)
Light & Life Publishing
Icône: Source:
used with permission. 


dimanche 2 septembre 2012

Avant le Nouveau Testament, il y avait la Divine Liturgie!

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Une étonnante et merveilleuse méditation du Père Sophrony, le disciple le plus célèbre et biographe de saint Silouane de l'Athos.



Avant le Nouveau Testament, il y avait la Divine Liturgie!
(Père Sophrony)



Nous autres Chrétiens Orthodoxes, nous vivons le Christ au coeur de la Divine Liturgie, ou plutôt, le Christ vit en nous durant la Divine Liturgie.

La Divine Liturgie est une oeuvre de Dieu. Nous disons "Le temps est une création du Seigneur." Entre autres choses, cela signifie que c'est maintenant le temps pour Dieu d'agir. Le Christ "liturgise", nous vivons avec le Christ.

La Divine Liturgie est la manière dont nous pouvons connaître Dieu, et la manière dont Dieu nous devient connu.

Le Christ a célébré la Divine Liturgie, et de là c'est passé dans l'éternité. Sa nature humaine divinisée est venue à la Divine Liturgie. Nous connaissons le Christ particulièrement dans la Divine Liturgie.

La Divine Liturgie que nous célébrons est la même Divine Liturgie que celle que le Christ a célébrée le Jeudi Saint, lors de la Cène Mystique.

Les chapitres 14 à 16 de l'Évangile selon saint Jean, c'est une Divine Liturgie. Ainsi dans la Divine Liturgie, nous comprenons les saintes Écritures.

L'antique Église a vécu sans Nouveau Testament, mais pas sans Divine Liturgie. Les premières hymnes conservées, écrites, existent dans la Divine Liturgie.

Dans la Divine Liturgie, nous vivons le Christ et comprenons Sa parole.

De même que le Christ purifia Ses disciples par Sa parole et leur dit "vous êtes déjà purs à cause de la parole que Je vous ai dite" (Jn 15,3) et Il lava les pieds de Ses disciples avec de l'eau, durant le Lavement des pieds, ainsi dans les premières parties de la Divine Liturgie, Il nous purifie afin que nous puissions par la suite participer à Sa Table d'amour. Le but de la Divine Liturgie est de nous amener le Christ.

La Divine Liturgie nous enseigne une manière d'être, un ethos d'humilité. De même que le Christ S'est sacrifié, ainsi nous devrions nous sacrifier nous-mêmes. Le type de la Divine Liturgie, c'est l'exemple d'amoindrissement pour nous. Dans la Divine Liturgie, nous essayons de devenir humbles, parce que nous avons la sensation que là est le Dieu humble.

Chaque Divine Liturgie est une Théophanie. Le Corps du Christ apparaît. Chaque membre de l'Église est une Icône du Royaume de Dieu.

Après la Divine Liturgie, nous devons continuer à "iconifier" le Royaume de Dieu, gardant Ses Commandements. La gloire du Christ doit porter du fruit en chaque membre. Ceci explique Sa parole "C'est la gloire de Mon Père que vous portiez beaucoup de fruit" (Jn 15,8).


Extrait de la biographie du p. Sophrony "J'ai connu un homme en Christ : vie et temps de l'ancien Sophrony, hésychaste et théologien" (Βίος και πολιτεία του Γέροντος Σωφρονίου του ησυχαστού και θεολόγου), par le métropolite Hierotheos de Nafpaktos et Agiou Vlasiou